[Vivre à la Castellane] Le docteur Zemerli-Touati face au stress généralisé des habitants

Série
le 2 Juin 2016
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Premier épisode de notre série "Vivre à la Castellane", une rencontre avec l'un des trois médecins généralistes de la cité emblématique du malaise des quartiers Nord. Depuis son cabinet, elle fait chaque jour face aux maux des habitants, qu'ils soient physiques ou sociaux. Elle raconte la misère et l'isolement auxquels ils font face, principales menaces pour la santé des habitants d'après elle.

« Le docteur Touati ? Ah non ce n’est pas moi mais ça me fait très plaisir que vous m’ayez pris pour elle, c’est mon docteur et je l’adore ! Je lui raconterai ! », s’exclame une habitante confondue avec l’un des trois généralistes officiant à la Castellane (16e arrondissement). En quelques années, la docteure est devenue une des figures de la cité. Elle-même peine à avoir une idée du nombre de ses patients, “beaucoup”, concède celle qui donne entre 40 et 50 consultations chaque jour, à coups de journées de 13 heures.

Avant de la rencontrer, on l’imagine stressée, croulant sous la charge, pressée. Parvenir à la joindre sur son téléphone portable relève de l’impossible. Et pourtant, c’est une femme parfaitement posée, élégante et dispose qui nous reçoit durant sa pause déjeuner, sans jamais jeter un œil à la montre. Son cabinet, qu’elle partage avec un autre généraliste, est situé à la porte de la cité, accolé à l’arrêt de bus Barnier-Giroud qui fait la liaison avec le reste de Marseille par le bus 25. Derrière la petite bâtisse carrée commence la succession de barres d’immeubles imposantes et grisâtres, souvent comparée à un labyrinthe ou une forteresse. 

« Je pensais que cette misère appartenait au passé »

Amina Zemerli-Touati a découvert la Castellane lorsqu’elle a fait le choix d’y installer son cabinet il y a neuf ans, « complètement par hasard ». « Et le hasard fait bien les choses », ajoute-t-elle pour souligner son attachement aux personnes qu’elle y a rencontrées. Auparavant, elle faisait des visites à domicile, avec SOS médecins, et justement, elle évitait la cité, « la nuit, en tout cas », se souvient-elle. Aujourd’hui, elle y évolue en habituée – « au premier pas, on réalise que tout ce qu’on a entendu est faux »- mais ne s’y rend toujours pas le soir tombé, de crainte de ne pas être reconnue. « Je reste une femme », souffle-t-elle. Comme beaucoup d’habitants ici, elle blâme les médias d’avoir créé la « psychose » autour de la Castellane.

Sa vraie découverte n’a toutefois rien à voir avec des questions de criminalité. « Concentration de misère », l’expression revient plusieurs fois au cours de l’échange, pour parler de cette cité où le chômage touche 40% des actifs : « J’ai vu ici la misère en France. Elle est pour beaucoup invisible, très, très bien cachée dans les cités enclavées qui sont des cache-misère, des seaux avec un couvercle qu’on a bien refermés pour que ça ne pue pas. J’ai été choquée de voir ça. Des gens qui n’arrivent pas à manger à leur faim parce qu’au milieu du mois, ils n’ont plus rien. Je pensais que cette misère appartenait au passé ».

Concrètement, elle en observe les conséquences sur la santé de ses patients. Pas par l’apparition de cas rares ou obscurs, mais plus par la surreprésentation de maladies présentes en moindre mesure dans la société française. Elle cite en exemple le diabète, « une pathologie commune, qui concernerait 10% de la population, ici elle peut atteindre 60% », brosse-t-elle à grands traits. L’insalubrité de nombreux appartements multiplie notamment les cas d’asthme chez les adultes comme chez les enfants, « mais comme dans certains quartiers du centre-ville », pondère-t-elle.

Un stress généralisé

castellane-batiment-renovation

Quand on a trop de soucis, la santé passe après. Voilà le constat fait par Amina Zemerli-Touati. Et les patients ont tendance à voir le cabinet du docteur comme le lieu de toutes les confidences. Elle estime que 70% de son temps de consultation est « grignoté » par des problèmes d’ordre social. « Il y a beaucoup de somatisation. On vient pour un mal de ventre et finalement on parle d’autre chose. La souffrance physique a souvent ses racines dans le psychique », analyse-t-elle, en décrivant un stress généralisé.

Un climat comme un cercle vicieux. « C’est ce stress que l’on constate chez les jeunes, et qui se mue en violence contre l’injustice. Pris un par un, ce sont des anges, des enfants, tout simplement. En groupe, ils partagent et entretiennent ce stress. » Mais l’engrenage ne paraît pas implacable pour celle qui prend au plus près le pouls des habitants de la Castellane. « Bizarrement, depuis que les médias sont venus pour parler de la rénovation, je constate beaucoup moins ce stress lié à la délinquance, se réjouit-elle, presque amusée. Aujourd’hui la nouvelle angoisse c’est : qu’est-ce qu’ils vont faire ? Où on va aller, nous ? »

En attendant, le médecin continue de voir ses patients se démener au milieu de la précarité extrême dans laquelle ils vivent : « Ce qui me fait peur, confie-t-elle, c’est que la personne occulte ses vrais problèmes. Il arrive que quelqu’un vienne pour me raconter ses soucis et c’est moi qui attire son attention sur quelque chose qui ne va pas physiquement. Parfois, je repère un cas de cancer potentiel d’un coup d’œil, alors que la personne ne s’en doutait pas du tout ». On meurt plus jeune dans les quartiers Nord.

« Parfois je donne à mes patients de quoi payer le ticket de bus pour l’hôpital »

D’après elle, l’offre de soins ne serait pas la première en cause. Bien qu’on en trouve moins que dans le reste de la ville, le nombre de généralistes dans les quartiers Nord reste acceptable. C’est le suivi complémentaire qui est le maillon faible. « Financièrement, cela coûte aux gens d’aller voir un spécialiste en ville. Pour l’hôpital, c’est six mois d’attente. Et si le jour du rendez-vous il y a un souci avec un des enfants, on donnera la priorité à l’enfant, et le rendez-vous passe à la trappe ». Le manque de transports est aussi un important point noir, quand un seul bus relie la cité à la ville et qu’il faut déjà faire un changement pour accéder à l’hôpital Nord voisin. « Parfois je donne à mes patients de quoi payer le billet de bus », avoue-t-elle avec une moue désabusée.

Certains équipements manquent cruellement à la cité. La PMI (Protection maternelle et infantile) a fermé ses portes il y a plus d’un an. Ses activités ont été déplacée à la Bricarde, « en raison de l’insécurité permanente qui existe dans cette cité et parce que la sécurité des agents n’était pas pleinement assurée » indique-t-on au Conseil départemental. Les trois généralistes de la cité assument donc aussi la puériculture, la pédiatrie, etc. La réouverture de la structure constitue pour le Dr Zemerli-Touati l’urgence absolue. Pour le reste, la Castellane, 7000 habitants, compte aujourd’hui deux cabinets d’infirmiers, un laboratoire et une pharmacie. Bien peu pour apporter des réponses aux maux de chacun. La généraliste rêve d’un kiné et d’un centre médical pour attirer des spécialistes. « Mais d’abord, la PMI », assène-t-elle avec conviction.

Il y a dix ans, Amina Zemerli-Touati ne s’imaginait pas en défenseure de la cité. Aujourd’hui, elle constate l’abandon des pouvoirs publics que dénoncent souvent ses patients et se reconnaît « amère » devant « la parlotte » des élus et les réunions sans fin qui ne débouchent sur rien. De source préfectorale, on annonce l’envoi d’un délégué du préfet pour la santé dans les 15e et 16e arrondissements. Le médecin se méfie : « S’il vient pour faire des réunions et ne rien faire derrière, il peut rester chez lui ». « Moi je ne suis pas politique du tout, je voudrais être médecin, c’est tout. Je suis plus utile à mes patients ! », revendique-t-elle.

 

Mise à jour le 03/06 : ajout de la justification par le CD13 de la fermeture de la PMI pour des raisons d’insécurité.

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