"Qu'est-ce que j'ai qui dérange, qui fait peur ?"

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le 21 Mar 2014
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Sur scène, Alice s'approche timidement, presque gauche, à pas feutrés. Elle parcourt rapidement du regard les coulisses encore vides, à l'heure de la répétition. Une douleur passe sur son visage, tandis qu'elle déclame son texte, forçant, étirant son sourire qu'elle peine à libérer. "Qu'est-ce que j'ai qui dérange, qui fait peur, qui fait détourner les yeux ?" Au lycée, elle était toujours avec les marginaux, les gothiques, et même… "un suicidaire" poursuit-elle dans un petit rire discret. "Au départ, quand je suis arrivée dans la troupe, je n'arrêtais pas de répéter que j'allais devoir partir… En fait, j'ai grandi et je grandis toujours dans cet espace".

Alice, comme les onze autres jeunes embarqués dans l'aventure, ont grandi ensemble, en même temps que la pièce Frontières qu'ils ont créée. Les textes eux-mêmes partent de leurs propres expériences de vie que la metteuse en scène a tressées durant deux ans. Lorsque tout cela a commencé, ils avaient entre 16 et 20 ans. Aujourd'hui, ils ont presque tous la vingtaine, sont étudiants ou déjà dans la vie active. Après un premier projet théâtrale mené avec de jeunes amateurs La Cité, à l'initiative du projet, a souhaité élargir la troupe de départ. Les comédiens proviennent ainsi de différents horizons marseillais. "Moi je viens du 9e arrondissement, là où il ne se passe rien", ironise Estelle, une brunette vêtue d'une jupe moulante rayée, rappelant le modèle unique des premiers maillots de bains. D'autres viennent du 15e, du centre-ville. La frontière, fil rouge de la pièce ne s'est pas forcément creusée à cet endroit. Il n'est pas question ici des frontières qui traversent la ville. "On s'est retrouvé pour la même chose. A partir du moment où on est dans le même espace, la rencontre se fait", affirment les jeunes en coeur, avant de replonger dans les ténèbres de la salle de spectacle.

Scènes de vie

Sous le feu des projecteurs, un couple entame une danse lascive sur une musique lente. Une voix venue d'un coin obscur de la scène l'enveloppe de son timbre caressant. "C'était la première fois que je posais mes mains sur un garçon". Le ton est tendre, mais lorsque le couple se met à discuter, le manque de conscience politique du garçon se révèle, flagrant. "Tu en penses quoi, toi, du mariage pour tous ?", lui demande la belle. Le garçon n'a pas d'avis. D'ailleurs, il ne vote pas. L'incompréhension vient fissurer la romance. Le couple semble se découvrir sous la lumière vive d'un néon brutalement allumé. "ça peut être un choix de ne pas voter, ça ne peut pas être un non-choix", s'écrit maintenant la jeune fille, atterrée.

Le spectacle est ainsi composé de tableaux, de scènes de vie. Pendant deux ans, la troupe a exploré et repoussé ses propres frontières, ses empêchements. "La frontière est un thème très vaste, qui implique de farfouiller dans l'intimité de chacun", explique Karine Fourcy. Elle a poussé les comédiens à aller à la rencontre de personnes vers lesquelles elles n'iraient pas spontanément. Ainsi, Marie a rencontré une famille de Roms à la Capelette. Un autre jeune homme a déclaré à Karine Fourcy qu'il ne pourrait jamais parler à un homosexuel. "Je lui ai donné le numéro d'un ami homo et pendant des mois, il n'a pas réussi à l'appeler. On a réfléchi ensemble sur cette peur, sur ce qui le retenait", raconte la metteuse en scène. Une frêle jeune fille, Warda, originaire des Comores, a rencontré une jeune femme livrée à la rue. Cela l'a renvoyée à sa propre histoire, à sa propre courte expérience de la rue. Warda a écrit un texte dans lequel elle s'adresse à la jeune sans-abri. "J'aimerais te proposer de venir chez moi, mais j'ai peur d'être trahie …" Comme elle l'a déjà été, précise Karine Fourcy.

"Nos propres paroles"

Les textes issus de ces rencontres, de leurs échanges et de leurs peurs avouées ont tissé la trame de Frontières. Karine Fourcy les a assemblés et réécrits pendant deux ans. Certains textes ont été abandonnés à mesure que les jeunes mûrissaient. Ils ne se sentaient plus en adéquation avec ce qu'ils avaient écrit dans un premier jet. "La plupart du temps, ce sont nos propres paroles, mais nous portons aussi les textes les uns des autres", décrit Leïla, une écharpe colorée enroulée autour de ses épaules. Les "autres", ce sont aussi d'anciens membres de la troupe qui ont quitté le navire en cours de route.

Sans relâche et avec sévérité, Karine Fourcy commente le jeu et la diction des acteurs amateurs. "Le texte est fragile, il faut le porter !" lance-t-elle. "Plein de fois j'ai entendu, « on a une vie, on a pas que ça à faire !»  C'est vrai qu'il y a une vraie exigence du geste et du travail. On travaille beaucoup… Mais le fait que les jeunes ne soient pas des professionnels apporte aussi de la fraîcheur." Après les soirs de représentation, l'inconnu se dessine. Tous ne vont pas poursuivre le théâtre. Mais pour l'heure, les uns après les autres, les jeunes remplissent l'espace, se positionnent avant de déclamer chacun leur texte. Détruisant leurs frontières dans un même désir de s'ouvrir à l'autre.

Frontières, ce soir à 20 h 30, samedi 22 à 17 h, Friche de la Belle de Mai / salle Seita.
Vendredi 28 mars à 20 h 30, Théâtre de Fontblanche (Vitrolles). Tarif unique : 5€

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Commentaires

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  1. GM GM

    émouvant !!!

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  2. VITROLLE IN VITROLLE IN

    Je les ai vu a Vitrolles, un travail d’une grande qualité, sensibilité et sans démagogieq…. bravo

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