Les projets pharaoniques à plus d’un milliard d’euros pour sauver l’étang de Berre

Décryptage
le 3 Fév 2023
9

Plusieurs scénarios sont à l'étude pour redonner une meilleure qualité à l'eau de l'étang, polluée par les rejets d'EDF. De coûteux projets de dérivation émergent, et avec eux, l'espoir de faire de cette eau une nouvelle ressource pour le territoire.

Le député Renaissance Jean-Marc Zulesi lors d
Le député Renaissance Jean-Marc Zulesi lors d'une visite parlementaire dédiée à l'étang de Berre en 2019. (Photo : VA)

Le député Renaissance Jean-Marc Zulesi lors d'une visite parlementaire dédiée à l'étang de Berre en 2019. (Photo : VA)

Les Pharaons sont de retour sur les bords de la mer de Berre. Ce n’est pas un énième épisode des aventures de Gaulois égarés, mais le résumé à grands traits des scénarios qui se trament pour sauver l’étang de Berre, depuis la mise en place d’une feuille de route en septembre 2021.

Le 23 janvier dernier se tenait un second comité stratégique, placé sous la présidence du préfet Christophe Mirmand et du président de région, Renaud Muselier (DVD). Cette instance installée par l’État doit donner enfin du corps aux promesses de réhabilitation de l’étang, brandies depuis que la France est régulièrement condamnée par l’Europe pour ses atteintes au milieu naturel.

Après le rapport conjoint des députés du cru, Éric Diard (LR), Pierre Dharréville (PCF) et Jean-Marc Zulesi (LREM), en 2020, l’État s’était doté d’une feuille de route contrainte. Elle débouche sur des scénarios basés sur la dérivation des millions de mètres cubes d’eau douce, venus de la Durance, aujourd’hui rejetés par la centrale hydroélectrique EDF de Saint-Chamas. L’intervention humaine la plus néfaste pour l’étang saumâtre.

Du côté des opposants, on soupire déjà. “Les projets de dérivations, on sait à quoi ça sert : à gagner du temps, constate René Benedetto, de l’association Étang nouveau. Cela fait trente ans qu’on en parle et rien ne se fait“. Raphaël Grisel, le directeur du Gipreb, le syndicat mixte qui veille depuis 20 ans sur l’étang, préfère pour sa part saluer l’aspect global des réflexions en cours : “Pour la première fois, nous avons une solution qui s’inscrit dans un projet de territoire. La dynamique en place ne travaille pas seulement pour un seul bénéficiaire que serait la préservation de l’étang de Berre. Au contraire, il s’agit de réfléchir à la recherche de la solution la plus adaptée à différents milieux comme à différents besoins“.

À regarder de près les documents soumis aux élus dans la salle de Berre-l’Étang, les budget pour mettre en place une dérivation taquinent gentiment le milliard d’euros, sans que les modèles économiques qui y sont associés aujourd’hui permettent d’équilibrer cet investissement. Marsactu vous propose un passage en revue de ces différentes hypothèses et de leur faisabilité.

Stabiliser le niveau de rejet

Même si EDF ne le reconnaît pas pleinement, la sécheresse de 2022 et l’absence totale de rejets d’eau en période estivale a eu un effet bénéfique direct sur le milieu : des algues en croissance, des palourdes qui réapparaissent.

L’étang retrouve peu à peu la qualité d’avant 2018, année de rejets massifs et mortifères. “En moyenne, EDF rejette entre un et 1,2 milliard de mètres cubes, résume le patron du Gipreb. En turbinant 600 millions de mètres cubes, on voit bien que cela a un impact positif. Il faut donc tendre vers cet objectif“. Pour l’heure, les impératifs de la crise énergétique ont fait sauter les impératifs de diminution des rejets que devait respecter l’électricien. Lequel ne s’est d’ailleurs jamais engagé sur un quelconque calendrier, voire est revenu sur les promesses formulées. “Pour nous, il est essentiel de réfléchir à des solutions de court terme pour maintenir un niveau bas de rejet“, confirme cependant Jean-Marc Zulesi, député LREM de la rive nord de l’étang. De l’autre côté de l’équation, pointe la nécessité de continuer à produire de l’énergie hydro-électrique, alors que les prix continuent de s’envoler.

Utiliser le réservoir de la crau

Le maintien d’un niveau acceptable de rejet passerait par des solutions en amont de la centrale hydro-électrique de Saint-Chamas. C’est là où le “projet de territoire” défendu par l’ensemble des acteurs prend tout son sens. “Il s’agit, pour une part de rejeter une partie de l’eau dans le lit naturel de la Durance en limitant au maximum l’impact sur le milieu, explique Jean-Marc Zulesi. Et, de l’autre, de mettre à profit le réseau de canaux d’irrigation de la plaine de la Crau pour alimenter la nappe phréatique“.

Or, cette réserve installée sous la steppe sèche sert à la fois à l’agriculture, notamment du foin de Crau, à l’alimentation humaine des communes de Miramas, Istres et Saint-Chamas et, enfin, à un usage industriel des entreprises du golfe de Fos, particulièrement gourmandes en eau brute. “Utiliser cette réserve alors que la disponibilité de la ressource est toujours plus erratique est une bonne idée, se réjouit Didier Réault, vice-président de la métropole, notamment délégué au cycle de l’eau. Cela demande de réfléchir à l’entretien de ces réseaux de canaux qui sont pour la plupart privés. Mais cela ne permet d’absorber que 25 à 30 millions de mètres cubes d’eau. Il faut donc de réfléchir à d’autres scénarios complémentaires“. C’est là où les projets de dérivation en milliard d’euros repointent le bout du nez.

Dériver vers le rhône ou vers la mer ?

Les études présentées aux élus en janvier dernier dessinaient plusieurs tracés possibles de canaux de dérivation des rejets d’EDF. Au final, deux ont été retenus. L’un et l’autre débutent en sous-marin, au bout du tuyau actuel qui rejette les eaux à Saint-Chamas.

Les deux tracés privilégiés débutent tous les deux par un siphon dans l’étang avant de charrier les eaux soit vers le Rhône, soit, au plus court, vers le golfe de Fos.

Le plus court traverse l’étang en tunnel pour ressurgir sous forme d’un pipeline qui slalomerait entre les différents étangs avant de déboucher dans le golfe de Fos. Le second suit le même tracé pour se prolonger sous la forme d’un canal à l’arrière de la zone portuaire des bassins Ouest, jusqu’au Rhône. “C’est le projet le plus long et donc le plus cher, précise Didier Réault. Avec un coût envisagé entre un et 1,7 milliard d’euros selon le débit envisagé. Mais c’est aussi le plus acceptable car c’est là où les eaux de la Durance ont vocation à déboucher et où le besoin de limons est le plus fort avec l’érosion du trait de côte“.

Le premier projet de dérivation vers la mer est estimé entre un milliard et 1,35 milliard d’euros. Il a aussi un impact plus fort sur les milieux là où il déboucherait, au niveau de Port-de-Bouc. “Les pêcheurs de Martigues sont tout de suite montés au créneau pour dire qu’il n’était pas question de faire sortir à cet endroit-là une eau limoneuse, se souvient Didier Réault. Il ne s’agit pas de mettre à mal un milieu naturel, déjà fragile, sous prétexte qu’il faut cesser de porter atteinte à un autre“. Un des acteurs sollicités à ce sujet parle “d’une nouvelle affaire de boues rouges“, en référence au largage des eaux de l’usine de bauxite de Gardanne dans les Calanques.

Une piscine à limon au large de Saint-Chamas

Poser un tuyau de dérivation n’est pas le seul enjeu de ces différents scénarios. Avant de transporter l’eau par tunnel, canal ou pipe, il faut séparer l’eau des importants limons qu’elle charrie depuis les Hautes-Alpes. L’étude évalue ces sédiments entre 400 et 600 000 tonnes par an. Les deux trajectoires de dérivation prévoient donc l’installation d’un “bassin de démodulation” ou de décantation, permettant d’en extraire le maximum de matière solide.

On imagine l’impact d’un tel ouvrage, d’1,7 kilomètre carré, sur le paysage de ce coin de rivage lagunaire. “Sans compter que c’est là que nous avons les plus belles colonies de zostères, constate Jean-Marc Zulesi. Or, on sait que le développement de ces plantes marines est essentiel au maintien de la vie dans l’étang“. Le comité stratégique conclut donc à la nécessité de pousser plus loin les études, notamment sur cet immense bassin dans l’étang. “On m’a assuré qu’il ne devait pas dépasser de plus d’un mètre de haut”, avance Jean-Marc Zulesi. On imagine la joie des habitants de Saint-Chamas de voir remplacer le panache habituel d’eau douce par une piscine bunkérisée, au milieu de l’eau. Sans compter le ballet de camions destinés à évacuer ces limons vers une réutilisation agricole dont le modèle économique reste inconnu.

Un projet stratégique autour de l’eau

Au moins, l’État a renoncé à toute solution basée sur le water business”, souffle le député Jean-Marc Zulesi. Le parlementaire Renaissance pointe le serpent de mer de l’approvisionnement par super tankers de régions comme la Catalogne, régulièrement en sécheresse. “Cela serait une erreur stratégique à moyen et long terme alors qu’on peut faire de la Provence une terre d’excellence dans la gestion de la ressource en eau“, martèle-t-il. Le projet présenté aux membres du comité stratégique évoque une eau “transportable et valorisable“, dans l’hypothèse d’un rejet dans le golfe de Fos. Les super-tankers ne sont pas loin…

La dérivation salutaire d’une partie des eaux de la Durance permettrait en tout cas de réduire une équation à plusieurs inconnues : offrir une eau potable garantie aux populations locales, alimenter des industries très gourmandes, assurer le maintien d’une agriculture vivrière en pleine transition démographique. “C’est la première fois qu’on positionne ces projets comme un vrai atout, se réjouit Christian Doddoli, directeur général du syndicat mixte de la Durance. Il y a 20 ans, on dépensait un milliard pour sauver un milieu naturel et personne n’y croyait. Désormais, il s’agit de dépenser un milliard dans un vrai projet qui construit un vrai modèle économique durable autour de la ressource en eau“.

Au fil des documents, on retrouve ainsi la question de la filière hydrogène, gourmande en eau, le limon comme fertilisateur, ou encore une usine de production électrique par osmose, entre l’eau douce et salée… Autant de piste qu’EDF et l’État sont censés explorer d’ici à juillet, date de la prochaine réunion. Avec sur la table, un autre nœud économique à mettre à plat : en dérivant l’eau de la Durance, au prix de coûteux investissements, EDF gagnera-t-elle le droit de turbiner davantage en continuant de rejeter dans l’étang ?

Cet article vous est offert par Marsactu
Marsactu est un journal local d'investigation indépendant. Nous n'avons pas de propriétaire milliardaire, pas de publicité ni subvention des collectivités locales. Ce sont nos abonné.e.s qui nous financent.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Pascal L Pascal L

    D’après la fiche “fiche_edf_duranceverdon.pdf” disponible sur internet, la centrale de St Chamas produit environ 200 million de kWh par an soit 1/30e de l’ensemble des installations sur la Durance (mais c’est aussi un tiers de la consommation d’une ville comme Aix).
    Diriger l’eau dans la Durance après le barrage de Mallemort ne provoquerait donc qu’un manque à gagner d’environ 10 millions d’euro maximum. Si l’investissement représente plus d’un milliard, cela correspond au manque à gagner de plus d’un siècle ! Alors peut-être suffirait-il de remettre l’eau à sa place (dans la Durance) à partir de Mallemort ?

    Signaler
    • Benoît Gilles Benoît Gilles

      Bonjour, c’est ce que réclame les défenseurs de l’étang mais le syndicat mixte déplore les effets sur le milieu d’un retour d’eau brutal. Il faudrait donc renoncer à turbiner à Mallemort ou mettre en place un bassin pour lisser ces rejets.

      Signaler
    • Marc13016 Marc13016

      Mettre en place un bassin, ou plusieurs, sur le lit naturel de la Durance, et la remettre “en eau”, ça paraît sensé effectivement.
      D’autant plus que qui dit bassin dit chute d’eau, donc possible production d’électricité, si je ne me trompe. En gros, au lieu d’un grosse centrale à St Chamas, on en mettrait plusieurs petites sur la Durance après Mallemort.
      Et encore plus : Ces centrales peuvent jouer un rôle de stockage d’énergie électrique, sur le principe des STEP (STockage d’Électricité par Pompage, en bref, on inverse le sens des turbines pour re-pomper l’eau en amont, en consommant de l’électricité, et après on la refait couler vers le bas, pour re-produire de l’électricité).
      A l’heure des sources d’énergie naturelles intermittentes, il faut aussi considérer les masses d’eau comme du stockage d’électricité.
      décidément, ça sert à tout l’eau : agriculture, énergie, loisirs, transport … Souhaitons que les techniciens qui étudient cet “écosystème élargi” aient une vision large du sujet !

      Signaler
  2. Alceste. Alceste.

    Je crois surtout qu’il faudrait que le syndicat mixte aille lui “se faire turbiner”, la magouille est où ?

    Signaler
  3. PierreLP PierreLP

    Les Pharaons des gaulois égarés…tsss tsss, on se demande ce qu’il a appris à l’école Benoît…

    Signaler
  4. Christian Christian

    Produire de l’électricité à St-Chamas, même si l’on a de grands besoins, est inadmissible en regard de l’énormité du gaspillage d’une eau de plus en plus précieuse. Dépenser un milliard pour continuer de jeter toute cette eau à la; mer serait une histoire de fous.
    Il faut récupérer cette eau !

    Signaler
    • Alceste. Alceste.

      Une question.
      Que verse l’unité de production d’électricité annuellement à la mairie de St Chamas ?

      Signaler
  5. Jean Pierre RAMONDOU Jean Pierre RAMONDOU

    “en regard de l’énormité du gaspillage d’une eau de plus en plus précieuse”
    Ce passage est ambigu.
    Il peut laisser croire que l’eau disparait sans être utiliser ou mal utiliser.
    Que l’eau soit utilisée pour l’arrosage ou la production d’électricité, souvent successivement, elle ne disparait pas du globe mais rejoint l’atmosphère par évaporation ou les eaux souterraines ou de surfaces par gravitation.

    Signaler
    • Alceste. Alceste.

      En politique, cela s’appelle du ruissellement.

      Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire