Les rejets de la centrale EDF critiqués après une rechute écologique de l’étang de Berre

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le 13 Oct 2018
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Cet été, l'étang de Berre a connu un inquiétant épisode de malaïgue ou mauvaises eaux, conduisant à la surmortalité de certains organismes. Alors que la centrale hydraulique de Saint-Chamas est mise en cause par une association qui prévoit ce dimanche une manifestation, l'État et EDF nie son impact.

« Vous voyez, là bas, sur l’eau, la démarcation ? Et bien ce sont les rejets de la centrale. » Malgré une pluie battante, Jean-Luc Platon a donné rendez-vous à Marsactu devant la centrale hydroélectrique EDF de Saint-Chamas, sur la rive nord de l’étang de Berre, ce mercredi. Devant l’imposante infrastructure, depuis laquelle d’énormes tuyaux dévalent jusqu’à la mer, l’eau est marron. Plus loin, au large, elle récupère son bleu naturel. « C’est pas joli à voir, hein ? »

Jean-Luc Platon fait partie de l’association L’étang nouveau, qui œuvre pour la réhabilitation de la mer de Berre, plus grand étang salé d’Europe pollué depuis des décennies par ces apports brutaux d’eau douce. Ce dimanche, l’association organise une manifestation devant la centrale pour demander l’arrêt total des rejets. « Nous avons constaté d’importants rejets boueux en juin. Alors on a fait un communiqué. À la base, on ne comptait pas faire cette manifestation, jusqu’à ce que l’on soit sollicité à la fin de l’été par des habitants de Marignane surpris par la couleur de l’eau. » Une forte canicule, peu de mistral et un temps sec : ces éléments cumulés laissent peu de doute sur le phénomène qui est à l’origine de ce changement de couleur.

Et EDF continue de turbiner…

Dit phénomène « d’eaux colorées » (en général marron ou vertes), cette réaction est le résultat de ce que l’on appelle un « bloom planctonique », c’est-à-dire une forte croissance du phytoplancton (algues ou micro-organismes unicellulaires) dû a un apport important de nutriments dans l’eau. Responsable d’une importante consommation d’oxygène, le bloom planctonique peut avoir de graves conséquences sur l’écologie marine, et même engendrer ce que l’on appelle des « zones mortes » (lire cet entretien à ce sujet). On parle alors d’épisode de malaïgue – mauvaises eaux -, qui entraînent la mortalité de nombreux organismes.

Pour Jean-Luc Platon et son association, le lien entre ce phénomène et la centrale EDF de Saint-Chamas ne fait pas doute. « La météo peut accentuer ce phénomène mais les rejets de la centrale en sont en grande partie responsable », s’agace-t-il en sortant tout un tas de documents sur le sujet.

Car si le bloom planctonique peut être d’origine naturelle, il peut aussi être favorisé par une pollution d’origine humaine. Sur son site, le Gipreb, syndicat mixte de surveillance de l’étang de Berre qui mêle scientifiques et pouvoirs publics, fait aussi le lien : « Dans un contexte de crise écologique due à une importante crise anoxique (absence d’oxygène), EDF continue de turbiner dans l’étang des eaux chargées… », peut-on y lire avant d’observer une photo aérienne de l’étang où, en zones plus claires, le phénomène « d’eaux colorées » est clairement visible

Image publiée sur le site du Gipreb, syndicat mixte de surveillance de l’étang de Berre. Photos prises au mois d’août.

Mortalité intégrale des palourdes et anguilles échouées

« EDF fait peser une pression permanente sur l’étang. Elle n’a pas forcément été plus forte cet été, mais elle s’est inscrite dans un contexte climatique différent », explique Raphaël Grisel, directeur du Gipreb. Les eaux que rejette la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas sont en effet chargées en sédiments, ce qui participe à la raréfaction de l’oxygène. Ainsi, le Gipreb, face à une situation qu’il considère être urgente, interpelle l’État pour demander, entre autres, de réduire immédiatement les rejets de la centrale de 50 %. Car les dégâts de cette crise écologique estivale sont bien là.

« Nous avons constaté une mortalité intégrale des palourdes, poursuit Raphaël Grisel, Nous sommes clairement dans un épisode de malaïgue ». Mais les coquillages ne sont pas les seuls en danger. Sur les réseaux sociaux des phénomènes anormaux ont été signalés durant l’été. Des poissons morts qui s’échouent sur les plages, par exemple.

Photo prise par un internaute aux alentours du 4 août au Ranquet à Istres.

Contacté par Marsactu, EDF conteste toute implication de sa centrale dans ce phénomène. « Je regrette ce qui est arrivé cet été dans l’étang mais ça ne vient pas du turbinage, répond Franck Belotti, directeur d’exploitation Durance Verdon. Et pour preuve, l’été on ne turbine pas. Uniquement l’hiver. » Ou plutôt, presque pas. Comme l’indique la préfecture également sollicitée :

« En août 2018, le Syndicat Mixte d’Aménagement de la Durance (SMAVD) devait faire des travaux de confortement des digues de la zone industrielle de Châteaurenard. Pour que cette réalisation se passe dans les meilleures conditions, notamment de sécurité, des apports d’eau trop importants ne pouvaient pas se faire dans la Durance en aval de Mallemort. C’est donc au titre de ces rejets exceptionnels qu’EDF a sollicité l’État afin de pouvoir restituer, en août 2018, les chutes de Salon et de Saint-Chamas dans l’étang de Berre. »

« Pour être plus précis, des rejets exceptionnels ont eu lieu le 8, 9, 14, 15 et 17 août, concède finalement le directeur d’exploitation. Nous avons donc dû turbiner en direction de Saint-Chamas. Mais on est sur des quantités extrêmement faibles. »

« C’est l’État qui fixe les règles »

Depuis une condamnation de l’État français par la Cour européenne de justice pour pollution de l’étang de Berre en 2005, un décret régit les conditions d’exploitation de la centrale Saint-Chamas. Celui-ci restreint ses rejets liquides dans l’étang à 1,2 milliard de mètres cube, et 60 000 tonnes de limon (les sédiments). « Les rejets exceptionnels de cet été représentent 40 millions de mètres cubes pour le liquide et 2800 tonnes pour le limon, précise Franck Belotti. Mais je peux aussi dire que pour ce dernier paramètre, nous étions à 45 000 tonnes, donc même avec les 2800 supplémentaires, on ne dépasse pas le quota normal. » 

Quant à la proposition du Gipreb de réduire de moitié les rejets de la centrale, le directeur d’exploitation EDF la balaie d’un revers de la main : « Nous sommes des exploitants de l’État. C’est lui qui fixe les règles et pour moi les quotas sont viables et cohérents. En témoigne la réapparition de la biodiversité dans l’étang depuis que nous les appliquons. » Viables jusqu’à présent. Car il semblerait que combiné à des aléas météorologiques moins cléments avec l’étang, l’impact des rejets s’avèrent néfaste. D’autant plus que le réchauffement climatique risque fort bien de pousser ces aléas météorologiques dans le mauvais sens.

« Si cela avait eu lieu en 2006, il n’y aurait pas eu de conséquence parce qu’il n’y avait plus de vie dans l’étang, pose Raphaël Grisel du Gipreb. Mais aujourd’hui, l’écosystème est complètement déstabilisé. Et cela va prendre du temps pour retrouver un équilibre. Pour les palourdes, par exemple, il va falloir compter six ou sept ans. » Différentes solutions pour sauvegarder l’étang de Berre sont proposées par le Gipreb ou les associations. Ramasser les algues, rouvrir le tunnel du Rove, mettre au point un système de dérivation au niveau de Mallemort, où de créer un système en circuit fermé pour éviter les rejets dans l’étang. Des solutions proposées depuis des années mais qui peinent à être mises en place. Pour l’instant, seul la réduction des rejets a permis le retour de la vie. Mais celle-ci est bien trop fragile pour supporter le moindre rejet supplémentaire.

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