La famille Sansonetti veut que Lidl paie pour le suicide au travail de Yannick

Reportage
Lisa Castelly
17 Mai 2018 1

Trois ans après le suicide de Yannick Sansonetti, salarié de Lidl Rousset, sur son lieu de travail, le tribunal des affaires de sécurité sociale de Marseille examinait l'affaire ce mercredi. Cette audience au civil, avant un vrai procès, visait à déterminer si oui ou non, Lidl, accusé de harcèlement moral, peut être considéré coupable d'une "faute inexcusable" ayant mené à la mort de son employé.

L'entrepôt Lidl, aujourd'hui vide, où Yannick Sansonetti a mis fin à ses jours en 2015. (LC)

L'entrepôt Lidl, aujourd'hui vide, où Yannick Sansonetti a mis fin à ses jours en 2015. (LC)

Dans une petite salle du tribunal de grande instance, à l’atmosphère déjà bien chaude ce mercredi matin, l’affaire Yannick Sansonetti arrive pour la première fois devant les tribunaux. Le 29 mai 2015, ce technicien de maintenance se donnait la mort sur son lieu de travail, dans l’entrepôt Lidl de Rousset, où il travaillait depuis 2007. Un suicide que ses proches mais aussi un certain nombre de ses collègues ont très vite attribué à des conditions de travail difficiles, des “ordres inatteignables” et une pression permanente apparus avec une nouvelle équipe de direction. “Ce suicide est la conséquence d’une incurie avec intention de nuire , une politique managériale qui a eu pour objet et pour conséquence de nuire”, estime ainsi à la barre Antoine Lounis, l’avocat de sa compagne Sandra C., et de son fils né en 2012.

Trois ans se sont presque écoulés depuis le drame, et l’histoire de Yannick Sansonetti a eu de nombreux échos, notamment au sein de l’émission de France 2 Cash investigation consacrée aux pratiques manageriales de Lidl, mais aussi à l’Assemblée nationale, où un projet de loi porté par la France insoumise, retoqué, a porté son nom [lire notre article].

Trois années durant lesquelles ses proches ont patienté avant de voir enfin l’affaire examinée par la justice, en l’occurrence, devant le tribunal des affaires de sécurité sociale de Marseille, au civil. Ce premier round judiciaire n’est pas celui de l’affaire pénale, toujours à l’instruction. Ce mercredi, il s’agit de déterminer si l’employeur a bien commis une “faute inexcusable” le rendant responsable du décès. Si le tribunal répond par l’affirmative, sa décision donnera lieu à des indemnisations de l’employeur pour ses ayants droits, sa compagne, sa fille et éventuellement sa mère.

“L’enfer de l’entrepôt de Rousset”

La compagne, la mère ainsi que son frère Nicolas sont présents dans la salle. Ce dernier est le seul à prendre la parole dans les médias pour faire connaître le calvaire de sa famille et alerter sur les ravages du burn-out, après avoir d’abord observé deux années de silence. Il écoute l’audience debout, adossé au mur, aux aguets. Sa mère Christiane, assise à proximité, garde les mains jointes sans bouger.

“L’origine du suicide, bien sûr qu’elle est professionnelle”, démarre Me Lounis qui résume ainsi l’enjeu de l’audience du jour. Les familles ont pour elle deux arguments de poids. Quelques semaines après le décès, l’assurance maladie l’a qualifié d’accident du travail, donnant lieu à une prise en charge spécifique. Une rapidité à statuer “très rare”, précisait Nicolas Sansonetti lors de notre entretien. Dans un rapport, l’inspection du travail pointait également “des agissements répétés de harcèlement moral” directement reliés à “la dégradation de sa santé mentale”.

“Yannick Sansonetti est allé jusqu’à l’échappatoire extrême, il a tenté de se faire muter, de quitter l’enfer de l’entrepôt de Rousset, ça a échoué, et il a décidé d’y rester pour toujours. Il y a bien eu des signaux d’alerte”, appuie François Burle, avocat de Christiane et Nicolas Sansonetti. Les deux avocats peignent le contexte de souffrance au travail, et dénoncent une “politique” menée sciemment par la direction de Lidl. Et de citer “les appels de jour comme de nuit, même les jours fériés”, et de décrire l’état de l’entrepôt, vétuste, dont Yannick Sansonetti était chargé de la maintenance. La présidente du tribunal n’en perd pas une miette.

Me Burle reprend aussi le témoignage, versé au dossier, du “responsable entrepôt” d’alors. “Dès nos premières discussions [avec le nouveau directeur], le ton est donné : il me demande si chacun de mes proches collaborateurs, dont monsieur Sansonetti, est à place. Je réponds par l’affirmative, il en doute.” Le même cadre refusera de mettre à pied immédiatement Yannick Sansonetti quand on le lui demandera, objectant de son attitude “la plus professionnelle possible”. 

“Délire sur cette espèce de soi-disant violence”

Dans la salle d’audience, l’intervention de l’avocate représentant l’entreprise Lidl vient soudain souffler un vent froid. “C’est compliqué de prendre la parole après ce flot de propos négatifs, évidemment déformés”, attaque Brigitte Beaumont. Elle décrit la société Lidl comme “extrêmement organisée, avec des évaluations, des supérieurs hiérarchiques pour chacun, des représentants du personnels” et qui “gère le commercial et les humains”.

“Je dis stop à ce délire sur cette espèce de soi-disant violence. Stop !”, lance-t-elle. Pour attester de la bonne santé apparente de Yannick Sansonetti, elle dénombre les jours de congés pris régulièrement, l’évaluation annuelle de 2014 ne dénotant de “rien qui puisse faire remonter l’idée d’un problème”“Il a un rythme de vie comme nous tous. C’est une personne tout à fait formée, qui a les compétences et les moyens de faire son travail, qui n’a rien signalé”, renchérit-elle. Dans le public, Christiane Sansonetti fulmine en silence. De l’autre côté de la salle, Christophe Polichetti, délégué CGT du personnel à Lidl Rousset, se prend la tête entre les mains, abattu.

Attaque ciblée et rapport caché

L’avocate de l’entreprise cherche à tout prix à retirer à ce dossier son caractère symbolique. Pour elle, le tribunal des affaires de sécurité sociale ne doit pas jouer le procès pénal à l’avance. “On a aujourd’hui entendu beaucoup de choses totalement hors des débats, on vous plaide ce dossier comme si vous étiez la juridiction pénale. Si l’employeur a connu le risque et pris les mesures nécessaires, c’est le seul sujet”, martèle-t-elle en précisant que la médecine du travail n’a jamais formulé d’alerte avant le drame.  

Si Me Beaumont s’indigne que l’on se serve “de la tribune de ce tribunal d’instance, comme de la tribune médiatique, avant même de passer devant la vraie juridiction”, elle réserve des piques acides au frère du défunt, trop médiatisé à ses yeux. Et va même jusqu’à dénoncer “une pression violente que je reçois sur ma droite”, après un soupir d’exaspération lâché par Nicolas Sansonetti.

Mais le discours de Me Beaumont se heurte finalement à un holà de la présidente. “Le rapport du CHSCT, vous l’avez versé au dossier ?”, interroge-t-elle. Lidl refuse en effet de transmettre à la famille le rapport sur les conditions de travail effectué à la demande du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) suite au suicide de Yannick Sansonetti. Après plusieurs tentatives de diversion recadrées, l’avocate lâche : “Ce document existe, certes, mais je n’ai pas été sommé de le produire. (…) C’est au demandeur de faire la preuve de ce qu’il allègue. Pour ma part, j’ai apporté toutes les pièces relatives au suivi de Yannick Sansonetti”.

En clair, ne comptez pas sur Lidl pour rendre public ce document interne accablant pour sa gestion des ressources humaines, ainsi que l’a révélé La ProvenceAprès l’avoir consulté, Marsactu est en mesure de confirmer sa teneur particulièrement défavorable à l’entreprise. Y est décrite une “exposition forte aux risques psycho-sociaux” pour les salariés, avec notamment la récurrence d’un “état de souffrance critique” parmi les salariés interrogés, et notamment la présence d’“idées suicidaires” chez certains. Absent de ce procès au civil, ce document a bien été versé à la procédure pénale.

“Lidl n’a pas l’habitude d’être face à des gens qui ne baissent pas les bras”

Le tribunal des affaires de sécurité sociale rendra sa décision le 4 juillet. Il n’est pas exclu qu’il somme Lidl de produire ce rapport avant de statuer. Il pourrait aussi décider de ne pas statuer avant le procès au pénal. Une décision en la faveur de la famille serait à l’inverse un atout pour la suite. “C’est le but”, reconnaît Nicolas Sansonetti, qui assume la “pression” exercée sur l’employeur. “Lidl n’a pas l’habitude d’être face à des gens qui ne baissent pas les bras”. À ses côtés, sa mère craque, les yeux rougis. “Ça a été pénible, j’ai entendu beaucoup de mensonges, des choses sorties de leur contexte.. Mais il n’y a pas que Yannick, plein de personnes ont eu des soucis depuis, toute son équipe est partie. Mais pour sa mémoire, on ira jusqu’au bout”, déclare Christiane Sansonetti. “Depuis trois ans, je n’ai rien dit”, lâche-t-elle avec une pointe de colère.

À l’extérieur, le syndicaliste Christophe Polichetti est mal à l’aise. “Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on est venu monnayer nos morts… Lidl reste sur sa position, tout va bien, tout est merveilleux.”. Toujours salarié et délégué du personnel à l’entrepôt de Rousset, il continue de constater au quotidien le grand nombre d’arrêts maladie, les séjours en psychiatrie, les burn-out, les tentatives de suicide. “Moi, j’attends avec impatience le procès au pénal, je serai là tous les jours”.

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