Raffinerie Total La Mède : l’État va autoriser l’importation massive d’huile de palme

Actualité
Julien Vinzent_
25 Avr 2018 5

Le préfet s'apprête à autoriser le démarrage de la "bio-raffinerie" de Total à la Mède, qui prévoit d'utiliser 450 000 tonnes par an d'huile de palme. Associations environnementales et producteurs de colza dénoncent un double discours de la France, dans ce dossier où les enjeux diplomatiques ne sont jamais loin.

Vue aérienne de la Mède (source Google earth)

Vue aérienne de la Mède (source Google earth)

Quel est le lien entre Greenpeace, un champ de colza, la Malaisie et des avions Rafale ? A priori aucun, si ce n’est à Châteauneuf-les-Martigues, où tous ces ingrédients se mélangent dans le débat autour de la “bio-raffinerie” de Total. La semaine dernière, Greenpeace et une autre association environnementale, Les Amis de la Terre, ont révélé que l’État était en passe de donner son feu vert à ce projet de reconversion de la raffinerie de pétrole de la Mède. Il permettrait de maintenir 250 emplois sur le site, fermé en 2015.

Le dossier a été soumis pour avis le 18 avril au Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques, qui l’a validé. L’arrêté préfectoral d’autorisation est désormais en “procédure contradictoire avec l’exploitant” et peut donc encore évoluer, nous précise la préfecture des Bouches-du-Rhône. Mais le principe semble acté.

Actuellement en travaux, l’unité de production de bio-carburants n’attendait plus que cette signature pour démarrer cet été, comme annoncé par le PDG de Total Patrick Pouyanné. La France est ainsi “prête à ouvrir grand les vannes de l’huile de palme”, dénonce le communiqué des associations militant pour l’environnement.

En février 2017, Marsactu avait détaillé comment lorsque Total mettait les projecteurs sur l’utilisation d’huiles usagées, il masquait en même temps la probable importation massive d’huiles végétales, dont l’huile de palme [lire notre article]. Une enquête publique et des mois d’instruction souterraine par les services de l’État plus tard, le document récupéré par les ONG, que Marsactu a pu consulter, est encore plus net. Selon la direction régionale de l’environnement, sur 650 000 tonnes annuelles de matières premières, Total compterait sur “450 000 tonnes par an d’huiles de palme brutes”, qui “proviendront pour la majeure partie de l’Asie du Sud-Est (Malaisie et Indonésie)”.

Extrait du rapport de l’inspection des installations classées.

450 000 tonnes par an, cela représente la moitié des importations françaises d’huile de palme. À ce volume déjà important, il faut ajouter les 100 000 tonnes de distillat d’acide gras de palme. Il s’agit d’un résidu de la production d’huile de palme, venu des mêmes contrées.

À ce stade, le projet d’arrêté préfectoral d’autorisation de la raffinerie permet une importation massive d’huile de palme en direction de La Mède. Ce plan d’approvisionnement est assorti d’une obligation de “mise à jour” régulière auprès des services de l’État.

L’exploitant recherche à développer l’utilisation de ressources issues de déchets ou résidus et à diminuer la part des huiles végétales brutes de son plan d’approvisionnement. À cet effet, l’exploitant transmet tous les deux ans une mise à jour du plan d’approvisionnement.

Extrait du projet d’arrêté d’autorisation d’exploiter

Mais aucun objectif chiffré d’amélioration n’est fixé au-delà du plafond initial de 450 000 tonnes par an “d’huiles végétales brutes de toutes natures” et du plancher de 25 % pour les matières réutilisées (résidus du raffinage de palme compris). Promis par Total, le recours uniquement à des huiles de palme “durables” est bien exigé dans l’arrêté. “Mais aucune certification ne garantit aujourd’hui l’absence d’impacts directs ou indirects sur les forêts”, répondent les ONG. Contactée, la préfecture n’a pas donné suite à notre demande dans les délais impartis à la publication de cet article.

Huile de palme contre Rafale

De leur côté, les ONG pointent un “double jeu” entre un président qui s’affiche comme défenseur des accords de Paris sur le climat, et cet arrêté d’exploitation. Une autorisation loin d’être anecdotique à l’heure où le Parlement européen propose d’interdire l’utilisation d’huile de palme pour la production de carburants, mais doit ferrailler avec la Commission européenne et les gouvernements. Pour les associations, appuyées par un courrier de quatre députés européens dont l’écologiste Michèle Rivasi adressé lundi au ministre de l’écologie Nicolas Hulot, la position de la France n’est pas claire dans ces négociations et ce dossier local vient le confirmer.

Un constat partagé par Thibaut Ledermann, responsable communication de la fédération des producteurs d’oléagineux (FPO) :

Il y a une certaine schizophrénie entre un Nicolas Hulot qui défend l’interdiction de l’huile de palme et la ministre des Armées Florence Parly qui annonce lors d’une déplacement en Malaisie que la France s’y opposera, avec en jeu des contrats d’armements.

Le lien n’est pas hypothétique, puisque la Malaisie a publiquement douté des chances du Rafale de remporter le contrat si la France s’affiche en pointe sur le sujet de l’huile de palme.

Les producteurs de colza inquiets

La FOP, qui regroupe notamment les producteurs de colza, pointe une autre incohérence, avec cette fois-ci un discours d’Emmanuel Macron. En janvier, lors de ses vœux au monde agricole, il défendait une “stratégie de souveraineté sur les protéines” servant à l’alimentation du bétail. Justement, une fois les graines de colza pressées pour obtenir de l’huile il reste des “tourteaux”, un résidu riche en protéines. Tandis que l’huile peut trouver un débouché dans la production de bio-carburants, les “tourteaux” permettent d’être autonome dans l’alimentation animale. Déstabiliser la filière, “c’est se tirer une balle dans le pied alors que nous sommes en train de réduire notre dépendance aux importations de soja OGM en provenance du continent américain”, plaide Thibaut Ledermann.

Reconnaissant “un problème de compétitivité par rapport à l’huile de palme” il en appelle “aux pouvoirs publics” pour imposer à Total un minimum dans l’approvisionnement. Dans une interview à La Provence la semaine dernière, le directeur général raffinage-chimie du groupe Total Bernard Pinatel, faisait un pas, évoquant des discussions “avec un grand groupe français” pour le colza.

Des hauts fonctionnaires au diapason

Si ces discours ne surprennent pas venant de militants écologistes et du lobby agricole français, ces réserves sont partagées par des hauts fonctionnaires des ministères de l’écologie et de l’agriculture. Ils pointent notamment le faux-nez de la certification “durable” dont Total se prévaut concernant l’huile de palme importée. “Il existe un grand nombre de systèmes de certification, aucun ne traite à ce jour, de façon satisfaisante la question de la déforestation. (…) À quelques exceptions près, ces systèmes font l’objet de contrôles insuffisants”, estimait en décembre 2016 leur rapport sur la “Durabilité de l’huile de palme et des autres huiles végétales”.

Ce document tirait surtout le signal d’alarme sur l’impact de l’importation massive d’huile de palme sur la filière colza. “Le marché du biodiesel étant stable, chaque litre d’huile de palme importé (…) équivaut à un litre d’huile de colza en moins”, “un débouché de moins pour l’agriculture française, source d’emploi non délocalisable“, insistait-il. L’anaphore se poursuivait ainsi :

Chaque litre de palme importé en plus pour faire du biodiesel, c’est un risque de changement d’affectation de sols quatre fois plus grand que pour le colza. Chaque litre d’huile de palme importé en plus pour faire du biodiesel, c’est un risque de déforestation infiniment plus grand que pour le colza, qui ne génère aucune déforestation.

La conclusion du rapport conjoint des deux ministères évoquait nommément le projet de “bio-raffinerie”  de La Mède et souhaitait que “les pouvoirs publics prennent conscience que l’importation d’huile de palme pour un usage de biodiesel va à l’encontre de l’objectif de production locale pour les biocarburants, a des conséquences très dommageables pour l’économie rurale nationale et n’est conforme ni à l’esprit, ni aux dispositions des directives européennes”. Une recommandation semble-t-il restée lettre morte.

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