Force ouvrière attaque pour diffamation une adversaire syndicale

Actualité
Benoît Gilles
8 Jan 2019 14

Pour la première fois dans l'histoire syndicale de la Ville de Marseille, Force ouvrière attaque pour diffamation une autre élue du personnel. Patrick Rué reproche à Pascale Longhi, son homologue de la CFE-CGC, d'avoir dénoncé dans un reportage télévisé la mainmise de FO sur les nominations de cadres.

Capture d'écran de l'émission Pièces à conviction du 14 novembre 2018.

Capture d'écran de l'émission Pièces à conviction du 14 novembre 2018.

L’objet du délit présumé dure quelques secondes. Un court instant qui donne lieu à un épisode inédit de l’histoire syndicale de la Ville de Marseille. Le syndicat historiquement majoritaire, Force ouvrière, assigne devant les tribunaux Pascale Longhi, la présidente du syndicat CFE-CGC à la Ville de Marseille, et désormais sa principale adversaire.

Alliée en intersyndicale avec la CFTC, elle vient de réaliser une spectaculaire percée aux élections professionnelles du 6 décembre dernier. Avec 15,1 % des voix et une poussée de 9 points, l’alliance double le nombre de ses représentants au comité technique, la principale instance de représentation du personnel. Elle prive surtout Force ouvrière d’un symbole important : avec 43,6 % et un recul de 13 points il n’est plus majoritaire en voix parmi les agents même s’il le reste en sièges au sein du comité.

Officiellement, ce n’est pas cet état de fait qui motive l’assignation de Pascale Longhi le 25 janvier prochain pour diffamation. Le 14 novembre, France 3 diffuse un reportage de l’émission Pièces à convictions intitulé “Panique à la mairie : quand les élus dérapent”. Il s’intéresse aux soucis notamment judiciaires rencontrés par différents maires de France dont ceux de Cuges et de Marseille dans le département. Dans cette dernière ville, la journaliste Delphine Lopez tire le fil de l’enquête diligentée par le parquet national financier concernant le temps de travail des agents et les passe-droits dont bénéficieraient certains d’entre eux (voir notre dossier “Autopsie d’un système municipal”).

Les noms et les croix

Elle s’intéresse également au rôle joué par le syndicat majoritaire notamment dans les promotions internes des fonctionnaires. C’est à ce propos que Pascale Longhi apparaît à l’antenne, tenant à la main un organigramme de la Ville sur lequel apparaissent des croix. Elles symbolisent les directeurs, directeurs adjoints et chefs de service affiliés au syndicat. “Un tiers des directeurs de la Ville”, commente la journaliste. Pascale Longhi prend la parole à son tour :

“Le critère de choix n’était pas lié à une expertise ou une compétence mais lié à l’adhésion à FO. Dans le lot de toutes ces croix, il y en a quand même qui heureusement ont la compétence ou ont réussi à l’acquérir. Il n’empêche il y en a d’autres qui n’ont jamais réussi à l’acquérir et qui n’y arriveront jamais et qui prennent la place de gens qui sont compétents et experts et qui font dysfonctionner bon nombre de services parce que justement ils ne sont pas à leur place”.

C’est précisément ce passage que le syndicat estime diffamatoire au point qu’il a demandé à son avocat, Olivier Grimaldi, de faire parvenir à l’intéressée une citation à comparaître, le 13 décembre dernier.

“L’organigramme que cette dame montre à la caméra est soi-disant flouté, explique Patrick Rué secrétaire général des territoriaux Force ouvrière. Le problème c’est que les postes, eux, sont reconnaissables. Forcément il y a un seul directeur à la direction des parcs et jardins par exemple. Cela sous-entend que tous ces gens sont incompétents et que le syndicat Force ouvrière a tout fait pour les faire nommer à leur poste.”

“Copinage, népotisme syndical”

Dans sa citation directe, le défenseur du syndicat précise : “Prétendre que la désignation de directeur repose exclusivement sur une adhésion syndicale sous-entend une certaine forme d’activisme syndical sinon de participation à un tel processus, pour ne pas dire une complicité active”. Un processus que le juriste qualifie plus loin de “copinage, de népotisme syndical”.

Dans le reportage de France 3, Patrick Rué balaie toute cogestion mais souligne par ailleurs que le syndicat a pour mission “de défendre les avancements collectifs et individuels des agents. C’est notre travail”.

Il n’a jamais été question de stigmatiser quiconque mais de dénoncer un procédé de choix, réplique Pascale Longhi dans un communiqué. J’ai entendu et absorbé durant mes 4 années de mandat syndical, la souffrance et le désarroi de très nombreux agents et cadres malmenés par des responsables qui n’avaient pas le profil de tenir une direction ou un service et dont le casting relevait des procédés que je dénonce dans cette émission“.

Guerre syndicale ouverte

Au-delà des propos et de leur caractère diffamatoire ou pas, ce conflit illustre la tension permanente entre le syndicat FO et ces nouveaux venus, par ailleurs anciens adhérents qui, depuis 2014, ne cessent de grignoter son assise. Or, la progression de l’alliance CFTC/CFE-CGC aux élections du 6 décembre sonne comme un camouflet pour le secrétaire général FO et son équipe.

Au point qu’il attribue désormais à ceux-ci la logique de cogestion avec l’administration centrale. “C’est clair que c’est la première fois que nous faisons une élection avec la mairie contre nous, lance Patrick Rué. La CFE-CGC et la CFTC incarnent un syndicalisme dont on essaie de sortir. Ils sont la passerelle des choix de la direction”. Le secrétaire général en veut pour preuve les scores obtenus dans les bureaux de l’hôtel de ville et de la direction du personnel, symptômes selon lui d’un appel au vote de la direction.

Une position qui fait sourire Ludovic Bedrossian de la CFTC et Pascale Longhi, qui défendent au contraire ce qu’ils pensent être un syndicalisme constructif, basé sur la négociation. “On a fait ces scores là parce qu’on s’est battu de longs mois pour faire reconnaître la spécificité du travail des secrétaires d’élus et obtenir la création d’une prime”, défend le syndicaliste CFTC.

Entre les deux camps, la tension est ancienne. Pascale Longhi est une ancienne de FO où elle défendait justement les intérêts des cadres jusqu’en 2013. Elle a fini par quitter le syndicat suite à un désaccord avec la ligne incarnée par Patrick Rué. Ce dernier voit au contraire la main de son ancien mentor, Élie-Claude Argy qu’il accuse d’avoir monter cette “liste scélérate” pour lui nuire dès 2014 (lire notre article). “La preuve, il ne se cache plus, sa femme est sur la liste CFE-CGC à la métropole Aix-Marseille Provence”, pointe Patrick Rué, quatre ans après. Elle apparaît effectivement en cinquième position d’une liste d’union où figurent également la CFDT et plusieurs syndicats autonomes. À le suivre, l’aura de l’ancien patron est encore puissante à la métropole puisque FO n’y est plus majoritaire, ni en voix, ni en sièges.

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