Évacuation au parc Corot, la fin d’un taudis et 152 squatteurs à mettre à l’abri

Reportage
Lisa Castelly
18 Déc 2018 5

Presque trois semaines après la prise d'un arrêté de péril imminent, le bâtiment A du Parc Corot a été définitivement évacué lundi matin. Si les locataires et propriétaires légitimes de cet immeuble dégradé ont été relogés, il restait encore sur place plus d'une centaine de squatteurs.

Vers 11 heures lundi matin, l’opération d’évacuation du parc Corot touche à sa fin. Quelques camions de CRS restent stationnés autour de cette copropriété dégradée du 13e arrondissement. Des petites poignées de jeunes hommes restent dispersées au pied de la grande barre du bâtiment A. Occupants illégitimes de plusieurs logements, ils sont tous comme sonnés et tentent, pour certains, de récupérer des affaires oubliées. Plus d’une centaine de leurs voisins sont déjà montés dans des bus en direction du gymnase Santi, une nouvelle fois ouvert par la Ville pour accueillir des squatteurs. Là ils seront hébergés quelques nuits et se verront proposer des solutions d’hébergement selon leurs profils et leurs droits.

L’évacuation du bâtiment A aura duré plusieurs semaines. L’état de délabrement et d’indignité du lieu, qui est visé par le plan national de lutte contre les copropriétés dégradées, est connu de longue date. Fin novembre, un arrêté de mise en sécurité justifié par la dangerosité des installations électriques est venu sonner la fin du statu quo qui durait depuis plusieurs années. La Ville, en charge de l’évacuation, s’est occupée en priorité des 28 locataires et deux propriétaires occupants, qui ont tous été « déménagés et relogés ». 

« On ne peut plus monter maintenant monsieur »

Tôt ce lundi matin, ce sont les squatteurs, sans bail officiel, qui ont été définitivement évacués par les policiers. Quelques heures plus tard, ceux qui restent encore là sont les indécis, les récalcitrants ou les retardataires. Comme ce Nigérian de 28 ans, parti tôt avant l’arrivée des policiers pour essayer de trouver un emploi à la journée. Alerté par des amis, il est revenu pour découvrir que l’appartement qu’il occupait au 9e étage est désormais inaccessible. Il a pour tout vêtement un anorak et un pull, un jogging trop court et des baskets légères, sans chaussettes. Tous ses papiers sont à quelques mètres au-dessus, inatteignables. « On ne peut plus monter maintenant monsieur », tranche un CRS.

Une faveur est tout juste accordée à une jeune femme de 25 ans, elle aussi nigériane, qui était absente et découvre que son mari et son bébé ont déjà pris le chemin du gymnase. Passé la stupeur, elle obtient de pouvoir récupérer quelques affaires et un chauffage d’appoint dans l’appartement du rez-de-chaussée surélevé qu’elle occupait depuis à peine quelques semaines. Auparavant elle et sa famille étaient hébergées à Miramas, en centre d’accueil de demandeurs d’asile. Mais depuis, « réponse négative », résume-t-elle. Sa demande d’asile a échoué, et son droit au logement a donc été révoqué. « On m’a dit viens ici, il y a de la place », explique-t-elle simplement.

« Ce serait bien qu’il y ait un nouveau bus, parce que là s’il y a du monde ça va être difficile… », glisse le représentant de l’entreprise en charge de murer les accès, un brin inquiet, et peu habitué des opérations d’une telle ampleur. Un peu plus loin, une dizaine de valises fatiguées sont rassemblées, à proximité de leurs propriétaires qui attendent une solution sous le léger soleil de décembre. La plupart sont nigérians et parlent l’anglais naturellement. Tous se présentent comme demandeurs d’asile, et sont en France depuis quelques mois seulement.

« On va où maintenant ? », demande l’un d’eux, encore dubitatif sur la proposition de monter dans un bus vers un endroit qu’il ne connaît pas. Il se plaint d’une forte douleur au ventre. « Peut-être qu’ils vont nous ramener en Afrique ! », angoisse un compatriote. Aucun ne dit avoir versé de loyer pour vivre ici. Si certains qualifient le bâtiment A de « ok », d’autres sont plus réalistes. « Je le vois bien que cet endroit n’est plus sûr, avance notre premier interlocuteur. Les policiers, ils n’ont pas fait de mal, ils pensent qu’ils nous aident, qu’ils sont là pour nous sauver ». Mais le constat partagé est plus pragmatique : « le froid, il est trop fort maintenant ». L’espoir qu’un dernier bus passe finalement les chercher séduit progressivement les esprits.

Récupérer un matelas, un tapis, n’importe quoi

« J’en avais entendu parler [de l’évacuation, ndlr], mais je n’étais pas sûr », déplore Kevin, âgé de 30 ans. Lui se rend quasiment tous les jours à la Plateforme asile, dans le centre, pour avoir des nouvelles de sa demande d’asile et de ses possibilités de logement. « Mais à chaque fois, pas de réponse. » À Corot, il se sentait en sécurité. Il évoque sa famille restée au pays. Mais il ne montera pas dans le bus. « Ils vous donnent une semaine de logement et après plus rien », lâche-t-il, blasé.

Nouveaux venus des matins d’expulsions, quelques militants gilets jaunes – sans gilets – observent la situation. « La question du logement ou du prix de l’essence c’est la même chose. C’est pour avoir du travail qu’ils sont là, qu’ils habitent ici. Tout ça c’est violent, c’est dégradant », lâche un certain Victor, blouson en cuir et barbe de quelques jours. À 12 h 30, une quarantaine de squatteurs errent encore autour du bâtiment dans l’espoir de récupérer un matelas, un tapis, n’importe quoi qui permettrait d’adoucir les jours à venir.

Deux Afghans à l’air désespéré interpellent tous les observateurs présents. Ils n’ont visiblement pas eu toutes les informations. « Ici c’est fini ? Où on doit aller ? Où on va dormir ? », interroge dans un français fragile le plus âgé des deux, la mine défaite. De toutes les personnes rencontrées, il est le seul à détenir le statut de réfugié, assorti d’une carte de séjour valable 10 ans qu’il montre les mains tremblantes. Un ultime bus doit venir chercher les derniers hésitants pour se rendre au gymnase. Beaucoup demandent l’adresse pour pouvoir s’y rendre par leurs propres moyens plus tard dans la journée.

« Que tout le monde soit relogé à la fin de la semaine »

152 personnes ont finalement rejoint le gymnase. « Au vu des conditions cela ne pouvait pas mieux se passer », affirme la préfète déléguée à l’égalité des chances, Marie-Emmanuelle Assidon. Les propositions d’hébergement varieront en fonction du statut administratif de chacun : avec ou sans-papiers, demandeurs d’asile, réfugiés, etc.  Au gymnase ont été mobilisées les associations Sara-Logisol, la Croix-Rouge, mais aussi l’Amicale du nid, sollicitée en raison de la suspicion de prostitution au sein du bâtiment. « Un dispositif malheureusement habituel qui a fonctionné précédemment, commente la représentante de l’État. Notre objectif c’est que tout le monde soit relogé à la fin de la semaine ».

Plusieurs familles avec enfants ont été relogées à l’hôtel, pour des durées indéterminées, au moins la durée de la trêve hivernale, assure-t-elle. L’État espère, par l’examen des cas individuels, parvenir à mettre au jour les pratiques des marchands de sommeil. « Certains s’acquittaient d’un loyer, pointe Marie-Emmanuelle Assidon. La législation permet de faire reconnaître un bail oral, on va essayer de faire rentrer ces gens dans leurs droits en se basant sur certaines preuves comme les retraits d’argent par exemple ». 

Le bâtiment est quant à lui voué à un avenir sans suspense. « Son sort c’est la démolition, rappelle Arlette Fructus, adjointe au maire en charge du logement et de la rénovation urbaine. Maintenant il faut lancer les expropriations. Dans le cas où il y aurait des propriétaires récalcitrants, on s’y prépare. Il y a 96 logements, et il y a fort à parier qu’il y a presque autant de propriétaires avec qui entrer en contact ». L’élue blâme une fois de plus « la lourdeur juridique » qui freine ici comme ailleurs le travail de lutte contre l’habitat indigne. Pour les migrants comme pour les immeubles, pour sortir de l’urgence il faut des papiers, beaucoup de papiers.

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