Guillaume Origoni vous présente
Ouvre-boîte

[Ouvre-boîte] La Taverne du Puisatier : la joie en talons hauts

Chronique
le 20 Juin 2026
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Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine, direction Aubagne où, dans les années 80, un cabaret transformiste s'est fait le temple de la liberté totale, autant pour ses clients que pour les artistes qui s'y produisaient.

Les jumelles Joy et Nadia, à La Taverne du Puisatier. (Photo : DR)
Les jumelles Joy et Nadia, à La Taverne du Puisatier. (Photo : DR)

Les jumelles Joy et Nadia, à La Taverne du Puisatier. (Photo : DR)

Un drame est presque toujours précurseur de changements notables et permanents. Pour Paule R., l’un de ces moments difficiles, mais hélas banals, commence au début des années 80, lorsque son mari abandonne le domicile. Dans le petit T2 du Vallon des Auffes où elle vit toujours, c’est moins le départ du “vilain” qu’elle déplore que la précarité imposée par les comptes en banque vidés et les peintures décrochées des murs. Il faut que Paule trouve du travail en supplément de l’emploi qu’elle exerce déjà pour faire bouillir la marmite sur laquelle compte aussi sa fille Laetitia, alors adolescente.

Paule en 1987 à la Taverne du Puisatier. (Photo : DR)

Poussée par la nécessité, elle bosse le jour dans un commerce du centre-ville et la nuit derrière le comptoir dans un cabaret d’Aubagne, La Taverne du Puisatier. Drôle d’endroit que cette taverne nichée dans la vieille ville. On y mange avec les mains après que le personnel haut en couleur est venu nouer une bavette autour de votre cou, puis plus tard dans la soirée, le lieu devient un dancefloor joyeux. Mais, le plus important, ce qui fait la singularité du lieu, ce sont les spectacles de transformistes proposés par Jean-Jacques, le directeur, et Viviane, la patronne.

Jean-Jacques, directeur et booker respecté de la Taverne du Puisatier dans les années 80. (Photo : DR)

La Taverne du Puisatier ne paye pas de mine, vue de l’extérieur, mais dedans, c’est un monde à part. On y dîne serrés, sur des tables nappées, en bavardant fort. Les artistes passent parfois dans les rangs, nouant eux-mêmes les serviettes autour du cou des clients fêtards. Ici, la moquerie est un sport de contact. On vient à la Taverne pour manger comme un Cro-Magnon, mais surtout pour se faire chahuter. Les vannes fusent en rafales. Jamais de temps mort, jamais de pause. Artistes et personnel deviennent les acteurs d’un théâtre baroque qui confine à la galéjade.

Serveur mythique

Si Tony, serveur vedette de la Taverne, vous prend en ligne de mire, alors c’est fini pour vous. À celle qui porte des lunettes à monture imposante et une coiffure lissée, il lance, les deux mains sur la bouche : “Oh mon Dieu ! On a Nana Mouskouri ce soir…” Le beau gosse costaud a droit à un regard soutenu accompagné de sa formule choc : “Mais quelle pièce, celui-ci ! Je rêve d’avoir ça sur mon dos…”

Paule R. et Tony, le serveur mythique de la Taverne du Puisatier. (Photo : DR)

Lorsque Paule se remémore cette période entre 1986 et 1989, elle l’évoque systématiquement par le rire : “On riait tout le temps, beaucoup. Tout le monde déconnait sans jamais s’arrêter, même Viviane, maîtresse des lieux, avait un sens de l’humour assassin.” Tout comme Mandarine, artiste vedette et hilarant.

Mandarine. (Photo : DR)

Un cabaret transformiste entre rires et gouffres

Sur scène, La Taverne du Puisatier fait tourner un petit panthéon du transformisme. Chouchou Bonheur, minuscule blondinet au visage rieur, trottine en Petit Chaperon rouge, panier au bras, face à un Dracula capé jusqu’au nez, interprété par Cyril, grand brun aux cheveux longs. Le numéro démarre dans la peur, finit dans un éclat de rire, quelque part entre conte détourné et séance de psychanalyse à paillettes.

D’autres font leur entrée en Marilyn Monroe et quittent la scène dix minutes plus tard en Serge Gainsbourg, sur la même chanson. Un autre, Bobo Lee Wood, dix doigts, trente bagues, crête sur la tête et pantalon à franges, rejoue L’Indien de Gilbert Bécaud comme un western inversé où les autochtones se souviennent de ce qu’on leur a fait. L’histoire des plus forts qui écrasent les faibles, de la majorité qui impose cadres et normes sociales à tous et toutes.

(Photo : DR)

“Je suis au milieu de la prairie de mon grand-père
La prairie de mon grand-père qu’ils ont appelée Times Square
Et qui est grasse de pétrole et de rouge à lèvres
Là où couraient les chevaux
Personne ne me regarde
Personne ne me voit
Je suis indien je n’existe pas
On ne respecte pas un indien sans ses plumes
Et pourtant
Ils sont chez nous mes frères”

Les soirs de grande forme, on sort le Figaro de Rossini. Sauf qu’ici, Figaro s’appelle Rosine, perruque haute et panier au bras. Elle désigne un client qui la rejoint sur scène, le fait asseoir, lui savonne la joue avant de sortir un vrai rasoir. L’air du Largo al factotum se transforme en séance de barbier inquiétante, où le danger n’est jamais très loin, mais toujours rattrapé par un clin d’œil. On tire sur la corde du malaise, mais avant qu’elle ne se rompe, retour vers le burlesque et le rire. Par un tour de passe-passe, le vrai rasoir est remplacé par un accessoire de théâtre inoffensif.

Comment ne pas se souvenir des jumelles suisses Joy et Nadia dont la beauté trouble hommes et femmes présents ? Le duo représente au plus près la définition de cet obscur objet du désir dont Luis Buñuel a fait son dernier film en 1977. Dans ces années-là, les cabarets de transformistes oscillent d’ailleurs entre plusieurs références cinématographiques. Un grand écart entre néoréalisme allemand, comédies italiennes, music-hall et café-théâtre français.

Passer une soirée à La Taverne du Puisatier, c’est aussi parcourir ces moments emblématiques de la culture du XXᵉ siècle (voire antérieurs) : le Querelle Rainer Werner Fassbinder inspiré de Jean Genet, mais aussi Lili Marleen, l’inévitable Cabaret de Vincente Minelli, Amarcord de Fellini, Le Père Noël est une ordure et l’inévitable Cage aux folles

Joy et Nadia, habituées des lieux, jouent ensemble très longtemps, presque inséparables. Plus tard, l’une des deux têtes du duo décide de franchir le pas. Elle est devenue femme. Son frère, lui, a renoncé à se faire opérer après avoir vu la souffrance de l’autre. Mais, à la Taverne, c’est toujours l’humour qui a le dernier mot et Paule rit franchement à l’évocation de ce souvenir : “Pour transcender les mois infernaux qui ont suivi l’opération, Joy disait tout le temps : « Ma mère avait une fille et deux garçons, maintenant, elle a deux filles et un garçon ».” Sur Facebook, on se souvient aussi beaucoup de Corinne, dont la réputation et la fascination dépassent la Taverne.

(Photo : DR)

Il y avait aussi les numéros qui vous restaient en travers de la gorge, continue Paule, qui enchaîne sa vingtième cigarette de la journée à 15 heures : “Il y avait ce transformiste costaud qui chantait Les Feuilles mortes en faisant le clown, par exemple. Il faisait le pitre, oui, mais derrière le rire, il y avait autre chose, une amertume sourde. On sentait bien que ce n’était pas seulement Prévert qu’il enterrait, mais une part de lui-même.”

Parmi les figures marquantes, il y a également un artiste que les habitués rebaptisent Martha. À eux seuls, ses deux numéros résument le lieu. Dans le premier, sur l’air de C’est la boîte que je préfère, il déboule en tutu de coton, énorme, gonflé, corps dégingandé, nez un peu trop long pour une ballerine classique. Burlesque à souhait. Dans l’autre, il incarne une grande dame des années 1920 : manteau de tissu riche, revers de fourrure, grand chapeau à épingle, maquillage sophistiqué. Il chante l’histoire d’une mère dont l’enfant est mort. La salle passe d’un fou rire à une boule dans la gorge sans transition. “C’est pour des moments comme ça que le mot artiste ne semble pas exagéré du tout”, résume Paule.

Monsieur et Madame tout-le-monde sous les voûtes

Le public est surtout composé de messieurs et mesdames tout-le-monde, des couples, des groupes d’amis, beaucoup de quadragénaires. Il y a aussi des flics, devenus clients réguliers après avoir contrôlé la petite Suzuki de Viviane un soir, à l’entrée de l’autoroute. La patronne les avait embarqués d’un sourire : “On va travailler, venez boire un coup.” Ils ont fini par venir avec leurs familles, puis par attendre que le cabaret ferme pour payer un verre au personnel au poste routier de ma Pomme. On est loin des descentes de police dans les bars gays. On parle boulot, on se tutoie, on recommence le lendemain.

Les artistes, eux, vivent une autre réalité. La plupart sont gays, souvent rejetés par leurs familles, sans place “normale” dans le jour. Ils se maquillent seuls, s’habillent seuls, trimballent leurs malles de costumes de cabaret en cabaret, parfois de Marseille à Paris, sur la Côte d’Azur, en Suisse et en Belgique. L’été, quand le célèbre cabaret parisien Chez Michou ferme, certains de ses artistes descendent un mois à Aubagne. On ne peut pas l’annoncer sur les affiches — question de contrat —, alors Viviane le souffle à l’oreille des habitués au téléphone.

Mais ne nous y trompons pas, le poids de toutes les malles du monde, trimballées de gare en gare, finit toujours par s’estomper, car le rire défie la gravité. Dans les loges, on ne parle pas de fierté gay ou trans, on rit d’un rire libérateur et contagieux.

La Taverne du Puisatier (et bien d’autres lieux, tel le Cancan à Marseille) a été une planche de salut pour Paule R. Cinq soirs par semaine, 50 francs la nuit, rentrée à trois heures du matin. Elle faisait la navette en voiture, servait les cafés, riait beaucoup, pleurait parfois en silence. “Comme les artistes, je passais assez rapidement du rire à la douleur, mais chaque fois que je partais bosser, je savais qu’on allait s’éclater, alors oui, ça m’a aidée.”

Un jour, une autre patronne, Marie‑Jo, de la Troïka, lui propose un deal clair : trois soirs par semaine, 300 francs, plus les pourboires, dans une petite salle chic de quarante couverts avec violoniste et chanteur d’opéra. Elle accepte, “pour être mieux payée, mieux traitée”. Elle quitte La Taverne et ne reverra plus jamais Viviane.

La Taverne était un endroit où la différence cessait, quelques heures, d’être un motif d’exclusion pour devenir un numéro de scène. Pour les clients, un instant de liberté totale, un moment où ils acceptaient de ne plus être des clients-rois, mais des invités dans un monde nouveau.

L’établissement a fermé ses portes il y a quelques années, mais Paule R. est devenue depuis plus de vingt ans celle que j’appelle affectueusement “ma belle-mère Gordini”, puisque je me suis marié avec sa fille Laetitia, que j’ai connue peu ou prou au moment où Paule cumulait ses emplois jour et nuit.

E la nave va.

Commentaires

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  1. Vand Vand

    Formidable article. Je bossais à côté de la Taverne, j’étais jeune, et l’ensemble de mes collègues, quadra et quinqua, me racontaient unanimement quel lieu super c’était.
    Cet article éclaire à merveille leurs propos de jadis.
    Quelle série documentaire géniale, vraiment merci !

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  2. Pussaloreille Pussaloreille

    Oui, super série

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