[Marseille secret] Plongée dans le souterrain du Centras

Chronique
le 1 Oct 2022
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Guillaume Origoni, photographe et journaliste, rejoint notre équipe de chroniqueurs pour raconter des pans de Marseille qui ne se donnent pas à voir au premier regard. Explorateur de l'urbain, il aime se glisser dans les lieux abandonnés, cachés voire oubliés. Dans Marseille secret, il partagera ses excursions les plus marquantes.

Exploration dans les entrailles de la caserne d'Aurelle. (Photo : Guillaume Origoni)

Exploration dans les entrailles de la caserne d'Aurelle. (Photo : Guillaume Origoni)

Qui peut revendiquer l’identité marseillaise ? Peut-être pourrions-nous nous accorder sur le fait qu’être d’une ville, c’est avant tout la connaître ? Il faut donc l’arpenter longtemps, à pieds, en voiture, en scooter. Aller là où les autres ne vont pas ou peu.

Aimer sa ville, c’est d’abord nourrir une insatiable curiosité envers son biotope tout en l’étendant inexorablement. 

Celle ou celui qui ne se pose pas la question de savoir ce que dissimule cette haute palissade, où peut bien conduire cette porte encastrée dans la roche ; ceux qui ne sont pas attirés par une enceinte ultra-sécurisée, ne sont que des passants. Ils consomment la ville. Ils ne l’habitent pas.

Les villes sont d’extraordinaires terrains d’aventures. Il ne suffit pas de visiter un lieu qui se dérobe aux regards des quidams. Il est essentiel d’en retracer l’histoire, d’interroger les gens qui le connaissent ou qui y travaillent. À mi-chemin entre le détective et la bazarette, je vais tenter de vous faire partager mon « Marseille secret » ainsi que ses environs, ses souterrains, ses tunnels, son industrie du XXe et ses curiosités architecturales.

N’attachez pas vos ceintures, ne mettez pas votre casque ! 

On est à Marseille, oui ou non ?

Étape 1 – Le souterrain du Centras, témoin des paranoïas d’un monde bipolaire

(Photo : Guillaume Origoni)

Je vis à Marseille depuis toujours. J’ai vu et expérimenté d’autres villes, d’autres pays, d’autres États. Les rues de mon enfance et de ma première jeunesse furent celle du quartier d’Endoume non encore gentrifié. J’en connais tous les recoins, les impasses cachées, les escaliers qui serpentent au cœur des rues perchées sur les collines, les vrais et les faux cul-de-sac, les bunkers construits par les allemands durant le second conflit mondial, les souterrains abandonnés puis, plus tard, sécurisés par les services municipaux avant d’être clandestinement « ré-ouverts» par les urbexeurs, puis, à nouveaux bouchés par les mêmes services. Ce jeu du chat et la souris a duré des années.

Je suis passé des centaines de fois devant la caserne d’Aurelle sur l’avenue de la Corse. Elle était alors encore en activité. Je ne me suis jamais posé aucune question à son sujet. La caserne faisait partie du décor, voilà tout. 

Lorsqu’elle fut désaffectée, au début du XXIe siècle, les bâtiments qui la composent ont fini par se décharner et donc à devenir plus intéressants. J’ai quitté le 7e arrondissement et je n’y ai plus pensé. 

Dix ans plus tard, l’un des mes amis partage sur Facebook les photos de son repérage. À ce propos, il est important de préciser que certains métiers ou activités favorisent les découvertes tant topographiques que toponymiques. Les techniciens de l’événementiel, les journalistes, les policiers, les professions liées au cinéma, arrivent souvent à voir ce que d’ordinaire nous ne voyons pas.

L’ami en question est l’un des régisseurs techniques les plus compétents et les plus demandés de la région et nous échangeons souvent nos étonnements et nos coups de cœur sur ce Marseille « secret » ou pour le moins « discret ».

La photo peut sembler banale pour beaucoup, mais pour un explorateur urbain, cela ouvre la possibilité d’un monde inconnu. Il s’agit d’un sentiment enfantin mêlé à la rigueur du chercheur.

La photo, de mauvaise qualité, reproduit une porte pare-souffle et des escaliers qui s’enfoncent dans la roche. L’ensemble est à l’abandon. (Photo : Guillaume Origoni)

Je demande à mon ami la localisation de ce souterrain. Il me la donne mais il est incapable de m’informer sur les origines et la fonction du lieu. Durant plusieurs années, je tente de savoir comment y pénétrer. Je repère de nuit, je fais le mur, je parle aux locataires des bâtiments présents dans l’enceinte de la caserne désormais propriétés de la mairie. Une boite de prod à pris possession des lieux, mon interlocuteur est peu affable mais je finis par faire une demande officielle aux services compétents pour un repérage en vue d’un documentaire immersif (qui a bien été produit, mais jamais vendu).

Depuis, je m’y suis rendu trois fois entre 2016 et 2018.

Lors de mon premier repérage, je me laisse littéralement porter par l’ambiance du complexe qui est assez vaste. Il n’y a pas de lumière, l’obscurité est totale et nous cheminons à la lueur des téléphones portables (par la suite nous reviendrons avec nos propres sources lumineuses), les câbles pendent, la moisissure et le salpêtre prospèrent allègrement. Tout est écorché, tout est à vif.

Suite à cette première incursion, j’entreprends de me renseigner sur ce complexe souterrain situé en plein cœur de Marseille sous le fort Saint-Nicolas (à Endoume, personne ne lui donnait le nom d’Entrecasteaux). 

Quelques bribes d’histoires dans une mer de rumeurs

Cette recherche d’informations ne fut pas chose aisée car si en 2010 la mairie est devenue propriétaire de l’ensemble de la caserne d’Aurelle (on peut y voir en ce moment même la bétonisation typique de la politique urbanistique qui a défiguré Marseille), les archives restent affectées au ministère de la Défense.

Je fais le tour des forums ou des articles déjà existants sur le sujet. J’y trouve tout et n’importe quoi et surtout rien qui ne me permette de comprendre qui, quand, quoi, comment, pourquoi ? Juste quelques bribes d’histoires dans une mer de rumeurs. À vrai dire, je suis bien incapable à ce jour de retracer la chronologie complète du souterrain. Je profite donc de cette chronique pour laisser la porte ouverte à une historiographie probable.

Toutefois, après avoir contacté les historiens militaires de Sciences Po Aix, je parviens à obtenir un corpus suffisant pour retracer la petite histoire du centre de transmission (Centras) qui occupait le complexe souterrain de la caserne d’Aurelle.

Je me propose donc d’être votre guide de cette brève histoire de temps.

(Photo : Guillaume Origoni)

Une origine incertaine

Le souterrain a-t-il été creusé au XVIIe siècle lors de la fortification de Marseille ? Ou bien plus tard ?

Les historiens s’accordent à dire que c’est la Kriegsmarine qui l’a exploité comme lieu de stockage de torpilles pour ses U-boat durant le second conflit mondial. Il n’est toutefois pas certain que cette affectation ait été opérationnelle. 

L’Armée de Terre française en a ensuite pris possession pour y installer un centre de transmission (Centras). C’est la 3e compagnie du 45e régiment de transmission qui y était affectée de 1976 à 2000. Il s’agit d’un réseau de télécommunication destiné à assurer la continuité du commandement des états-majors vers les régiments en cas d’attaques ou de menaces, notamment celles qui pouvaient venir des pays de l’est. Nous sommes alors en pleine guerre froide.

Après avoir passé une lourde porte en fer qui conduit à un couloir sombre, autrefois éclairé par le générateur du Centras, l’entrée du tunnel qui abrite le centre de transmission se fait par une porte pare-souffle de plusieurs tonnes, capable de résister aux attaques NBC (nucléaires, bactériologiques, chimiques). 

Trente à quarante militaires en assuraient le fonctionnement et l’accès était soumis à une réglementation drastique.

Un dédale fantomatique

Une fois la porte pare souffle passée, un couloir protégé par la roche naturelle du site conduit aux escaliers qui plongent dans les entrailles du centre de transmission sous le fort Saint-Nicolas, édifié de 1660 à 1664 par le chevalier de Clerville sur ordre de Louis XIV afin de mater l’esprit d’indépendance de la ville de Marseille.

(Photo : Guillaume Origoni)

Le dénivelé est important : plus d’une vingtaine de mètres. 

On arrive ensuite à la porte de garde, qui ouvre la voie au couloir principal, ainsi qu’aux couloirs annexes et à une pièce partiellement carrelée, semblable à une salle de bain qui était dédiée au rinçage des batteries. 

(Photo : Guillaume Origoni)

Lorsque l’on continue de cheminer, on arrive naturellement à la salle des télécommunications située dans la partie rocheuse du souterrain. Elle était le centre névralgique du Centras. D’ici partaient et arrivaient, les lignes de téléphones, télégraphes et les transmissions radios cryptées et sécurisées, y compris en ondes courtes. Il manque beaucoup de dalles au sol et il est facile de se couper sur les arêtes de métal résiduelles.  

À la sortie de l’espace dédié aux télécommunications, le couloir principal aboutit au tunnel creusé directement dans la roche qui est vraisemblablement l’œuvre de la fameuse et redoutée Kriegsmarine, dont le legs architectural le plus visible à Marseille est vraisemblablement la base U-Boot « Martha » reconvertie depuis peu en data center. 

Le centre de transmissions pouvait fonctionner plusieurs jours en autonomie, notamment grâce à ses générateurs et son circuit de recyclage d’air.

(Photo : Guillaume Origoni)

En continuant dans ce passage creusé dans la roche on découvre un espace qui accueillait la cage de Faraday, aujourd’hui complètement détruite par le démantèlement, le temps et la corrosion. 

Le couloir creusé dans la roche s’étend et conduit à la deuxième porte pare-souffle. Celle-ci est à ouverture double. Elle constitue la “sortie” du Centras située au niveau de la mer. Très proche du Vieux-Port de Marseille.

On trouve encore dans les couloirs secondaires la trace des interphones qui permettaient de communiquer avec les éléments névralgiques du Centras ainsi que les appareils de mesures typiques de la technologie ante-numérique.

(Photo : Guillaume Origoni)

Les angles droits entre le couloir principal et les couloirs annexes (ou secondaires) ont été conçus pour atténuer les effets d’une explosion interne et externe. 

La menace exercée par le bloc soviétique sur l’Occident disparaît en 1989. En 2000, le 45e régiment de transmission est dissous et le Centre de Transmission est désaffecté.

L’entrée dans le XXIe siècle s’accompagne d’une réduction accrue de Marseille sur le plan stratégique et c’est Lyon qui est choisi pour centraliser l’activité des centres de transmission militaires pour le Sud de la France.

Nous n’avons, à ce jour, pas d’informations sur le devenir de ce vestige niché en plein centre de la ville, témoin des menaces et des craintes d’un ordre ancien ; celui d’une division idéologique alors plus lisible mais non moins inquiétante. Un collège doit voir le jour sur le terrain en surface, mais les travaux n’ont pas encore démarré.

Ceux qui désirent visiter les restes du Centras y parviendront, pour peu qu’ils fassent preuve d’astuce et de persévérance. 

Ajout le 17 octobre : Gestionnaire du lieu, la Citadelle de Marseille a tenu à nous faire parvenir un commentaire. Le voici : “La Citadelle de Marseille, gestionnaire des souterrains, précise que le site est strictement fermé au public en raison de sa dangerosité. Un dépôt de plainte et des éventuelles poursuites judiciaires seront systématisés en cas d’intrusion.”

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Commentaires

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  1. Pussaloreille Pussaloreille

    Alors là, bravo ! J’ai aimé l’intro sur « aimer une ville » et le récit des persévérantes démarches qui nous permettent d’accéder virtuellement à ce patrimoine extravagant. On est aussi curieux que vous de la suite !

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  2. André Bigo André Bigo

    Y aurait-il à voir avec le projet de réaliser le port de commerce de Marseille dans la rade Sud au 19ème siècle avant de l’abandonner pour la rade Nord. Il aurait pu y avoir un tunnel de creusé pour relier la ville à la rade Sud pour une voie ferrée prolongement du tunnel Prado-Carénage qui était une voie ferrée au départ.
    Un des grosse résidence de luxe de la Corniche s’est bâtie sur la propriété du propriétaire d’une compagnie de chemin de fer qui promouvait ce projet de la rade Sud. A l’époque, les chemins de fer appartenaient à divers entrepreneurs privés. Monsieur…., j’ai oublié le nom, mais la résidence en question porte encore ce nom. On y accède par la Corniche directement.
    André Bigo, Urbaniste

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  3. Patrick Patrick

    Bel article et bien raconté… mon père militaire m’avait parlé de cet endroit, merci très émouvant de vous lire…

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