[Marseille fait genre] Chaïma Kattoum, l’audace en héritage
Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, elle donne la parole à Chaïma Kattoum, entrepreneure et militante de Malpassé.
Entrepreneure, membre bénévole des Farandoleurs, formatrice en prise de parole chez Eloquentia et alternante chez Melting Pot, Chaïma Kattoum multiplie les engagements. Celle qui se définit comme une “rebelle” navigue, solaire et sûre d’elle, entre entrepreneuriat, solidarité et participation citoyenne. Une trajectoire faite de rencontres décisives, d’audace et d’une conviction : les barrières sont souvent faites pour être franchies.
Les raisons d’un engagement
Originaire de Malpassé, dans le 13ᵉ arrondissement de Marseille, Chaïma a grandi avec le monde associatif. D’abord bénéficiaire de l’aide aux devoirs, des sorties et des séjours proposés par les collectifs de son quartier, elle s’engage à son tour comme bénévole au sein des Farandoleurs, une association qui organise notamment le festival de cinéma en plein air Malpaciné. Depuis quatre ans, elle vient en appui pour l’aide aux devoirs, encadre les sorties et les séjours, s’occupe de la coordination des bénévoles, organise des événements et gère une partie de la communication. “J’ai beaucoup appris avec les Farandoleurs. C’est devenu comme une seconde famille“, affirme-t-elle.
Son engagement repose sur un lien de confiance fort avec les habitants : “Certains parents refusent que leurs enfants participent à un séjour si je ne suis pas présente.” Une confiance qui l’émeut beaucoup et nourrit son investissement auprès des jeunes. Au-delà du cadre associatif, elle accompagne également des enfants et des familles en difficulté : “J’ai rencontré deux enfants dans le cadre de l’association. Ils n’ont pas de père et leur mère ne parle pas français. Je les héberge quand ils en ont besoin, je les amène à la plage, en sorties… C’est devenu mes filleuls.” Une manière, dit-elle, de transmettre à son tour ce qu’elle a reçu en grandissant à Malpassé. Un esprit de solidarité hérité de son éducation : “Chez moi, on a toujours hébergé du monde gratuitement quand ils avaient besoin.”
Un mot
Chaïma a choisi le mot “rebelle”. D’abord parce que c’est son Disney préféré : “Je me suis vraiment identifiée à cette princesse, parce qu’elle a plus l’allure d’une paysanne que d’une princesse. C’est ça que j’aime chez elle, elle sort des codes.” Elle précise aussi : “Rebelle pour moi, ça signifie aussi être de nouveau belle.” Elle s’explique : “Je viens d’une culture où tu dois cacher ta beauté et bien que j’ai décidé de porter le voile par choix religieux, je ne m’identifie pas aux codes de cette culture. Et moi, personne ne peut me faire entrer dans un moule. C’est ça, être rebelle, c’est faire ce qu’on veut tant qu’on respecte les autres.”
Un héritage qui lui vient notamment de sa sœur jumelle : “Elle m’a toujours dit : si tu veux faire un truc, tant que ce n’est pas illégal, ne demande pas l’autorisation. Fais-le. Au pire des cas, on te demandera plus tard pourquoi tu l’as fait. Si je suis audacieuse, c’est aussi grâce à elle.”
Une rencontre décisive
Au lycée, Chaïma choisit l’option entrepreneuriat “par curiosité”. Elle y rencontre pourtant des personnes qui vont marquer son parcours. Avec Findy Food, un projet imaginé pour récupérer les invendus des grandes surfaces et les redistribuer aux personnes en difficulté, elle remporte un concours dans son lycée avant de décrocher une troisième place à l’échelle régionale. Elle laisse l’entrepreneuriat de côté un temps pour tenter médecine. Après deux années difficiles, elle renonce.
C’est à ce moment-là qu’elle recontacte Ousmane, un intervenant rencontré plusieurs années auparavant dans le cadre de son option. “Je viens de rater mon concours pour la deuxième fois. Je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, mais je sais que je veux approfondir mes connaissances dans l’entrepreneuriat”, explique-t-elle. Ousmane la dirige vers le programme des Déterminés, qu’elle intègre alors qu’elle n’a que 21 ans. De fil en aiguille, elle reprend des études en gestion et management à l’EBM et développe ses propres projets : Maison Sotra, une marque de vêtements et de papeterie musulmans.
Huit ans après leur première rencontre, Ousmane et elle sont toujours en contact. Il y a quelques jours encore, il lui présentait de nouveaux acteurs engagés dans les quartiers Nord. Pour Chaïma, l’enchaînement est évident : “Si je n’avais pas eu Ousmane, je n’aurais peut-être jamais tenté l’entrepreneuriat. En tout cas, pas aussi vite.” Une trajectoire qui tient, selon elle, parfois à peu de choses : “Si tu retires ce premier lien, il y a tout qui s’effondre.”
Un point de bascule
Il y a un an, Chaïma a rejoint l’association Melting Pot, qui œuvre à rapprocher les jeunes des enjeux démocratiques et de la participation citoyenne, en tant qu’alternante. À son arrivée, elle se sent illégitime : “Je me disais : qu’est-ce que je fais là ? Ils sont tous calés en politique, moi je n’y connais rien.” L’équipe l’intègre rapidement et l’embarque dans ses projets autour des élections municipales. Ateliers citoyens, décryptage de l’actualité politique locale, sensibilisation au vote : elle apprend beaucoup sur le terrain.
Quelques mois plus tard, c’est vers elle que se tournent famille, voisins et amis pour comprendre les enjeux électoraux : “J’ai une copine qui m’a dit : « Je ne comprends rien à la politique, mais quand c’est toi qui expliques, je comprends tout ».” Une remarque qui la pousse à s’engager davantage encore. Elle se porte volontaire comme assesseure dans son bureau de vote, à l’école des Lauriers, et découvre de l’intérieur le fonctionnement d’un scrutin. Parce que Chaïma ne se met aucune limite, comme elle aime le rappeler, elle participe à des opérations de porte-à-porte dans son quartier pour encourager la participation électorale.
Un souvenir
Chaïma mène aussi ses combats sur les réseaux sociaux, notamment sur son compte TikTok Lauressienne : “Je veux montrer qu’il y a déjà trop de clichés sur les femmes dans notre société et encore plus sur les femmes voilées, jeunes et habitantes des quartiers Nord de Marseille. Il y a certaines femmes qui n’ont pas les épaules pour parler, c’est normal. Moi, je les ai, alors je le fais.” Elle prend l’exemple d’une vidéo dans laquelle elle dénonce une agression dont elle a été victime dans un parc municipal. La séquence suscite de nombreuses réactions, y compris dans son entourage. “Des gens de ma famille m’ont dit : tu n’aurais pas dû lui répondre, pourquoi tu l’engraines alors que tu es dans un espace public ? Tu as filmé donc tu voulais un peu de buzz…”, raconte-t-elle. Une critique qu’elle rejette : “J’ai filmé parce qu’il tenait des propos illégaux, je voulais des preuves. Ce n’est qu’après coup que j’ai décidé de publier la vidéo. En la regardant, j’ai réalisé qu’il avait été raciste et misogyne. Il m’a traitée comme un cafard alors que je suis son égale. À partir de là, il fallait que je l’explique.”
Sous la publication, qui cumule plus de 38 000 vues, les messages de soutien côtoient les commentaires racistes. Chaïma ne laisse pas toujours passer : “Je les retrouve parfois”, dit-elle. Elle raconte par exemple avoir contacté directement une femme qui avait publié un commentaire raciste sous sa vidéo : “Je lui ai dit : soit tu supprimes ton commentaire, soit j’appelle ton patron pour lui dire ce que tu publies sur les réseaux sociaux.” La femme a fini par effacer son message. Chaïma ajoute : “Moi, j’ai peur de personne et surtout, je n’ai pas peur de parler. Donc si tu veux m’attaquer, sache que tu vas perdre.”
Un lieu
Chaïma pense tout de suite au Pic de l’Étoile : “Je n’y suis jamais allée étant plus jeune alors que c’est à dix minutes à pied de chez moi ! Il y a cette idée que les habitants des quartiers ne sortent pas de leur quartier. Un jour, quand j’ai eu un vélo, j’ai été un peu plus curieuse et j’ai voulu aller plus loin que mon quartier. J’ai franchi des barrières et je suis allée jusque là-bas.”
Elle grimpe la colline et découvre ce qui deviendra son endroit refuge : “J’ai réalisé qu’à cinq minutes de chez moi, je pouvais être toute seule, en hauteur, avoir une vue de dingue, voir tout le monde et que personne ne me voie.” Aujourd’hui, elle appelle ce lieu sa “tour de contrôle”. Elle s’y rend avec sa sœur jumelle ou ses amies, mais surtout quand elle a besoin de s’isoler : “Là-bas, je peux retirer mon voile si j’en ai envie, je m’installe sur ma chaise de camping et j’écoute de la musique, je lis, j’écris. Quand c’est un peu le brouillard dans ma tête, je vais là-bas et après tout va mieux.”
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