AP-HM : seringues et coups de piston

Enquête
Jean-Marie Leforestier
9 janvier 2017 8

Malgré plusieurs rapports récents très critiques sur le clientélisme en cours dans les hôpitaux marseillais, la pratique persiste. En partenariat avec le Ravi, Marsactu révèle les soupçons d'"emploi fictif" concernant un adjoint au maire des 4e et 5e arrondissements. 

crédit photo ©AP-HM

On croyait que cela remettrait de l’ordre dans l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille. Trois rapports de la Cour des comptes puis de l’inspection générale des affaires sociales (par deux fois) ont dénoncé les liens trop étroits entre l’APHM et la Ville de Marseille, dont les élus n’hésitaient pas à gérer les embauches et les avancements. Une enquête du parquet national financier est toujours en cours pour déterminer si un adjoint au maire et conseiller régional, Daniel Sperling, y bénéficie d’un emploi fictif.

Mais, quoiqu’elles sont jugées moins fréquentes, les interventions se poursuivent. Ainsi, nous avons découvert un inhabituel intérêt autour du sort d’un agent de service hospitalier (ASH). Son cas a mobilisé les syndicats, le directeur des ressources humaines, la directrice générale de l’AP-HM et même un sénateur de la République. Il faut dire que l’homme, Anselme Dugain, est militant UMP, puis LR, de longue date et l’adjoint de Bruno Gilles à la mairie des 4e et 5e arrondissements de Marseille depuis 2014, chargé de la sécurité et des commerçants. Sous le regard bienveillant du sénateur-maire et vice-président du conseil d’administration de l’AP-HM, Anselme Dugain est entré à l’AP-HM en 2008 à la suite de la faillite de son restaurant. Mais depuis, sa titularisation traîne. Dans un langage tout administratif, une cadre de haut rang a rendu un avis négatif en estimant qu’il doit « améliorer son présentéisme ». Des soupçons « d’emploi fictif » planent sur le cas. « C’est ce que m’a dit la secrétaire générale [Chantal Allard-Jacquin] quand elle m’a reçue », affirme même l’intéressé.

Le soutien de Bruno Gilles à un de ses adjoints

Alors, Bruno Gilles s’inquiète pour son adjoint. Le 15 novembre dernier, à trois jours de la commission administrative paritaire (CAP), qui statue sur les promotions et les titularisations, il s’enquiert, entre autres choses, du sort de son protégé auprès de Loïc Mondoloni, le directeur des ressources humaines, aujourd’hui en partance pour le CHU de Nice. Après une première CAP au printemps, la cadre a maintenu son avis défavorable à la titularisation d’Anselme Dugain. Sympa, le DRH « fait préparer un correctif […] avec avis favorable ».

Manque de pot, la CGT s’y oppose. « Il y avait eu deux avis défavorables [et] on savait que c’est quelqu’un qui ne travaillait pas », explique Danielle Ceccaldi, secrétaire générale de la confédération à l’AP-HM. Plus curieux, selon l’infirmière de formation, la direction ne prend pas part au vote. Malgré le soutien de FO, son syndicat, le dossier Anselme Dugain est donc retiré de l’ordre du jour. Normalement, la carrière à l’AP-HM de l’adjoint de Bruno Gilles aurait dû s’arrêter là : après deux avis défavorables pour titularisation, les agents doivent en effet faire leurs valises.

Mais pas Anselme Dugain. Profitant d’une règle non écrite et utilisée à quelques occasions, l’ancien commerçant bénéficie d’une troisième chance. Il doit intégrer un nouveau service à la maternité de la Conception, de nuit, où il sera évalué par des cadres sages-femmes. Un service où il sera, d’après nos informations, placé en sur-effectif alors même que les hôpitaux marseillais sont constamment en sous-effectif, comme l’ont encore dénoncé le 15 décembre les syndicats lors d’une action au siège de l’AP-HM.

L’intéressé évoque « un harcèlement moral » de l’AP-HM

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’ancien commerçant bénéficie d’un régime de faveur. Lors de son passage au service psychiatrie, un poste a été, selon nos informations, ouvert de nuit pour répondre à sa demande, alors même que les besoins étaient inexistants. « Il est arrivé pour raisons disciplinaires dans le service sur décision de la hiérarchie pour un poste que l’on a créé exprès », se souvient-on au sein du service. Un beau cadeau puisque la nuit offre une prime de quelques 200 euros par mois…

Si Bruno Gilles, comme la direction de l’AP-HM, se refusent à tout commentaire sur le sujet, Audrey Jolibois, la secrétaire générale de FO, défend, elle, son militant. Avec une certaine prudence néanmoins : « Pour moi, le problème c’est que quand on dit que quelqu’un ne travaille pas, il faut aller voir ce qui se passe réellement et pas se contenter d’écouter des bruits de couloir. ». Et la responsable FO d’insister : « Si on m’avait mis sur la table les preuves qu’il ne faisait pas son travail, j’aurais été la première à l’avertir. »

De son côté, Anselme Dugain nie tout en bloc. Rencontré le 19 décembre, il dénonce le harcèlement de sa cadre depuis son retour à la maternité publique du centre-ville, il y a deux ans. Il est actuellement en arrêt maladie depuis le 9 décembre, jusqu’au 13 janvier. « L’absentéisme dont elle m’accuse, ce sont des heures auxquelles j’ai droit pour ma fonction d’élu », affirme l’ASH qui se plaint également d’avoir à les justifier. Et d’insister : « S’il y avait eu des témoignages défavorables contre moi, je pense que j’aurais été convoqué. Mais ça n’est jamais arrivé. » Pour preuves, il sort d’une pochette des évaluations de 2013 et 2014 très favorables et une pétition en sa faveur d’une vingtaine de collègues.

Sa troisième chance est pour lui un cadeau empoisonné. « Ils protègent leur cadre. Ils veulent que je la ferme, que l’histoire ne sorte pas dans la presse », accuse encore le protégé de Bruno Gilles. Qui dénonce : « Je pense que c’est pour le toucher que l’on s’attaque à moi. » Et puis Anselme Dugain en est persuadé : « Si Bruno Gilles avait voulu m’aider, je ne serais pas ASH ! »

Jean-Marie Leforestier (Marsactu) et Jean-François Poupelin (le Ravi)

8
commentaires

Commentaires

Abonnez-vous pour voir les commentaires.

  1. barbapapa

    Cela pourrait être un joli titre de Série Noire : « Le sénateur prévaricateur »

    Signaler
  2. Electeur du 8e

    C’est stupéfiant comme le personnel politique de cette ville peut cultiver, au XXIème siècle, des pratiques féodales. Et cela en toute impudeur quand on sait la situation financière de l’AP-HM.

    Quelle est la qualification d’un restaurateur failli pour travailler dans un hôpital (pédiatrique, de surcroît !) ? S’agit-il de gérer la cantine ? Ah oui, un détail m’échappait : il ne s’agit pas de « travailler », mais seulement de toucher une rente.

    Et l’excuse politicienne pitoyable, qui confirme le soupçon de piston plus qu’elle ne le dément : « Je pense que c’est pour le toucher que l’on s’attaque à moi. »

    A gerber, vraiment.

    Signaler
  3. Regard

    Vivement l’enquete de Marsactu sur tous ces élus socialistes et communistes qui « travaillent » au Conseil Régional et au Conseil Général. ( et quand je dis ça, ce n’est pas contre Marsactu dont je ne doute pas de l’impartialité !)

    Il y a meme des élus communistes qui sont syndicalistes CGT, payé par la collectivité…….. Mais cela la CGT ne le dénonce pas !:)

    Signaler
    • julijo

      L’influence de la mairie de Marseille (les rep.) étant largement plus importante que celle du ps et du pc….vous devriez les compter ces élus qui « travaillent ».
      Je gage que la majorité municipale l’emporte…..

      Ce sont effectivement des pratiques moyennageuses comme le souligne Electeur du 8e…. pratiques qui sont élargies à toute une activité politique bien entretenue et qui permet à gaudin de garder sa ville et sa région.

      Signaler
    • Happy

      Quel est le problème d’être à la fois élu dans une collectivité (et de toucher l’indemnité d’élu, non pas un salaire) et syndicaliste ? Le problème n’est pas d’avoir à la fois un mandat et une activité professionnelle réelle, mais parce qu’on a une fonction politique, de bénéficier d’un emploi fictif. Et c’est encore plus choquant si c’est un emploi fictif dans un service public qui souffre structurellement d’un manque de postes (réels).

      Signaler
  4. Laurent Lhardit

    L’article décrit un exemple précis dans un ensemble bien plus vaste, un système parfaitement assumé, notamment par le principal intéressé. Relire à ce sujet les déclarations de Bruno Gilles à Michel Samson (à l’époque correspondant du quotidien Le Monde) en 2001 concernant les recrutement à la mairie de Marseille, qui lui ont ensuite été souvent rappelées et qu’il n’a jamais souhaité démentir : « Deux démarches s’opposent dans la majorité politique réélue en 2001. L’une est bien représentée par Bruno Gilles, maire RPR du 4e secteur (4e et 5e arrondissement), chargé par le premier adjoint (RPR), Renaud Muselier, de « gérer le quota d’emplois réservés au RPR », comme il le dit lui-même. Si cela joue essentiellement pour les embauches sans concours, il s’agit quand même d’une part non négligeable des cinq cents recrutements annuels. Accusé par la CFDT d’avoir fait pression sur des employés qu’il avait favorisés pour qu’ils quittent ce syndicat, M. Gilles nie ce fait précis, mais ne cache pas qu’il « renvoie volontiers l’ascenseur à FO ».

    Concernant spécifiquement l’AP-HM il y a eu de nombreux rapports de la Chambre Régionale des comptes (2002, 2004, 2010, 2011) mais aussi de l’IGAS en 2014, qui écrivait notamment : « Un certain nombre de salariés non qualifiés ont été recrutés sur recommandations d’élus. Certains qui se considèrent comme protégés posent des problèmes en raison de leur comportement irrespectueux voire menaçant vis-à-vis des cadres « . Ce rapport pointait aussi, comme ailleurs dans notre belle ville, le rôle de FO, au sujet duquel le rapport de l’IGAS soulignait la nécessité de « mettre fin à la situation réservée d’une organisation syndicale fut-elle majoritaire ».

    Depuis la parution de la première édition de « Gouverner Marseille », pas grand chose n’a finalement été dit ou révélé de plus sur le clientélisme marseillais (et bucco-rhodanien), malgré la flopée d’ouvrages de journalistes ou de sociologues, les diverses « révélations » ou procédures judiciaires et leurs feuilletons dans la presse.

    Deux ou trois livres de plus n’y changeront rien. Sans doute est-il temps pour les marseillais de passer du stade finalement bien passif d’indignés à celui d’acteurs de la fin de ces débordements. Ce chemin là est encore à construire.

    Laurent Lhardit, conseiller PS du 3e secteur municipal de Marseille

    Signaler
  5. Happy

    Une question pour Marsactu : dans une enquête comme celle-ci, qui met en lumière des faits qui seraient qualifiés de délits graves s’ils étaient avérés au terme d’une enquête judiciaire, comment choisissez-vous de révéler ou non l’identité de la personne mise en cause, quand il ne s’agit pas d’une personnalité publique ? (Certes il a un mandat d’élu local, mais ce n’est pas vraiment un notable.) La fin de l’article laisse entendre qu’il souhaite lui même médiatiser l’affaire ?
    A part ça, il y a des phrases qui laissent songeur : « il faut améliorer le présentéisme »…

    Signaler
  6. Sophia

    Il est curieux ce Bruno Gilles, pour de misérables petits calculs politiciens il feint de s’émouvoir des emplois inquiétés fictifs de la famille Fillon alors qu’il est lui même à la tête d’un système clientéliste qui consent des pistons pour des emplois publics (APHM, RTM, MPM de la belle époque …) et services en tout genre à ses élus, à ses amis, à ses militants et même à son beau-frère (anciennement son premier adjoint et désormais cadre à la ville), le tout en parfaite collaboration avec ses bons et loyaux amis de FO … Pauvre France et pauvre Marseille .

    Signaler

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire