[En allant aux Catalans] Corps et peaux
L'écrivain et sociologue José Rose fréquente assidûment la plage des Catalans. Il y a glané quelques scènes cocasses, anecdotiques ou plus signifiantes, qu'il relate en dix épisodes.
Ah, Les Catalans ! C’est régalant, les Catalans. Ça donne de l’allant, de l’élan, les Catalans. Alors, bienvenue aux Catalans, LA première plage de la Corniche, à deux grands pas du Vieux-Port. Lieu de détente et d’observation, de vie aussi, de vies séparées et partagées. Habitués ou égarés, adeptes de la baignade ou du farniente, sportifs ou éméchés, solitaires ou en tribu : chacun trouve ici sa place.
Des publics variés se succèdent ainsi au fil du jour et des saisons et il suffit de tendre les oreilles et les yeux pour que surgissent des scènes cocasses, anecdotiques ou plus signifiantes. En voici quelques-unes glanées au fil du temps et saisies comme des instantanés, des saveurs fugaces, des miettes de vie, des galets polis, des bois flottés.
Deux Catalanes, eau jusqu’aux aisselles, parlent joyeusement de leurs corps opulents que l’on pourrait dire répandus ou épanouis, excessifs ou généreux, juste un peu enveloppés, oserait Obélix. Quand on est ronde, on a moins de rides et on fait plus jeune, dit l’une ; moi, j’en ai rien à faire, poursuit la copine. Quand je
pense que je ne voulais pas prendre un gramme de trop quand j’avais vingt ans, maintenant, j’en ai rien à foutre, j’me prive pas… en plus, mon homme, il aime ça ! Et les voici riant de conserve en se dandinant, jouant des épaules pour mieux laisser se déployer ces rondeurs qui leur plaisent tant. Non loin de là, un bouddha replet et peau de bronze déborde de son petit pliant à rayures. Il marmonne tout seul dans ses bourrelets du cou et ferait mieux d’aller causer avec ces dames.
Tous ces corps détendus, avachis ou nonchalamment allongés sur le sable ont chacun leur signature. On croise ainsi des dos larges de nageurs, des épaules fluettes de midinettes, des jambes fines ou lourdes, des seins discrets ou naturellement exhibés, des fesses fermes ou débordantes, et des visages aux
mille facettes dessinées par la vie. Les tatouages vaudraient à eux seuls un reportage. Ils racontent des histoires, des attachements, des appartenances, des convictions, et on aimerait en savoir plus sur leur origine, leur signification. Que peuvent bien exprimer ce petit manège incrusté sur un dos, cette portée de musique, ce “attention danger”, ce “sisters’s love”, cette silhouette de jeune fille alanguie sur un quartier de lune, ces symboles sibyllins, ces aphorismes qui s’estompent, ces sentences que l’on regrette à peine gravées ? Et cette épaisse croix de calvaire couvrant le dos et encadrée de deux mots, Amour, Haine ? Et ces fruits, et ces bouquets de fleurs, des roses en général. Et ces chiffres romains ou arabes qui figent des dates de naissance ou de rencontre sur les pierres tombales des crânes et des bras. Et ces croix de toutes obédiences. Et ces animaux, félins le plus souvent, et ces aigles, ces hiboux, ces paysages, ces astres. Effet de mode ou provocation, talisman ou choix esthétique, ralliement ou signature ? Et ces dos tableaux, ces poitrines dragons, ces cuisses grimoires, ces corps tatoués sur des corps, ces peaux couvertes de bas en haut… Inutile désormais d’inviter sa belle à venir découvrir ses estampes japonaises, on les trimballe avec soi. À découvert et à disposition de tous les regards.
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