À Saint-Menet, les gens du voyage retrouvent le triste ordinaire de leur aire d’accueil

Reportage
Lisa Castelly
12 Juin 2018 1

Après plus d'un an de fermeture pour travaux, l'unique aire marseillaise d'accueil des gens du voyage a rouvert ses portes. Mais son état général n'a guère changé, et les usagers n'en attendent plus grand chose.

Pour célébrer l'ouverture, une soirée festive avec la présence d'un quintette de l'opéra de Marseille a eu lieu le 8 juin. (Image Lisa Castelly)

Pour célébrer l'ouverture, une soirée festive avec la présence d'un quintette de l'opéra de Marseille a eu lieu le 8 juin. (Image Lisa Castelly)

Un quintette de cuivres joue Verdi coincé entre un centre social à la façade décatie et les murs barbelés d’une usine classée Seveso. La scène, presque irréelle, a lieu vendredi 8 juin, en fin de journée à l’aire d’accueil des gens du voyage de Saint-Menet (11e). Des musiciens de l’Opéra de Marseille se produisent dans ce décor pour la troisième fois en quatre ans. Mais la soirée a cette fois-ci une tonalité particulière, puisqu’elle permet de célébrer officiellement la réouverture du lieu survenue en avril après 14 mois de fermeture.

Les enfants, au premier rang pour observer le spectacle sont surexcités, piaillent de joie, se lèvent entre chaque chanson pour demander un air particulier aux musiciens décontenancés, mais souriants. Un atelier de préparation a été organisé en amont par l’opéra pour leur faire découvrir l’univers de la musique classique. Dans le public, un bon nombre de personnes extérieures invitées par le centre social organisateur de l’événement, mais pas l’ombre d’un élu. L’événement est pourtant subventionné par des collectivités, notamment par le département dans le cadre de sa convention avec l’Opéra.

14 mois de fermeture, et pas de changement

L’aire, tout autour, est loin d’être rutilante. Fermée pour travaux pendant plus d’un an en raison de son insalubrité, son apparence et son état sont restés identiques, de l’avis de tous. « Ça a fermé 14 mois, et on la retrouve dans le même état, ils ont juste ajouté une borne qui rend difficile l’entrée des caravanes. Le terrain n’a pas changé. Il y avait le projet de mettre un mur anti-bruit, ils ont rien foutu, les douches ça fonctionne pas, il y a des problèmes avec l’eau chaude… », lance un usager des lieux en colère, qui ne souhaite pas être cité sous son nom.

Les trains passent à quelques mètres des blocs sanitaires, qui n’ont quasiment pas été rénovés. (Image Lisa Castelly)

Les blocs sanitaires situés entre chaque emplacement demeurent tagués, de même que le centre social au centre de l’aire, le sol est défoncé par endroits. Rénovation ou pas, le voisinage laisse toujours rêveur. Les 48 places demeurent coincées entre l’autoroute A50, les rails de la SNCF et l’usine Arkema. Ainsi que Marsactu l’expliquait précédemment, la durée de fermeture s’explique davantage par des retards dans le démarrage des travaux que par leur ampleur.

« On a remis en place l’automatisation des fluides, les cumulus, la plomberie dans les blocs sanitaires et mis le stop auto, qui va donc être modifié », détaille de son côté Gilles Tireau, gestionnaire de l’aire pour la société Vago, prestataire de la Ville de Marseille. Laquelle n’avait donc pas donné de cahier des charges très ambitieux pour ces travaux au sein de son unique aire du genre : les blocs sanitaires défaillants ont été réparés et les consommations en eau et en électricité sont désormais gérées par une borne automatique. Point. Pour davantage d’améliorations, il faudra attendra que la métropole lance sa nouvelle délégation de service public, début 2019. L’occasion, peut-être, d’ouvrir de nouveaux lieux pour rattraper son retard, comme la loi l’exige.

« Pendant la fermeture, on faisait que traîner sur les routes »

« Ça devait fermer soi-disant 15 jours, trois semaines, mais finalement ça a duré 14 mois, on étaient des vagabonds, on attendait l’ouverture, et on était tous là le jour même », conte Marcel Zanco, considéré comme « patriarche » dans la communauté. Il tient à être présenté comme « un tsigane heureux » et revendique son attachement à l’aire, qu’il fréquente depuis les années 70 et où il s’est marié. « Quand c’était fermé, on mangeait dans les McDos, parce que c’était pas possible de cuisiner, on faisait que traîner sur les routes », ajoute un de ses petits-fils, une fois le concert fini, et alors qu’une paella géante est servie aux spectateurs et aux musiciens.

Mandy, 22 ans avec son mari Sébastien et Steven un ami. (Image Lisa Castelly)

Durant la fermeture, la plupart des familles habituées des lieux ont « ouvert des places », c’est-à-dire qu’elles se sont installées sur des terrains sans autorisation. « Quand il n’y a plus de places, on en ouvre, la police vient, nous vire, et on repart », résume Mandy, 22 ans, qui vit en caravane avec son compagnon et son fils. Des situations qui permettent aussi de forcer les localités à proposer des solutions. « Il faut entrer en conflit avec la loi pour pouvoir négocier ensuite », estime aussi Diego Zanco, qui est venu jeter un œil au spectacle.

La difficile scolarisation

Ce père de famille de 28 ans est particulièrement exaspéré, comme beaucoup, par un point « nouveau » du règlement des lieux. « On ne peut être là que quatre mois dans l’année, donc on ne peut même pas mettre les enfants à l’école », déplore-t-il. La durée de présence continue maximum est en effet de deux mois renouvelables, confirme Gilles Tireau, avec un allongement à six mois sous présentation d’un certificat de scolarité. « Ça a toujours été le règlement, mais disons que cela n’était pas vraiment appliqué », précise le gestionnaire.

Pour Diego Zanco, la règle est trop dure pour pouvoir lui permettre de commencer à scolariser ses enfants. « J’ai 28 ans, et je suis allé 4 ans à l’école, je regrette tellement, lâche-t-il. Il faut qu’ils apprennent à lire et à écrire, poursuit-il. C’est important pour les papiers et tout ce qui est sur internet. Les enfants, ils ne savent pas tutoyer et vouvoyer, et forcément ça va choquer les gens ». Une de ses filles, qui est suivie à l’hôpital de la Timone pour une affection grave, doit avoir un rendez-vous médical d’ici quelques semaines. Il ignore où ils s’installeront s’ils doivent quitter les lieux avant.

Des enfants s’amusent avec des animations prévues pour la soirée. (Image Lisa Castelly)

« Les enfants sont là rien qu’entre eux, ce n’est pas bien, il faut qu’ils soient aussi avec les autres enfants, et qu’ils s’intègrent. On aime notre culture, mais il faut qu’ils aient la culture française aussi, on est en France depuis 600 ans ! », plaide Raymond Delria, membre de la communauté du voyage venu en visiteur, tandis que la jeune génération a tourné la page de Verdi et envoie du Kendji Girac et du Jul à pleins décibels. Le constat fait l’unanimité parmi les anciens, mais ne se met pas facilement en place. « Il y a une appréhension de perdre les valeurs de la communauté en allant à l’école », constate Fatiha Benhamahoum, la directrice du centre social implanté en plein milieu de l’aire.

« Les gens du voyage viennent ici pour le centre social »

La structure travaille à simplifier les démarches et fait le lien avec les écoles du secteur. Elle offre un suivi aux plus grands qui prennent des cours à distance. « Les gens du voyage viennent ici pour le centre social », assure le « patriarche » Marcel Zanco. Les trois salariés sont en effet très sollicités pour les démarches administratives en lien avec la CAF, mais aussi la lecture de courrier, sans parler des animations pour les enfants. « Pendant la fermeture, on a maintenu un  accompagnement qui a permis de préparer le retour, pour ne pas perdre contact », explique Fatiha Benhamahoum, soulagée d’avoir pu réintégrer les bureaux habituels. Le centre social devrait d’ailleurs prochainement organiser un petit chantier de peinture pour effacer les tags qui recouvrent la plupart des bâtiments en dur de l’aire.

Marcel Zanco, « patriarche » dans la communauté tsigane, fréquente l’aire de Saint-Menet depuis les années 70. (Image Lisa Castelly)

Sans le lien social créé par la présence du centre, l’aire perdrait de son intérêt aux yeux de beaucoup. Les familles se tournent de plus en plus vers l’achat de terrains pour vivre dans des lieux qui leur appartiennent. C’est le cas de Mandy, qui possède une parcelle dans le quartier des Trois-Lucs. « Moi je préfère mon terrain, on n’est que la famille », déclare-t-elle. Si elle s’installe de temps en temps sur l’aire de Saint-Menet, c’est pour y retrouver sa sœur, mais aussi pour « les animations pour les enfants ». Mandy trouve quand même les tarifs de l’aire, 35 euros la semaine par emplacement, trop élevés.

Beaucoup d’autres rêvent de pouvoir faire de même, mais devenir propriétaire n’est pas à la portée de tous. « Les banquiers, dès qu’il voient la caravane, c’est non », plaide l’un. « Le terrain on aurait bien voulu, mais on n’a pas assez d’argent pour un terrain constructible. Et quand on demande un terrain agricole, tout de suite il y a une préemption de la municipalité au moment de passer devant le notaire », assure Diego Zanco. Pour séjourner à Marseille, beaucoup de gens du voyage doivent donc continuer à s’accommoder du voisinage de l’autoroute et des trains qui passent plusieurs fois par heure. « On a l’habitude… », relativise Mandy.

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