À Fos, la pollution imprègne les habitants jusqu’au sang

Actualité
le 30 Mai 2018
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Une nouvelle étude sur l'impact de la pollution industrielle sur les habitants du bassin de Fos vient d'être dévoilée. Elle confirme la présence importante de certains polluants dans l'organisme des habitants de Fos et rend de plus en plus compliquée la position de l'État.

Fos-sur-mer.

Fos-sur-mer.

« C’est la première fois qu’une étude d’imprégnation d’une telle ampleur est réalisée dans un contexte industriel ». Professeur de chimie environnementale et président de l‘Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions, Henri Wortham, annonce ce lundi soir à Fos les résultats de l’étude dénommée Index. De 2015 à 2018, une équipe de l’institut – association financée par la Ville de Fos et le conseil de territoire Ouest Provence – a ainsi analysé l’urine et le sang de près de 230 personnes afin de comparer le taux d’imprégnation de certains polluants. Résultat : les habitants de Fos-sur-mer présentent une surimprégnation de certains polluants par rapport à ceux de communes plus éloignées du bassin industriel, Saint-Martin de Crau et Mouriès. Les polluants en question sont le plomb, deux sortes de furanes, molécules typiques des émissions industrielles, et le benzène chez les personnes les plus âgées.

Aucun dépassement de seuils au-delà desquels la présence de ces polluants a un risque pour la santé n’a été constaté. Mais ces résultats viennent s’ajouter à plusieurs études menées récemment sur la qualité de l’air (Scenarii) ou la santé (Epseal) des habitants de cette zone industrielle. Leurs conclusions convergent : à Fos, on est plus exposé à la pollution, plus imprégné par certains polluants et plus atteints par certaines maladies.

Cartographie des zones d’émissions de pollution industrielle. (Capture d’écran de l’étude Index.)

Jardiner, un facteur aggravant

Le cadre de l’étude Index ne va pas jusqu’à examiner les effets que produisent la pollution sur le corps humain. Mais jusque-là, aucune étude n’était allée aussi loin. « C’était courageux d’aller jusqu’au bout », a même félicité la représentante de l’ARS, l’agence régionale de la santé, présente ce lundi au théâtre de Fos pour l’annonce au grand public des résultats de l’étude. En comparant les habitudes des participants à cette étude à celles des zones témoins, les chercheurs d’Index ont également réussi à mettre en lumière des facteurs aggravants de l’imprégnation.

« Par exemple, les personnes qui pratiquent le jardinage à Fos présentent une contamination plus grande au PCB [ dérivés chimiques chlorés interdits en France pour leur toxicité mais encore présents dans les sols. Ndlr] qu’ailleurs, explique Sylvaine Goix, chargée de mission santé et environnement de l’Institut écocitoyen et doctorante dans ce domaine. Idem pour le cadmium [substance cancérigène. Ndlr] pour les Fosséens qui mangent les produits de leur jardin. »

Il en va de même pour la consommation de produits locaux de la mer. « La consommation de produits locaux de la mer (poissons de mer, fruits de mer) était associée à une élévation des imprégnations en PCB, dioxines/furanes, mercure et chrome », peut-on lire dans la conclusion de cette étude de plus de 280 pages. Ces facteurs s’ajoutent donc au simple fait de vivre à Fos. Par inhalation, les Fosséens testés présentent une surimprégnation des quatre polluants cités en introduction. « Pour limiter la contamination, les habitants de Fos doivent suivre des recommandations simples comme bien laver les légumes de leur potager ou se laver les mains, et celles des enfants, après les avoir mises dans la terre. Ils ne doivent pas non plus manger plus d’un produit marin dans la semaine », complète la scientifique.

« Pistes concrètes pour les industriels »

Mais les chercheurs de l’Institut écocitoyen espèrent bien que leur étude ira plus loin que de simples recommandations. « Ces résultats constituent des pistes concrètes pour les industriels. Grâce à nos résultats, ils peuvent accélérer les mesures qui visent à réduire les émissions de polluants de façon ciblée, rend compte Philippe Chamaret, directeur de l’institut écocitoyen. Au lieu d’engager des actions tous azimut, ils pourront cibler et mettre en place des mesures moins coûteuses et plus efficaces. » L’équipe d’Index considère donc son étude comme un « outil d’aide à la décision pour les industriels mais aussi pour l’État, et les collectivités locales qui doivent maintenant s’en emparer », pose Henri Wortham.

Lundi soir, l’équipe de l’étude Index rendait publics ses résultats à Fos. (Image Violette Artaud)

Justement, lors de la communication des résultats au public, l’ARS était présente et a pris la parole. « C’était important pour nous d’être là pour prendre connaissance des résultats. Nous avons suivi cette étude dès le début », a déclaré Muriel Andrieu-Semmel, représentante de l’ARS. Mais si les pouvoirs publics ont effectivement fait partie du comité scientifique, cela n’a pas toujours été le cas. « Santé publique France était présente aux premières réunions du comité. Ils ont suivi l’élaboration du protocole et se sont chargés des cas de surimprégnation qui n’avaient pas de lien avec les paramètres que l’on suivait. Après ça, ils ne sont plus venus aux réunions, sauf à la dernière », retrace Philippe Chamaret. De son côté, Muriel Andrieu-Semmel conçoit que « cela n’a pas toujours été commode, à cause de certaines réticences des institutions sur le principe d’une étude invasive [qui implique des prises de sang et des prélèvements, ndlr] notamment ». L’ARS, qui a eu connaissance de l’intégralité de l’étude en même temps que le grand public n’a pour le moment pas validé officiellement ses résultats. « Mais il s’agit d’une étude robuste et j’ai confiance en ces résultats », a ajouté Muriel Andrieu-Semmel*.

« Pas le même timing que l’État »

Le directeur de l’institut pointe pourtant des décalages au niveau « de l’approche, de la mise en œuvre, du timing et de la gestion des délais ». Avec, comme souvent dans ce domaine, l’État dans le rôle du dernier arrivé. L’équipe d’Index attend entre autres les résultats de l’étude nationale Esteban qui vise a mesurer l’exposition aux mêmes substances nocives sur tout le territoire français. « La dernière étude date de 2006. Quand on compare avec nos chiffres, ils sont en moyenne du même ordre, mais ce sont des données anciennes et la comparaison n’aura une réelle valeur que lorsque nous aurons des chiffres plus récents », s’impatiente Sylvaine Goix. Du côté de Santé publique France, on confirme cette nécessité tout en justifiant le rôle de l’institution dans cette étude : « Nous avons apporté un appui à l’élaboration du protocole de l’étude Index afin que celui-ci permette d’aboutir à des résultats comparables à ceux qui seront obtenus dans le cadre d’Esteban que met en œuvre Santé publique France ». Cette dernière étude, réalisée tous les dix ans, s’est achevée en 2016*.

« L’autre limite de notre enquête réside dans le fait que nous ne connaissons rien de l’effet cocktail de ces polluants, ni de l’impact des particules ultrafines qui s’ancrent encore plus profondément dans l’organisme », ajoute la chercheuse de l’Institut. Un fléchage pour l’ARS. « Index a permis d’attirer notre attention sur les particules ultrafines. Il faut approfondir de ce côté là« , reconnait Muriel Andrieu-Semmel*.

« Il faut maintenant réaliser une étude épidémiologique. Pour pouvoir définir clairement les effets de ces polluants sur le corps humain », continue, énergique, Sylvaine Goix. Pour l’heure, seule l’étude Epseal donne des pistes alarmantes de la surreprésentation de certaines maladies. Depuis plusieurs années, l’Institut écocitoyen demande, dans cette même optique et de concert avec le maire de Fos, l’élaboration d’un registre des cancers dans cette zone. « Un observatoire du cancer est en cours de consolidation et sera utile pour défendre la mise ne place locale d’un registre », promet la représentante de l’ARS qui souligne par ailleurs « qu’une réelle volonté de partager les informations entre les différents acteurs existe sur ce sujet »*.

Des mesures insuffisantes selon René Raimondi, le maire divers gauche de Fos. « Depuis 2001 nous demandons ce registre sans succès. Ces études sont là pour dire à ceux qui détiennent la police de l’environnement que si on veut continuer à vivre sereinement, il va falloir rendre publique les choses et agir vite », a-t-il alerté ce lundi soir. Pour le directeur de l’Institut éco-citoyen, l’analyse est vite vue : « Les pouvoirs publics restent circonspects car cela déterminerait des responsabilités« . Une position qui devient pourtant, à chaque nouvelle étude, de plus en plus inconfortable.

*Mise à jour le 30/05 des réponse de l’ARS et de Santé Publique France à Marsactu.

Retrouvez tous les articles de Marsactu sur le sujet dans notre dossier Pollution industrielle

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