À Bougainville, les demandeurs d’asile nigérians vivent dans la peur et le dénuement

Info Marsactu
le 5 Août 2019
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Depuis des mois, des demandeurs d'asile d'origine nigériane occupent plusieurs squats à proximité de la station Bougainville. Installés dans une grande précarité, ils disent subir la pression et les attaques de groupes mafieux de même origine, sans protection policière ou mise à l'abri des plus vulnérables.

La grande cour du site de Magallon où sèche le linge.

La grande cour du site de Magallon où sèche le linge.

Pour les usagers de la station Bougainville, la scène est banale. Un homme, torse nu et dread locks en bataille, s’avance nonchalamment jusqu’à une borne incendie qu’il ouvre avec une pince pour remplir un seau d’eau. Il pousse ensuite la porte métallique qui ouvre sur une grande cour, laquelle donne sur un ancien bâtiment industriel, rue Magallon (15e). Il est censé accueillir la future unité d’hébergement d’urgence et le siège du samu social de la Ville. Cette dernière vient d’envoyer un courrier au préfet pour lui demander de faire évacuer le site où les travaux doivent démarrer.

En attendant ce projet, cet endroit déjà squatté par le passé, est le lieu de vie de plus d’une centaine de migrants, en très grande majorité d’origine nigériane dont une bonne part a déposé pour la plupart une demande d’asile. La préfecture de région rappelle que la nationalité nigériane est la première nationalité pour les demandes d’asile à Marseille actuellement. Elle précise qu’« une majorité d’entre-eux relève du règlement Dublin », c’est-à-dire qu’ils doivent faire leur demande d’asile dans le premier pays d’Europe par lequel ils sont arrivés. Le plus souvent l’Italie.

Ceux qui attendent l’issue de leur demande d’asile ont droit à un pécule de 400 euros qui permet de se nourrir mais pas de se loger décemment. Cette obligation d’hébergement n’est pas respectée. Elle contraint les migrants à ce type d’occupation.

En tout, ce sont trois sites voisins du quartier des Crottes (15e) qui servent ainsi de lieux d’hébergement informel. La même scène se répète deux rues plus loin, boulevard Christophe-Moncada, devant un bâtiment industriel du XIXe siècle, cette fois-ci propriété de l’établissement public foncier qui réalise des acquisitions en vue de projets portés par des partenaires publics. Un jugement d’expulsion a été rendu en novembre 2018 et jamais exécuté. L’électricité est tirée directement sur les poteaux de l’éclairage public par un fil fragile qui court le long du bois et serpente dans le lieu.

Quand on pousse la porte du squat de la rue Magallon, on tombe sur un homme assis sur un fauteuil, comme en faction devant le grand bâtiment qui sert de logement collectif. Plus haut dans les étages, à une fenêtre, un autre homme fait office de vigie. Tous font état de leur peur.

Machette, hache et couteau

Jeudi 25 juillet, une violente rixe a éclaté dans le bus descendant du Vallon des Tuves avant de se poursuivre dans et autour de la plateforme de Bougainville obligeant, selon la Marseillaise, certains voyageurs à se réfugier dans les bus. Les agresseurs étaient armés de machettes, de haches et de couteaux selon plusieurs témoins.

Les personnels RTM ont exercé leur droit de retrait à l’appel de la CGT en début de semaine. Élu CGT, Claude Grosset témoigne des mêmes éléments : « Il y a eu plusieurs rixes ces dernières semaines, d’une rare violence, notamment avec armes blanches. Mais notre mouvement répondait à une situation plus large d’insécurité notamment à Bougainville ».

La direction départementale de la sécurité publique confirme être intervenue, renvoyant tout autre commentaire vers la préfecture de police. Selon cette dernière, « les forces de l’ordre effectuent régulièrement des rondes aux abords des sites occupés, en intervenant le plus rapidement possible en cas de trouble à l’ordre public ».

Life Efosa a été pris dans une bagarre ce jour-là, sans que l’on puisse établir s’il s’agissait des mêmes faits. Le jeune homme de 24 ans montre des blessures pansées au front et au poignet, fruits de coups de machette, dit-il. Il a été pris en charge par les marins-pompiers puis par les urgences, le lendemain. Le médecin qui l’a examiné conclut à douze jours d’interruption temporaire de travail. « Ce sont les Red clothes [habits rouges, ndlr] qui ont fait ça. Ils nous ont attaqués avec des machettes. Ce n’est pas la première fois. On a peur et la police ne fait rien« .

Les hommes du Nord

« Red clothes », « Arogabar », « Northmen », « Vikings », les termes varient pour décrire les mêmes groupes mafieux nigérians qui seraient actifs à Marseille comme au Nigeria. Mediapart a longuement enquêté sur les méfaits de ces groupes mafieux au parc Corot. Pour l’avocat Victor Gioïa qui a porté plainte au nom de ressortissants nigérians victimes du même type de violence, ces réseaux mettraient les migrants sous coupe réglée depuis le Nigeria jusqu’à leur arrivée en Europe. « Ce sont de véritables réseaux de traite d’êtres humains. Tout au long de la route, ils obligent les hommes à commettre des délits et les femmes à se prostituer. Et ils agissent à Marseille en toute impunité ».

Installé à la fenêtre, Ken Oeki scrute la station Bougainville. « Dès que je rentre du travail, je me mets là pour surveiller », explique-t-il, en revendiquant des petits boulots dans le bâtiment. Comme beaucoup de ses compatriotes, il est passé par l’Italie qu’il a fini par quitter du fait du « racisme » subi sur place « de la part des autorités ». Désormais, il est tout aussi dur avec l’État français : « Nous sommes contraints de vivre dans une situation indigne. Personne ne veut vivre comme cela. Je ne pensais pas que cela pouvait se passer comme cela en Europe. La police est censée protéger les libertés et la propriété, ici, elle ne fait rien. Les hommes qui nous ont attaqués la semaine dernière, nous les avons revus quelques jours plus tard, se désole-t-il. Et ce n’est pas la première fois que ça se passe comme ça. Pourquoi ? »

Une majorité de demandeurs d’asile

Le jeune homme avec qui il partage une tisane traditionnelle « contre la toux » garde un petit garçon de deux ans sur ses genoux. Ses parents ont passé plusieurs semaines à l’hôtel avant d’être renvoyés à la rue, explique-t-il. Ils sont quatre bambins dont certains très jeunes à vivre sur le site de Magallon. Dans les grandes salles de l’ancienne usine, ils fabriquent des petites pièces avec des cloisons de fortune. Une douche à l’extérieur et une autre à l’étage permettent d’assurer un minimum d’hygiène mais le lieu grouille de rats.

L’un des résidents nous fait visiter le site et cette pièce qui sert de dépotoir.

Deux rues plus loin, boulevard Christophe-Moncada, la même précarité extrême sert de lieu de vie à d’autres demandeurs d’asile. Tous sortent volontiers le récépissé qui prouve qu’ils sont en « procédure d’asile normale ». D’autres sont dits « dublinés », car ils ont déjà été enregistrés à leur arrivée en Italie et sont censés y retourner. Là encore, des hommes plutôt jeunes, quelques femmes et des enfants, en très bas âge.

Bébé d’un mois dans une cave

Dans une cave du bâtiment qui jouxte l’entrée vivent un couple et son nourrisson. La toute jeune fille est née le 2 juillet à la Conception. Depuis, elle ne voit la lumière qu’à travers un soupirail de quelques centimètres carrés. Demandeurs d’asile, les parents disent n’avoir aucune solution d’hébergement et avoir renoncé à appeler le numéro d’urgence qui permet à quiconque de demander et parfois d’obtenir une place d’hébergement. « Est-ce que votre article va faire venir la police ? », s’interroge le père, qui a très peur d’une expulsion. Si la préfecture reconnaît ne pas pouvoir offrir un lieu d’hébergement à tous les demandeurs d’asile, elle met en avant la prise en charge des plus vulnérables. Or, dans ce squat, au moins quatre familles avec enfants en bas âge correspondent à cette définition. Au moins autant à Magallon.

Sans compter les femmes dont les voisins immédiats (lire ici) décrivent la situation d’extrême vulnérabilité. Là encore, le spectre de groupes mafieux et de réseaux de prostitution revient fréquemment.

« En ce qui concerne les occupations illicites, les associations et les opérateurs mandatés par l’État procèdent régulièrement à des recensements puis à des mises a l’abri, en traitant en priorité les personnes les plus vulnérables et en fonction des capacités d’hébergement disponibles », précise la préfecture. Les voisins disent avoir vu venir des bénévoles d’une association avec des repas, mais ne pas avoir eu vent de visites régulières de travailleurs sociaux. Du côté de Médecins du monde, on reconnaît ne pas suivre régulièrement ces sites qui nécessitent pourtant une prise en charge humanitaire urgente.

Les personnes interrogées se disent écœurées par la situation qu’ils vivent en France. Certains citent en exemple l’Allemagne et sa rigueur supposée mais visent l’Angleterre comme destination finale « en passant par l’Irlande ». Pour eux, la France et Marseille respirent l’abandon.

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