Margaux Mazellier vous présente
Marseille fait genre

[Marseille fait genre] Véronique Eyraud, un toit pour toutes

Chronique
le 1 Mai 2026
2

Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, elle donne la parole à Véronique Eyraud, militante des questions d'accès au logement, qui vient de créer un lieu d'hébergement dédié aux femmes.

Véronique Eyraud par Anthony Micallef.
Véronique Eyraud par Anthony Micallef.

Véronique Eyraud par Anthony Micallef.

Je rencontre Véronique Eyraud, figure de l’économie sociale et solidaire à Marseille, dans le jardin de Chez Marthe, un lieu installé dans un ancien couvent marseillais qui a ouvert ses portes en février 2026. Un lieu dont elle est la fondatrice et qui réunit tous ses combats. Pensé comme un espace à double usage, le projet est à la fois un dispositif d’hébergement temporaire pour des femmes en situation de grande précarité et un lieu de vie dédié à l’émancipation, aux rencontres et à la reconstruction. On y habite, on y apprend, on y crée du lien, on y reprend pied. Dans cette chronique, Véronique revient sur le chemin qui l’a menée jusqu’ici et sur la manière dont se sont tissés, au fil du temps, ses engagements pour le logement et les droits des femmes.

Héritage familial

Véronique a grandi dans une famille de paysans dans les Alpes, plus précisément dans la vallée du Champsaur, où elle a reçu “une double éducation”. Côté maternel, elle découvre très tôt l’inconditionnalité de l’accueil : “Ma grand-mère, Marthe, hébergeait des enfants de l’ASE [l’Aide sociale à l’enfance, ndlr]. Quand tu arrivais, il y avait toujours un café ou un gâteau posé sur la table et tu ne connaissais pas toujours les gens qui se trouvaient autour.” Il y avait aussi un rapport fort à la terre et au travail en collectif : “On faisait les foins, on amenait les vaches aux champs, on ramassait les patates… Toutes les activités se faisaient en collectif.”

Côté paternel, une famille d’ouvriers militants, elle fait l’expérience de la lutte : “Mon père était un syndicaliste engagé et joyeux. Il y avait des réunions politiques à la maison, j’allais en manif à cinq ans, on chantait des chants partisans. J’ai très tôt entendu parler de la façon dont on occupe une usine, de ce que ça signifie concrètement de s’engager. Chez nous, c’était important d’avoir un avis et de prendre part au débat, même quand tu étais jeune.”

Véronique parle d’un “engagement du quotidien” : “Je ne me rappelle pas qu’on m’ait dit « travaille bien à l’école ». Par contre, je me souviens qu’on m’a dit « il faut aider ton voisin ».” Petite, sa grand-mère lui dit souvent : “Aimez-vous, on ne perd pas de temps à s’aimer.” Ce n’est que bien plus tard qu’elle comprend le sens de cette phrase : il faut s’aimer soi-même d’abord pour pouvoir aider les autres. Tout cela constitue le socle de son engagement actuel, même si elle comprend très tôt que cette vie-là est difficile. Adolescente, elle se demande : “Comment faire pour être libre, et notamment financièrement ?

Point de bascule

C’est avec cette idée qu’elle arrive à Marseille en 1996 pour entreprendre des études en gestion urbaine, après avoir pratiqué le judo et le handball à haut niveau, avant qu’une blessure n’y mette fin. Lors de son premier stage, dans la copropriété des Rosiers, dans le quatorzième arrondissement, Véronique décide de s’intéresser à ce qui sera son engagement pendant les prochaines années : les copropriétés dégradées. “Quand j’arrive de mes Alpes avec tout ce que je suis et que je découvre l’état des endroits dans lesquels on laisse vivre les gens à Marseille, je suis sous le choc”, se souvient-elle.

Elle s’engage alors concrètement, travaille avec différentes associations de quartier et centres sociaux, et s’investit notamment au Théâtre du Merlan (devenu le Zef en 2019) : “Avec des étudiants, on a monté un projet pour amener le théâtre dans les quartiers. C’est à ce moment-là que s’est fait le lien entre le logement et la culture que l’on retrouve aujourd’hui Chez Marthe.”

Pendant dix-sept ans, elle travaille à la concession d’éradication de l’habitat indigne, une expérience fondatrice : “Si on n’a pas de toit sur la tête, on ne peut pas vivre, on ne peut pas être et donc on ne peut pas être au monde, faire émerger nos talents.”

Une rencontre décisive

Son engagement féministe est plus récent : “J’ai toujours été engagée, mais sans le nommer. C’était un autre de mes engagements du quotidien, je le faisais naturellement. Ma mère, elle, était féministe et engagée, mais pour les femmes de ma génération, le mot était presque galvaudé.” Elle l’ancre d’abord dans des actions concrètes, allant jusqu’à acheter, à titre personnel, des logements pour des femmes que personne ne voulait héberger : “Je me souviens d’une femme au moment du covid qui vivait avec son mari violent. Aujourd’hui, elle est en train d’acheter l’appartement que je lui louais. C’est aussi ça, pour moi, être féministe.”

Son engagement évolue après ce qu’elle appelle son “effondrement” : “Comme la plupart des femmes engagées, je fais un burn-out.” Elle est arrêtée plus d’un an et rencontre alors Daphné Charveriat, la présidente des Sista4Good, ainsi que Cécile Suffren, directrice de l’association Habitat alternatif social (HAS) : “Quand on a l’image d’une femme forte, on s’imagine qu’on doit l’être en permanence. Elles m’ont permis d’être moi-même, de me reposer et de sortir de ce rôle-là. Toutes les femmes, à un moment donné, ont besoin d’une main tendue.” Depuis, elle se revendique féministe et affirme que son engagement n’a cessé de grandir.

C’est dans ce contexte qu’elle crée l’association Chez Marthe, un lieu d’accueil où les parcours de vie se croisent et où une cinquantaine de femmes en situation de précarité sont hébergées : “Pour moi c’était important d’ouvrir le lieu uniquement aux femmes. C’est plus difficile pour elles de se loger : en raison des violences qu’elles subissent, de leur isolement, des difficultés à élever seules leurs enfants, ou encore de l’impossibilité de partir.” Le projet s’appuie sur un collectif d’acteurs engagés (JUST, HAS, Sista4Good, Les petites cantines, Benenova) qu’elle coordonne : “Aujourd’hui, pour avancer, on a besoin de femmes debout, qui s’expriment, qui créent. Et pour que les femmes puissent habiter le monde, il leur faut deux choses : un toit et du lien social.”

Une référence à une personnalité marseillaise

Véronique cite le photographe Anthony Micallef : “Quand j’ai découvert les photos et les témoignages de son livre Indigne toit, j’ai été soufflée. C’est comme s’il avait documenté quelque chose que j’ai vécu pendant des années au quotidien : entrer tous les jours dans des immeubles dégradés, voir des gens vivre dans des lieux où personne ne devrait vivre et, malgré les années et les avertissements, ne jamais voir les choses changer.”

Pour elle, Anthony Micallef montre que l’effondrement n’est pas seulement celui des immeubles, mais surtout celui de leurs habitants : “Quand on travaille au quotidien dans le social, on n’a pas le temps de documenter et d’archiver les liens qui se tissent dans des lieux comme Chez Marthe. On a besoin des artistes et des journalistes pour le raconter.”

Commentaires

Rejoignez-la communauté Marsactu pour, vous aussi, contribuer au débat local. Découvrez nos offres


ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Pussaloreille Pussaloreille

    Chapeau

    Signaler
  2. Eloguide Eloguide

    Très inspirante! Merci pour ce beau portrait.

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire