Vies d’ordures au Mucem, une belle expo sans coup de poing

Actualité
le 22 Mar 2017
4

À partir de mercredi, le Mucem accueille l'exposition Vies d'ordures. Une exploration des différents rapports aux déchets tout autour de la Méditerranée, mêlant des interrogations sur le gaspillage, le rapport au tri et au recyclage, la pollution... Un parcours plutôt éducatif, qui peine tout de même à éclairer les points noirs du sujet.

L'oeuvre monumentale Sixty, de Nils Völker, ouvre l'exposition.

L'oeuvre monumentale Sixty, de Nils Völker, ouvre l'exposition.

Un mur recouvert de sacs poubelles noirs alignés les uns au dessus des autres, et qui respirent. Ces poumons de plastiques se gonflent, se dégonflent, en vagues lentes. Une vision plutôt obscure pour ouvrir la nouvelle exposition du Mucem sur les déchets. À partir du mercredi 22 mars, les visiteurs du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée pourront s’instruire sur la question sous toutes ses facettes et sur toutes ces rives. Un sujet brûlant, qui permet de passer en revue des thématiques fortes : la pollution, le gaspillage, le réchauffement climatique, les avancées technologiques, ou encore l’implication citoyenne. Un parcours vaste, mais un peu sage.

L’exposition se veut elle-même vertueuse : ce sont sur des panneaux de carton brut et réutilisable que sont disposées les nombreuses pièces qui jalonnent le cheminement. Comme souvent au Mucem, les objets exposés au regard sont à mettre en parallèle les uns avec les autres, qu’il s’agisse d’un sac plastique d’une grande marque de distribution, de l’interview filmée d’un syndicaliste marseillais et d’un pot de bois rafistolé vieux de plusieurs siècles. Et cette lecture transversale fonctionne à première vue plutôt bien.

Objets et usages glanés en Méditerranée

« C’est trois ans d’enquête, de recherches de terrain », explique le commissaire associé Yann Philippe Tastevin. Entouré d’un « collectif pluridisciplinaire », et en compagnie du commissaire général Denis Chevallier, il a voyagé dans plus d’une dizaine de villes méditerranéennes pour en cerner les usages autour du déchet. « Il y a certains territoires où nous sommes retournés trois fois », précise-t-il. Ainsi trouvera-t-on parmi les objets présentés un drôle de véhicule bariolé, une moto triporteur trouvée au Caire, utilisée par des ferrailleurs qui traversent la ville pour récupérer les objets hors d’usage. De la moto s’échappe le chant – enregistré – destiné à appeler les habitants à se délester contre quelques sous des choses qui les encombrent. Cet imposant objet, symbole contemporain de la gestion des déchets pour des millions de Cairotes, a rejoint les collections du Mucem.

Tricycle motorisé de récupérateurs de rues du Caire.

Mais au-delà de la dimension ethnographique évidente – les deux commissaires sont ethnologues – c’est la démarche pédagogique qui frappe rapidement. Des verbes à l’infinitif ponctuent l’exposition : « mesurer », « classer », puis « réparer »« jeter », et ensuite « ramasser », « collecter », « stocker », « trier » pour finir sur « réutiliser », « recycler », « réduire », « enfouir », « composter », « incinérer ». Le Mucem, revendique Denis Chevallier, est « un musée citoyen qui joue un rôle au cœur de la cité »« La dimension éducative n’organise pas l’exposition, précise Yann Philippe Tastevin, mais oui, on a envie qu’en voyant la planche sur la démarche zéro déchet on se dise « si je composte, je réduirais de 30% mes déchets ! ». L’objectif est de susciter la curiosité, d’explorer la relation au déchet à travers une pluralité de gestes ». 

Pour encourager davantage l’intérêt du visiteur marseillais, plusieurs planches font le pari du local. Une grande carte installée dans le hall répertorie ainsi tous les lieux de stockage et d’émission de déchets dans la métropole. On évoque donc les boues rouges de Gardanne, la pollution industrielle dans les calanques, la démarche participative d’Edmund Platt avec One piece of rubbish, un petit historique du ramassage des déchets marseillais est établi, ainsi qu’un grand panorama de la pollution industrielle à Fos-sur-Mer en début d’exposition.

Une grande infographie panoramique fait le tour de toutes les fumées polluantes rejetées à Fos.

Les deux facettes de Fos-sur-Mer

La ville de Fos réapparaît plus tard pour illustrer le verbe « incinérer », dans une pirouette un peu surprenante. Là où le premier panneau faisait le constat accablant des émissions polluantes, un autre met en avant de façon plutôt positive le complexe Évéré, c’est à dire l’incinérateur, qui a pour particularité de permettre un traitement des déchets organiques ainsi qu’une récupération de l’énergie liée aux déchets brûlés. Sans parler des déboires techniques et financiers de l’équipement, les Fosséns se passeraient bien de sa fumée permanente et en augmentation. Après avoir dénoncé les rejets qui étouffent la ville, reparler de Fos pour expliquer les « méthodes de valorisation » qui y sont employées peut paraître un peu inopportun.

« On explore la thématique du traitement des déchets, avec ses potentiels et ses limites, se défend Yann Philippe Tastevin. Sur Fos, on évoque d’abord la pollution avant de parler d’Évéré. L’incinération des déchets est un choix très français. Et le problème c’est qu’une fois que la machine est lancée, il faut en permanence la nourrir ». Au verso du panneau consacré au complexe fosséen, la thématique des démarches « zéro déchets » est développée. « C’est un parallèle qu’on a voulu faire, réduire sa production de déchets, c’est essayer de donner de moins en moins à manger aux incinérateurs », avance le commissaire associé. Il pointe aussi les « déchets ultimes » exposés dans la vitrine, ces résidus d’incinération dont la réutilisation est compliquée. Et de revenir à cette phrase répétée depuis le début de la visite : « Le meilleur déchet, c’est celui que l’on ne produit pas ».

Refiom, mâchefer et lixiviats, des résidus de combustion dont la valorisation est problématique. (LC)

Les ordures « on en vit »

Arrivé dans la dernière salle, un grand plateau autour duquel les rideaux ont été tirés pour faire entrer le soleil, on est passé à l’étape des solutions existantes, dont l’incinérateur justement. Après avoir avoir découvert les différentes façons de trier, de récupérer, de valoriser, un grand impensé commence à se faire jour. C’est finalement le commissaire associé qui mettra le doigt dessus en abordant le travail photographique et vidéo de Franck Pourcel : « Les décharges, on en vit, et on y vit ». 

L’expression s’applique aux photographies prises en Albanie auprès de populations roms qui vivent au milieu des déchets et en on fait leur gagne-pain, mais aussi à son travail sur Naples. Le photographe natif de Sénas y a suivi la mobilisation d’habitants rassemblés contre l’emprise de la mafia locale sur le traitement des déchets toxiques, scandale pour la santé publique comme pour l’environnement. Car oui, les déchets, « on en vit », et souvent très bien. « Ça fait partie des scandales dont il faut parler, le rôle de la mafia dans la gestion des déchets, tel que l’a décrit Roberto Saviano dans Gomorra notamment », reconnaît Denis Chevallier. La question des décharges illégales et plus globalement du juteux commerce que peut représenter la gestion des ordures, est malheureusement tout juste esquissée dans Vies d’ordures.

À lire aussi : notre dossier Ordures et poubelles, l’histoire sans fin

« Il faudrait un coup de poing encore plus fort »

« Cette expo, c’est important de venir la voir, assure cependant Franck Pourcel. Nous sommes dans un musée d’État, et la prise de conscience, elle est là. Mais il faudrait un coup de poing encore plus fort, et ça, ça ne peut venir que de la société civile (…) L’abandon des politiques fait que ce sont les populations qui vont encore faire le travail », analyse-t-il, assis à quelques mètres d’une petite maison noire dans laquelle est diffusé son travail sur les manifestations à Naples.

Une structure recouvertes de vêtements usés, pour évoquer le commerce des fripes en Tunisie. (LC)

Tout autour, le visiteur pourra voir des images et des artefacts illustrant des pratiques venues de Syrie et aujourd’hui probablement disparues. Il découvrira un quartier du Caire, se renseignera sur les différentes mobilisations contre les déchets polluants et sur le rôle de plateforme internationale de la fripe joué par la Tunisie. Une profusion qui risque de donner le tournis, ou justement de trop embrasser sans prendre le temps de s’ancrer dans une lecture forte et assumée, sans se choisir d’angle d’attaque, sans donner de « coup de poing ».

La présence parmi les mécènes de Suez, géant français du traitement des déchets et opérateur de nombreux centre de « valorisation » des déchets, ainsi que de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) n’est peut être pas étrangère au ton pour le moins sage de l’exposition. Yann Philippe Tastevin s’en défend. « Suez n’est pas du tout intervenu dans le propos, c’était une condition sine qua non », jure-t-il, tout en reconnaissant que ce genre de contradictions, au moins apparentes, sont difficiles à éviter pour « faire exister des propositions dans l’institution ».

En ressortant de l’exposition, le visiteur sera certainement plus érudit sur le sujet, dépaysé, questionné. Peut-être regrettera-t-il, comme nous, cette absence de parti-pris, dans une ville, et ce n’est certainement pas la seule sur les rives de la Méditerranée, où la question des ordures déchaîne bien souvent les passions.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire