[Vidéos] « Ma prof m’a dit de ne pas dire que je viens de Félix-Pyat »

Interview
Julia Rostagni
21 Mar 2019 1

Ce jeudi soir, Marsactu organise un débat avec le Théâtre de l'Oeuvre autour de la question des discriminations à l'emploi des jeunes des quartiers populaires. En préambule à cette soirée, quatre jeunes Marseillais, Bilel, Mamadou, Céline et Jana, témoignent de leur expérience face caméra.

Ce jeudi, à 20 heures, Marsactu organise son septième débat au Théâtre de l’Oeuvre. Pour cette soirée, nous avons choisi de nous pencher sur le thème de l’insertion professionnelle des jeunes des quartiers populaires. Établir un paysage de la situation locale sur cette question n’est pas chose aisée. Si l’Insee recense quelques chiffres (lire ici), peu de données précises existent sur le sujet. Mais ces quelques chiffres permettent de révéler un constat que certains rencontrent au quotidien : il s’avère bien plus difficile de trouver un emploi lorsque l’on vient de Félix Pyat que d’Endoume.

Adresse, religion, apparence, niveau de vie…. Quatre adolescents et jeunes adultes, âgés de 16 à 23 ans et issus de quartiers populaires, ont accepté de témoigner des freins qu’ils ont rencontrés sur le chemin qui mène au travail. Pour Marsactu, face caméra, ils dépeignent un monde où ils doivent, plus que d’autres, redoubler d’efforts pour trouver un travail et bien souvent, laisser leur rêves sur le bord de la route.

Bilel, 23 ans, équipier chez McDo

Bilel a 23 ans et son quartier, « c’est Belsunce ». Énergique, il utilise l’humour pour évoquer les moments difficiles de sa vie. Scolarisé à Belsunce ou à proximité – dans le grand quartier « d’en ville », comme il le définit, qui s’étale entre Les Réformés, Estrangin, et Longchamp – , Bilel ne restera pas très longtemps à l’école. Exclu à plusieurs reprises, il enchaîne les changements d’établissement, conseils de discipline et redoublements. « On dirait que l’école ça m’intéressait plus. Le brevet je l’ai même pas passé. Il n’y a rien pour toi là-bas. » 

Alors Bilel part en lycée pro, au lycée Ampère pour se former comme électricien. « On m’a mis là par défaut. C’était juste pour avoir un lycée ». Mais en cours d’année, il change de direction pour un CAP vente à la Viste. « Puis, l’école s’est arrêtée là pour moi« . Bilel estime avoir été mal orienté. « Les conseillères d’orientation ne sont pas là pour t’orienter mais pour te forcer. Le problème c’est qu’à 14-15 ans tu ne peux pas savoir ce que tu veux faire ». Aujourd’hui, et après plusieurs années à hocher entre la mission locale et pôle emploi, « qui ne font que se renvoyer la balle mais au final ne servent à rien, comme l’école quoi », Bilel a enfin trouvé un travail. « Dans la restauration », répète-il fièrement. À McDonald’s, plus précisément. Il explique avoir beaucoup appris de ses années de galère. « Et si dans l’avenir je suis un jour à la place des employeurs, je verrais les choses d’un autre point de vue ».

Céline, 21 ans, en stage dans la restauration

Céline peut paraître timide dans les paroles mais a son caractère, comme en témoigne sa démarche et sa gestuelle assurées. Elle a grandi et habite toujours au Bosquet, dans le 11e arrondissement. Cheveux courts et imposantes créoles, la jeune fille est actuellement en stage dans une grosse enseigne de restauration dont elle préfère taire le nom, par superstition, « sinon j’ai peur de ne pas être embauchée ». Après le collège, elle obtient un CAP agent de sécurité, puis « comme je voulais un bac » part dans un cursus gestion et administration mais n’y reste qu’un mois.

Elle se dirige alors vers un nouveau bac pro, en aménagement et finitions du bâtiment cette fois-ci. « Mais au bout d’un an et demi ça me faisait trop d’école et j’avais envie de gagner de l’argent ». Après un CDD de six mois comme animatrice, elle enchaîne avec un service civique de huit mois. Aujourd’hui, c’est d’un CDI dont elle rêve. Pourquoi pas dans la restauration, car la jeune fille aime la cuisine. Mais la vraie passion de Céline, c’est la danse. Lorsqu’elle en parle, ses premiers mots sont empreints d’un fatalisme frappant : « J’ai un rêve, enfin, j’avais un rêve », réajuste-elle.

Mamadou, 23 ans, conseiller financier et en poste dans la restauration

La tête haute, un sweat-shirt floqué de la dernière marque à la mode, des lunettes de vue qui lui donne un air sérieux et branché à la fois, Mamadou aime travailler son style. Originaire du Sénégal, il est arrivé en France à l’âge de 7 ans après un passage en Italie.  Scolarisé au lycée Saint-Charles, il entre ensuite dans une école de commerce, mais pour cela, doit quitter la France. 

« Je suis rentré au Sénégal faire l’équivalent de Kedge, car ici c’est trop cher ». Mamadou a tout de même tenté le concours d’entrée dans l’école de commerce marseillaise, sans succès. Plus petit, le jeune garçon voulait être astrophysicien. Aujourd’hui, c’est en rigolant de lui-même qu’il se remémore ce rêve lointain. « On nous fait croire que c’est possible, ça nous pousse a avoir des bonnes notes mais à la fin du parcours, on se rend compte qu’on est laissé livré à nous-mêmes. » L’égalité des chances, Mamadou la voit comme une douce expression qui n’a pas sa transcription dans la réalité. « Aujourd’hui j’ai une situation, j’ai deux emplois, je suis consultant et travaille dans la restauration, je m’en sors par mes propres moyens. J’ai une situation personnelle qui me pousse à prendre une place, de moi-même, car personne ne va me la donner. »

Janna, 17 ans, lycée professionnel des métiers de la mode

Janna est ce genre de personne qui prend la lumière, dégage comme une aura qui fait qu’on n’ose pas lui couper la parole quand elle parle. Âgée d’à peine 17 ans, la jeune fille sait où elle va. En première année dans un lycée professionnel à La Calade, elle prépare un bac pro pour les métiers de la mode. Mais cette détermination n’a pas toujours été de mise. La jeune fille a grandi et vit toujours à Felix-Pyat. Elle a d’abord été scolarisée dans le quartier. « Ça se passait bien, j’avais de bonnes notes et j’étais motivée ». Mais « pour des raisons médicales », Janna redouble la 4e et sa tante, qui l’élève avec son mari, décide de la changer d’école pour la mettre à Gaston-Defferre, dans le 7e. « Elle pensait que c’était mieux parce que c’était dans le 7e, mais là, mes résultats ont chuté. J’étais plus la chouchoute, je me sentais plus à ma place. » Envahie par le malaise, Janna sèche les cours, tout en restant « dans le collège », tient-elle à préciser.

Mais la jeune fille n’oublie pas sa passion : « depuis toute petite j’aime la mode. Je voulais quand même continuer en général mais je n’avais pas de bons résultats ». Elle parvient à trouver une place en stage, mais vit une forme de désillusion. « Mes profs m’ont dit de ne pas dire d’où je venais ». Particulièrement consciente de la discrimination dont elle est victime, Janna parle sans détours de grossophobie, de jugement par rapport à ses vêtements ou son apparence. « Une fois, une prof m’a dit de lisser mes cheveux. Ma copine noire, ça se verrait mais moi, comme je suis blanche, ça passe ».

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Julia Rostagni

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