Une folle journée électorale entre soupçons de fraudes et confusion sanitaire

Actualité
le 16 Mar 2020
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Dans de nombreux secteurs de la ville, des assesseurs signalent des irrégularités, voire des tentatives de fraudes notamment avec des procurations présentées par paquets.

Des policiers surveillent l'entrée d'un bureau de vote après une attaque au paintball pour tenter de ravir l'urne.

Des policiers surveillent l'entrée d'un bureau de vote après une attaque au paintball pour tenter de ravir l'urne.

Il y a de la tension dans la salle de classe où les deux bureaux de vote de l’école du Pharo entament le dépouillement, en ce dimanche soir de premier tour des municipales. Dans le bureau 572, les annonces de suffrage se font à un rythme soutenu. La voix de la présidente, jeune mais aguerrie à l’exercice, alterne les “Bernasconi” – candidate LR – avec les “Camard” – celle du Printemps marseillais. Tout le monde est épaule contre épaule, très loin des recommandations gouvernementales, et personne ne touche la petite bouteille de liquide hydro-alcoolique qui trône au milieu de la table.

Dans le bureau d’à côté à un mètre à peine, le dépouillement n’a pas commencé. La tension est palpable. Entre les signatures et le nombre d’enveloppes, il y a un écart de 21. Autour de la table, debout, trois ou quatre hommes font les cent pas. Ce sont de simples scrutateurs comme chaque parti en envoie dans les bureaux pour surveiller le déroulement du vote. Mais ceux-ci n’ont pas le profil habituel et commencent par refuser le droit d’entrer aux observateurs, dont Marsactu, avant que d’autres scrutateurs n’interviennent.

“Je les ai vus arriver quand j’ai fait intervenir un huissier pour qu’il constate que les imprimés sur lesquels les résultats devaient être inscrits comprenaient des autocollants avec les noms des listes et des candidats, explique Alain Barlatier, qui surveillait le scrutin pour Le Printemps Marseillais. Ils se sont d’abord présentés comme le service d’ordre LR avant de se déclarer comme scrutateurs“. Ils tournent autour de la présidente, recomptent les bulletins vides et s’impatientent de voir le dépouillement patiner.

Cette petite histoire d’autocollant, de frottement entre militants est symptomatique du déroulement chaotique de cette journée unique dans l’histoire électorale nationale. Entre la pénurie d’assesseurs, forfaits pour cause de risque épidémique, le peu de formation de certains dont c’était la première élection et la pression mise par certains militants, le cocktail était explosif.

“Je n’ai jamais vu un climat aussi détestable”

“J’ai un peu de bouteille quand même, souligne Bruno Gilles, candidat dissident de la droite locale. J’ai fait quatre élections municipales et beaucoup d’autres élections, je n’ai jamais vu un climat aussi détestable que celui de cette journée dramatique”. Bien entendu, dans le camp de Jean-Philippe Agresti, tête de liste dans le 4/5 de la candidate LR Martine Vassal, on attribue le même type d’intimidations systématiques à des “gros bras” pilotés par l’ancien maire de secteur.

Mais sur l’ensemble de la ville, de Samia Ghali à Bruno Gilles, en passant par le Printemps marseillais ou les Verts, tous dénoncent des irrégularités flagrantes qu’ils attribuent au camp Vassal et à ses supposés affidés. À commencer par ce bureau de Félix-Pyat (3e), à proximité de la cité Bellevue, où des inconnus encagoulés ont pénétré dans le bureau de vote. Avec des  fusils de paint-ball au poing, ils ont tenté de dérober l’urne en cours de remplissage. Appelée à la rescousse, la police a permis que les opérations électorales puissent reprendre leur cours. Elle est restée présente jusqu’au dépouillement.

“Pas digne d’une démocratie”

Tête de liste dans les 11/12, Yannick Ohanessian dénonce “un système bien rodé” : “Ce n’est pas digne d’une démocratie, dans la deuxième ville de France et en plus dans le contexte actuel avec le Covid-19.” Il dit avoir subi “une agression verbale et physique” au bureau 1268 des Caillols (12e) par des jeunes qu’ils présentent comme des supporteurs de Valérie Boyer (LR). Ces derniers l’auraient empêché de pénétrer dans le bureau, en lui lançant des “ici, c’est Vassal”. “Quand j’ai sorti mon téléphone en leur proposant de me redire ça devant une caméra, ils m’ont insulté, puis m’ont bousculé et ont jeté mon téléphone par terre. Nous avons appelé la police qui est arrivée rapidement, dix minutes plus tard. Mais les jeunes avaient déjà disparu, bien sûr“.

Dans ce secteur de nombreux candidats dénoncent également l’usage intempestif de procurations irrégulières. L’attaque virale conjointement subie par la Ville, la métropole et la région a rendu complexe l’enregistrement des dernières procurations permettant aux personnes absentes de déposer leur bulletin par des tiers. Or, dans deux bureaux au moins, des procurations sont arrivés sans être inscrites sur les feuilles d’émargement comme cela doit être la règle.

Tête de liste pour Samia Ghali, François de Cambiaire dénonce ainsi les 28 procurations présentées sans tampons sur de simples photocopies mais acceptées par le président de ce bureau de la Rouguière (11e). “Il y a eu un texto de la tête de liste Julien Ravier pour l’inciter à le faire”, affirme Bruno Gilles. Un huissier est venu faire le constat de ces procurations litigieuses.

“Environ 200 votes” dans les 11/12

“Il y en a eu dans l’ensemble des bureaux du 11/12, estime François de Cambiaire. Les présidents ne les prenaient pas jusqu’à 16 heures, et puis il y a un revirement et les présidents se sont mis à les accepter”. Pour le candidat de Debout Marseille, Jean-Marc Signes, ce phénomène a touché tout le secteur mais dans des proportions limitées : “Aux Caillols, on parle d’une trentaine de photocopies, après c’était deux par ci deux par là mais sur tout le secteur, ça fait environ 200 votes”. Dans une élection marquée par une abstention record, ces petites irrégularités mises bout à bout peuvent faire la différence.

Néophyte en matière électorale, Yvon Berland dit avoir assisté à des scènes “qui dépassent très largement ce que l’on peut voir dans les films et les séries”. Dans plusieurs bureaux des 6/8 où ils affrontaient Martine Vassal, ses bulletins n’étaient pas présents dans les bureaux et ce jusqu’au milieu de la journée.

Face à ces nombreux témoignages, la droite affiche une sérénité sans faille. Dans son message de soutien marquée à Martine Vassal, le maire sortant, Jean-Claude Gaudin se félicite : “Ces élections se sont en outre déroulées dans les meilleurs conditions démocratiques et dans le plus strict respect des mesures de protection sanitaire décidées par le gouvernement, malgré une attaque informatique massive qu’ont subie les dispositifs de la Ville, comme d’autres collectivités, et qui aurait pu les compromettre gravement.” 

Ce n’est pas le sentiment partagé par les adversaires de celle pour laquelle il appelle au “plus large rassemblement au second tour pour barrer d’abord la route aux dangers de l’extrême droite et de l’ultra gauche”. Un large rassemblement que ce premier tour et les conditions sanitaires extrêmes rendent deux fois douteux.

Violette Artaud, Benoît Gilles et Nina Hubinet

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Commentaires

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  1. Marieke Marieke

    Les pratiques dénoncées interrogent aussi sur les conditions de tenue des bureaux de vote. Il faudrait peut-être pour assurer la sérénité des scrutins désigner par vitrage au sort sur les listes électorales des citoyens qui seraient ensuite formes a l’exercice.. Ce serait aussi un moyen d’impliquer les électeurs dans la gestion des affaires publiques.

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    • Marieke Marieke

      P’il faut lire par tirage au sort et non vitrage au sort.

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  2. Pussaloreille Pussaloreille

    Merci à toute l’équipe de Marsactu pour ce volet complet consacré aux Municipales. Info vérifiée et analyses font toute la différence. Et bravo pour les ITV des candidats qui méritent d’être partagées largement (bonne idée, youtube). Vivement la suite…

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  3. imerle imerle

    Bonjour, mon fils, 20 ans a fait une procuration pour que je puisse voter à sa place car il est étudiant à Lyon, le 8 mars devant le commissariat de la Canebière. Munie d’un récépissé en bonne et due forme, je me suis présentée au bureau 0451, où mon fils est inscrit régulièrement. Mais il manquait sur la liste d’émargement la notification de la préfecture. Il s’agit donc d’une erreur de l’administration. Le vote de mon fils a été refusé. Les 11 numéros sur 12 dont disposaient les assesseurs ne répondaient. Le seul qui a répondu, n’a rien fait. Il s’agit clairement d’un déni de droit de vote. Où puis je m’adresser pour faire une réclamation. J’approends que d’autres bureaux de vote ont accepté des procurations qui n’avaient pas été régulièrement enregistrées. Merci pour votre réponse. Isabelle Merle

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  4. Otox Otox

    Et le préfet? Quelle suite donne t-il à ces fraudes, intimidations et menaces? Car le deuxième tour ou un 1er tour bis risque de se tendre encore plus. Le camp Vassal ne veut pas se voir perdant et va vouloir, par tous les moyens, grappiller des voix.

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  5. Brallaisse Brallaisse

    N’oubliez pas que la Cour Régionale des comptes avait mis beaucoup de réserves sur la sincérité et la régularité des chiffres de la ville de Marseille.Autrement dit en termes moins élégants , ces gens là sont des tripatouilleurs . Alors tripatouilleur un jour tripatouilleur toujours y compris lors des élections.
    Nous avons à faire à des voyous , ni plus, nimoins!

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  6. Ben-J_Comalipa Ben-J_Comalipa

    Dans le bureau dans lequel j’étais délégué, ils ont mis un novice pas un brin formé qui a passé sa journée au téléphone avec la mairie. Qui se faisait emboucaner par d’autres délégués LR bien rodés.
    Comme ça, la machine s’assure un peu mieux de leur vassalité : pas de prises de décisions personnelles, une formation néantes (il ne savait pas ce qu’était un suffrage exprimé)… Bref des gens proches, malléables, manipulables à volonté et responsables juridiquement s’il y a des cacahuètes.
    L’arrivée de 3 personnes pour le dépouillement (sympathisant d’un changement à Marseille) nous a été très utile.
    Si vous n’êtes pas assesseur ou délégués au second tour, venez pour le dépouillement car je pense que tous les coups tordus seront tentés.

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  7. niki niki

    Merci Ben pour cette précision, j’irai au dépouillement !
    dans mon bureau de vote, j’ai cru vivre sur une autre planète : mise à part la file d’attente avec de vagues distances, une fois dans le bureau de vote, je m’attendais à voir les délégués, assesseurs … gantés, masqués avec de grandes bouteilles de gel hydroalcoolique et/ou l’accès aux toilettes/robinet très bien indiqué et obligatoire : rien de tout cela ! comme d’hab’ ! j’ai cru être sur une autre planète ! et en faisant la queue à distance pour prendre bulletins et enveloppe, toujours une personne pour passer devant tout le monde “c’est juste pour une enveloppe, c’est juste pour une enveloppe”. Les demandes à retourner dans le rang n’ont rien donné. Et toujours la même personne qui au moment de voter, avait une procuration mais impossible de trouver ladite personne sur la liste d’émargement, par contre, à l’instar d’imerle, on l’a laissée voter !!!…
    tellement absorbée par le contexte sanitaire, j’ai réalisé une fois sorti que j’avais assisté à une fraude…
    Il va falloir être sacrément vigilant au 2è tour !!!

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