Une cape d'invisibilité à la faculté de Saint-Jérôme… ou de la poudre aux yeux ?

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Clément Chassot
29 Sep 2011 1

Des chercheurs marseillais fans d’Harry Potter ? Au total, six physiciens de l’Institut Fresnel au sein du groupe CLARTE, à la faculté Saint-Jérôme (Université Aix-Marseille III) travaillent sur un projet aussi fou qu’ambitieux : la mise au point d’une cape d’invisibilité. Pour faire vite, cette cape serait en fait matérialisée par un métamatériau (quelque chose qu’on ne trouve pas dans la nature et qu’il faut fabriquer sur mesure pour répondre à une fonction bien précise) qui permettrait de dévier les ondes électromagnétiques de la lumière autour d’un objet pour le rendre invisible. Effectivement, un objet est visible par l’homme grâce à la lumière qu’il reçoit et qu’il réfléchit. Si la lumière contourne ledit objet sans qu’elle soit déviée, l’homme ne peut donc plus le voir. CQFD. Mais pas simple…

Apprivoiser le chemin de la lumière

Théoriquement, c’est possible. Mais comme toujours, la pratique est beaucoup plus complexe. L’histoire commence avec une expérience menée en 2006 par un grand nom du domaine, Sir John Pendry, et qui montre qu’un cylindre de cuivre devient invisible aux micro-ondes, ces dernières l’ayant contourné comme s’il n’existait pas. Mais cette expérience n’est qu’un début : la longueur d’onde de ces micro-ondes, les mêmes qui agissent dans le four qu’on connaît tous, est de l’ordre d’un centimètre. Or les longueurs d’onde de la lumière naturelle qui nous entoure varient entre 400 et 700 nanomètres, soit 100 fois plus petit que le diamètre d’un cheveu (de 50 à 100 micromètres)…

Ce qu’ont théorisé les chercheurs de l’institut Fresnel, d’un point de vue purement mathématique, est qu’il était possible de créer un objet aux propriétés telles que la lumière s’en dévie et qu’il devienne invisible, et qu’il rende donc à son tour invisible tout objet contenu dans son périmètre. Ouf… Difficile de concevoir la construction d’un objet qui deviendrait, à son terme invisible… Surtout qu’il est impossible d’usiner aujourd’hui un objet pareil. Alors, de la poudre aux yeux cette cape d’invisibilité ?

Dévier les tsunamis ?

LA cape mise au point par l'institut Fresnel pour dévier des ondes liquides à petite échelle.

Frédéric Zolla, professeur d’université et l’un des auteurs de cette étude publiée en 2007 estime qu’« il faudrait une armée de chercheurs sur au moins une décennie pour mettre au point quelque chose de ce genre » pour les longueurs d’onde du visible. Imaginez alors les applications pour les longueurs d’onde centimétriques qui représenteraient déjà une prouesse technologique, surtout militaires : « on pourrait rendre un tank invisible aux ondes radars par exemple ». Un domaine qui n’intéresse pas ces universitaires, mais qui fait d’ores et déjà l’objet de financements par la direction générale de l’armée. Quoi qu’il en soit, il n’existe aujourd’hui que quelques laboratoires en France à travailler sur ce projet, qui plus est ils ne se coordonnent pas vraiment car ils ont des sources de financement très distinctes..

Pour rester dans du concret, d’autres applications ont été imaginées, comme dévier les ondes d’un tsunami pour contrôler sa trajectoire. Mais encore une fois, l’intitulé est trop beau. « Nous avons démontré qu’il était possible de dévier les ondes de l’eau sur une très petite échelle grâce à une cape qui ressemble à un dessous-de-plat, explique Sébastien Guenneau, chercheur CNRS à l’institut Fresnel qui a par le passé travaillé en Angleterre avec John Pendry. Je ne crois pas encore à son application pour des choses aussi imposantes qu’un tsunami mais si une centaine de chercheurs y travaillaient sur une période de 10 ou 15 ans, nous pourrions mettre au point une cape permettant de dévier les vagues de l’entrée d’un port afin de sécuriser une zone bien précise ». Les applications concrètes sont en fait multiples. On pourrait imaginer la même chose pour les tremblements de terre, optimiser la sonorisation d’une salle de concert…

La science « bling-bling »

Drôle de contradiction quand même que de chercher sur des applications dont on est pratiquement sûrs qu’elles ne pourront voir le jour. « Depuis la réforme de l’enseignement supérieur, on est entré dans une science bling-bling, on doit faire rêver et c’est précisément ce qui se passe avec cette cape d’invisibilité », admet-il. Leur découverte de 2007 a effectivement créé un gros buzz dans le milieu scientifique mais surtout du grand public, à grands coups d’exposition médiatique locale et internationale : « On a partagé la Une du Monde en mai 2007 avec la composition du gouvernement de Sarkozy », ironise Sébastien Guenneau.

La volonté du gouvernement de créer une science qui brille les énerve : « On veut faire des projets d’excellence partout, si bien qu’elle n’existe nulle part ». Ils prennent l’exemple des appels à projets de laboratoire d’excellence (labex), un type de projet structurant regroupant plusieurs laboratoires dont l’institut Fresnel : « Ce type de projet est tellement gros qu’il faut en dernier ressort faire appel à des boîtes de conseil privées pour aider à monter le dossier de financement. Sur 100 pages, peu sont dévolues à la science… Et le leitmotiv est de faire de la science qui fait rêver, donc la biophotonique (optique du vivant) et l’invisibilité sont là aussi agitées, puisqu’elles sont médiatiques ».

Vache à lait

Sebastien Guenneau , André Nicolet et Frédéric Zolla de l'institut Fresnel

Leur cape d’invisibilité s’est vite révélée être « une vache à lait pour le laboratoire qui permet de financer d’autres programmes », lâche Frédéric Zolla, physicien théoricien qui se concentre désormais sur d’autres projets. « La perversité du nouveau système nous contraint à une obligation de résultat sur trois ou cinq ans mais cela nuit à l’efficacité sur le long terme. Cela peut paraître bizarre, mais le propre du chercheur est de papillonner, d’être tranquille pour être efficace. Nous sommes payés par l’Etat, donc par le contribuable pour être différents, c’est notre vocation. Aujourd’hui, on applique les méthodes du privé au secteur public. Prenez la Relativité Générale d’Einstein. Qui aurait pu prédire qu’un siècle après ses travaux serviraient à mettre point le GPS ? Il faut se méfier de la vision de la science qu’ont les politiques, qui demandent des applications industrielles à très court terme ».

Les deux chercheurs mettent ici en cause les méthode
s de financement qui passent aujourd’hui par l’Agence nationale de la recherche (ANR), créée en 2005, et qui attribue les crédits aux laboratoires publics – via des appels à projets – selon les priorités établies par le ministère et qui tient donc les cordons de la bourse. « La première année, sans doute pour amadouer la communauté scientifique, 80% des projets étaient financés. Aujourd’hui seuls 20% de ces projets sont acceptés. Tous les laboratoires sont désormais en concurrence pour obtenir des financements, c’est aberrant ».

Un financement pour des résultats immédiats

Cette compétition crée certainement une émulation au niveau national mais d’autres domaines sont ainsi laissés pour compte car pas assez « rentables ». « On a le couteau sous la gorge et désormais on passe un tiers de notre temps à travailler sur des dossiers de financements au lieu de faire de la recherche », signale Sébastien Guenneau. Avant l’ère ANR, les universités et les laboratoires affiliés étaient sûrs de toucher de manière récurrente une certaine somme d’argent. Elles n’étaient donc pas obligées de mettre en avant tel ou tel projet correspondant à la volonté étatique.

Continuer à travailler sur l’invisibilité est donc primordial pour ramener de l’argent mais cela ne veut pas dire qu’ils en sont désintéressés. « Je travaille sur quelque chose qui me plaît mais il faut sans cesse habiller les demandes de financement pour que ce soit plus vendeur. On s’arrange comme on peut », glisse Sébastien Guenneau. Bref, si on risque d’entendre parler encore longtemps de l’invisibilité, on n’est pas près de voir ça :

Un lien La page de l’institut Fresnel qui recense toutes les médiatisations du projet CLARTE, le fameux buzz.

Un lien Un article d’Alain Trautmann, blogueur scientifique affilié à Libération, qui dénonce le manque de transparence de l’ANR.

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