Pendant 15 ans, Soraya Boumali a été femme de ménage. Aujourd'hui en reconversion, elle raconte les dessous d'un travail où l'exploitation des plus faibles tient lieu de règle. Portrait d'une femme de combat.

Cela tient d’un éclat, d’un reflet dans l’œil noir, d’une qualité de rire, de mots qui -bzz- font mouche et bourdonnent longtemps à l’esprit. Au fil d’un reportage, une personne se détache et retient l’attention. Au point qu’on se dit qu’il faudra y revenir, prendre le temps d’une rencontre.

Soraya Boumali a cette qualité d’être celle qui suscite l’envie de se revoir. Nous l’avions rencontrée à l’occasion du filage de la pièce collective Elles disent, une création proposée par le théâtre de l’Œuvre et inventée avec un groupe de femmes du quartier de Belsunce (lire notre article). Soraya y éclatait d’énergie. Elle y parlait de son métier, avec force, conviction, engagement. Une force d’autant plus frappante que ce métier là est par essence, celui de l’ombre. Le matin tôt et le soir tard, ces corps invisibles passent le balai, récurent, essuient, frottent. Seul le résultat doit se voir. C’est ce qu’elle disait ce jour-là, dans l’auditorium de l’Alcazar.

Nous les femmes de ménage, nous sommes le pilier de la société. Sans nous tout s’écroule. C’est la MERDE ! Nous sommes des héroïnes de l’ombre. Mais personne ne fait attention à nous. Plus un métier est dévalorisé, plus les patrons en profitent pour nous maltraiter. En bas de la société on nous piétine et on n’a aucun droit à la parole !

Un petit ting sur un smartphone. Soraya Boumali n’a pas oublié la promesse. Le spectacle Elles disent revient à l’affiche à l’occasion du Feministival, ce week-end. La parole qu’elle porte prend un écho inédit avec des luttes en cours. Cousines de lutte et de destin, les femmes de chambre du NH hôtel, à la Joliette ou celle plus souterraine des femmes de ménage d’un site du ministère de l’intérieur, à Sainte-Marthe, repris par l’entreprise Laser et aujourd’hui en grève.

La rencontre se fait sur un banc devant le palais de justice. Un hasard symbolique, tant ce qu’elle raconte renvoie à la violence des injustices sociales.

Quand elle égraine les lieux où elle a exercé son métier, Soraya Boumali est un annuaire du Marseille qui compte.

Soraya Boumali a passé le balai, la cireuse ou l’aspirateur au Mucem, aux Terrasses du port, aux Docks, au fort Ganteaume, au siège de la Caisse d’épargne, à la boutique Hermès, au Balthazar, au siège de la caisse d’allocations familiales, chemin de Gibbes… Elle a parcouru des kilomètres dans les transports en commun, sur son scooter, pour tenter de construire un salaire correct avec deux, trois, quatre fiches de paie différentes. Parfois des petites boîtes familiales, parfois des multinationales comme Onet.

Photos : Emilio Guzman

De ces mondes côtoyés de l’intérieur, elle ne retient qu’une chose : « Le droit le plus strict n’est pas respecté au nom du client qui est roi, explique-t-elle avec véhémence. Et 98% des entreprises utilisent les mêmes méthodes : l’oppression, l’exploitation, la discrimination. »

« Passer un coup dans l’ascenseur ? »

Soraya prend un exemple simple : « Tu arrives sur un site et on te dit qu’il faut deux heures pour le faire. C’est un petit contrat mais tu acceptes par besoin. Le lendemain, le chef va te dire : « tu peux passer un coup sur l’ascenseur ? ». Alors tu le fais, par conscience professionnelle. Mais le jour d’après, le chef te demande pourquoi tu n’as pas fait l’ascenseur et si tu râles en disant que ce n’est pas possible en deux heures, il te change de site, si possible loin de chez toi ».

À ces entorses régulières au contrat de travail s’ajoute la discrimination en raison de l’origine ou de la religion. Les femmes de ménage sont souvent les dernières arrivées, arabes, comoriennes, cap-verdiennes, parfois peu ou pas alphabétisées et peu au fait des subtilités du droit français. Si Soraya a su se construire un savoir après 15 ans dans le milieu, elle avait eu la chance d’obtenir son bac à Alger et d’arriver avec un bagage culturel suffisant pour ne pas s’en laisser compter.

« Un porte-monnaie sous l’oreiller »

À cela s’ajoute, l’esprit de révolte insufflé par sa mère adoptive. C’est elle qui lui a transmis cet esprit d’insoumission. « Elle nous faisait dormir avec son porte-monnaie sous l’oreiller en cas de cambriolage, se souvient-elle, émue. Jamais cela ne serait venu à l’idée de l’un d’entre nous d’en voler un seul sou ». De cette mère aimante, elle doit le prénom Soraya. Pour le monde du travail et les papiers, elle est Zorah et porte un foulard.

« C’est une promesse d’enfance, raconte-t-elle encore. Dans ma classe, au lycée, nous étions cinq filles sur 38 élèves. Nous nous étions jurées de ne jamais l’enlever. » Elle grandit dans l’Algérie de la guerre civile où la pression, la violence est quotidienne. Elle arrive en France en 2000 pour rejoindre son mari qui a la double nationalité. Elle-même mettra trois ans avant d’obtenir des papiers. « Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai commencé à travailler« , dit-elle. Ce foulard, je le porte ou pas, j’ai le droit d’avoir le choix« .

Au travail, c’est tout le temps. Malgré les remarques, les « vous, les musulmans », les petites mesquineries quotidiennes, elle tient bon. « Et puis ça protège de la saleté, et ça évite de mettre des cheveux partout ».

La grande gueule se fait entendre

Au début, les contrats sont minuscules comme la paie. « Mais cela m’arrangeait bien parce que mon mari était au chômage et ma fille Mordjene, toute petite, j’avais du temps pour eux ». Sa famille, son mari, c’est le versant opposé de sa colère. « Je suis mariée depuis 20 ans et je l’aime de plus en plus », rit-elle, midinette. Il est un ami d’enfance de son quartier, un promis de toujours qui la soutient dans ses combats.

Car, très vite, sa « grande gueule » se fait entendre. Des anciennes, elle apprend les règles, les lois qui régissent par exemple la reprise des salariés par la structure qui reprend un marché – « on est comme les meubles, on est repris avec le contrat ». Elle apprend aussi à déjouer les vilaines entorses, dénoncer les injustices. Elle se syndique à la CFTC même si elle est revenue de l’action syndicale où « les délégués mangent dans la main du patron. Ils sont devenus des partenaires sociaux au lieu de nous défendre ».

« Les anciennes, ils les usent et ils les jettent, crache-t-elle, dégoûtée. Quand je prenais leur défense, les chefs d’équipes m’appellent « mère Térésa ». « On est pas là pour faire du social », ils disent alors qu’ils profitent de notre misère. » Elle se souvient de cette femme à deux ans de la retraite que l’on a forcée à faire les plinthes à quatre pattes, elle qui déjà nettoyait les escaliers sur huit étages.

Les mortes du ménage

Entre elles, s’échangent les histoires de femmes mortes au travail. « Je me souviens de cette femme que l’on a retrouvée morte, dans les toilettes de la banque où je travaillais en 2005, raconte Fatiha, qui l’a fait entrer dans le métier et reste son amie. Et puis cette autre, morte trois mois après sa retraite. Ou encore celle qui s’est pendue dans son garage parce qu’elle venait d’être licenciée. » Ces faits sont difficiles à recouper mais ils circulent de l’une à l’autre, comme une légende noire du métier.

En se syndiquant, Soraya Boumali apprend le droit, structure son esprit de révolte. Elle apprend à lire sa fiche de paie, les petites lignes, les points d’indices, les heures supplémentaires ou complémentaires. « Toutes ces subtilités qui te passent au-dessus quand ce n’est pas ta culture ou que tu ne sais pas lire ».

Elle-même veut progresser dans son métier. En arrivant aux Terrasses du port, elle se retrouve à assumer le rôle de cheffe d’équipe sans en avoir le statut. Elle se prend le chou avec son homologue qui devant elle traite d’âne un père de famille. « Tu t’abstiens d’insulter les gens devant moi… », lui dit-elle. La cohabitation ne dure pas. Puis, c’est les Docks, avec le même rôle ambigu de cheffe sans le titre. « le pire site. Discriminations, pression psychologique, heures impayées à gogo et les toilettes à vomir, avec du sang, du vomi, de la merde, des préservatifs et des seringues… »

Photo : Emilio Guzman.

Neuf sites en six mois

Cette année-là, elle fait neuf sites en six mois. On lui fait miroiter le grade mais elle peine à l’obtenir sur sa fiche de paie. Elle finit par craquer. Accident de scooter sur le trajet vers le Mucem où elle a fini par atterrir. À peine remise, elle se retrouve à quatre pattes à frotter un plancher « pour une remise en état avant l’expo Picasso ». Elle craque et finit en arrêt maladie. Jusqu’à présent, la violence de son travail ne touchait que son corps, voilà son esprit atteint.

Elle finit par renoncer à ce métier et entame une reconversion. Elle passe des études, un CAP d’esthétique et un diplôme de « praticienne SPA » en même temps que sa fille obtient son bac. Après avoir soigné le décor, elle se tourne vers le corps, se découvre une passion pour le massage, les énergies, le soin à l’autre. Elle dit joliment : « Il faut que j’apprivoise mes mains sauvages », elle qui a passé tant d’années à les abîmer.

Elles Disent au Jardin Levat, 52 rue Levat (3e) à 19 heures, le samedi 13 dans le cadre du Feministival

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