Slim Hadiji, un généraliste sur le front de l’épidémie

Portrait
le 5 Mai 2020
3

Depuis plusieurs semaines, Nordcovid permet des opérations de dépistage au plus près des habitants des immenses quartiers Nord. Acteur clef de ce dispositif inédit, le médecin généraliste Slim Hadiji vit la lutte contre l'épidémie comme un combat personnel après avoir perdu des patients sans pouvoir agir.

Slim Hadiji devant le tente du centre de dépistage. Photo : Emilio Guzman.

Slim Hadiji devant le tente du centre de dépistage. Photo : Emilio Guzman.

L'enjeu

À quelques jours du déconfinement, l'enjeu de la lutte contre l'épidémie réside dans un dépistage au plus près des gens. Le docteur Slim Hadiji est en première ligne contre le virus.

Le contexte

Dépister, informer, traquer les éventuels contacts des malades. Ce travail Nordcovid le fait déjà, dans une alliance inédite entre militants, soignants et praticiens hospitaliers.

La scène a un côté surréaliste. Mais, en ces temps pandémiques, on se surprend à ne plus s’étonner de grand chose. À Malpassé (13e), juste derrière la maison régionale de santé qui réunit médecins et professions paramédicales, Médecins sans frontière a installé une grande tente. Le genre de celle qu’on voit déployer sur le théâtre des catastrophes naturelles dans de lointains pays. Ici, on dépiste à tout-va dans une alliance inédite entre généralistes de terrain, humanitaires relocalisés, praticiens hospitaliers et militants associatifs.

Depuis le 17 avril, tous les jours de 9 heures à 12 heures, l’équipe de dépistage reçoit sans conditions de ressource ou d’affiliation à la sécu à partir du moment où les patients témoignent de symptômes du Covid-19. Quelques dizaines de personnes se présentent chaque jour. Une affluence évidemment pas comparable à celle constatée à l’IHU en centre-ville, mais tout de même constante. À l’entrée, Moufid Saleh est en tenue de travail. Éducateur du club de foot de Malpassé, il a délaissé ses crampons pour prêter « main forte » au docteur Slim Hadiji qui officie ici. « Une petite main pour un grand corps », évacue le jeune homme qui préfère mettre en avant le travail des soignants.

Éducateur du club de foot du quartier Moufid Saleh s’est déconfiné pour prêter main-forte aux soignants. Photo : Emilio Guzman

« Les faces d’un même rubik’s cube »

« Nous sommes comme les faces d’un même rubik’s cube qui, d’un coup, se sont mises en phase. Chacun avec sa couleur, mais tous ensemble ». Celui qui formule ainsi la situation est un des personnages clefs de cette aventure. Le docteur Slim comme certains l’appellent ici est médecin généraliste aux Oliviers depuis 25 ans. « Mon cabinet est à 800 mètres à vol d’oiseau », dit-il en montrant un horizon crénelé de tours et barres. Ses yeux pétillent derrière les lunettes embuées par le masque chirurgical qui ne le quitte pas. Ce médecin ordinaire, généraliste par passion, est sur le front jour et nuit depuis le début de l’épidémie.

Il l’exprime crûment et s’en excuse : « Le virus m’a niqué deux fois, intimement. Et je me suis dit plus jamais ça. Maintenant, à chaque fois qu’on dépiste un cas positif et qu’on arrive à l’isoler, Je me dis que c’est moi qui le nique. » Slim Hadiji a vu partir deux patients qu’il suivait depuis 17 ans. Fatouma avait 48 ans. Elle fait partie de ses morts abstraits du décompte quotidien des autorités qui avait pour le docteur Hadiji un visage, une histoire et trois enfants, aujourd’hui orphelins. Cette patiente sans histoire ni « comorbidité » est morte « d’une série de loopings« , comme le formule le médecin, mettant cul par dessus tête au mot loupé.

« Lutter contre ce virus, un combat personnel »

« Elle a été dépistée positive à l’IHU et est sortie sans traitement. Elle est venue nous voir et nous lui avons conseillé de se faire hospitaliser. Elle a refusé dans un premier temps puis a appelé le Samu sur nos conseils. Le Samu ne l’a pas évacuée. Elle a fini par aller toute seule aux urgences de Lavéran. Mais c’était trop tard ». Le second patient était âgée de 72 ans. Comme pour la première, son confrère avec qui il partage son cabinet aux Oliviers et lui-même connaissaient cet homme depuis des années. « Il est parti en quelques jours. Nous étions leurs médecins de famille. Nous connaissions tout d’eux. J’ai fait de ce virus, un combat personnel ».

Ce faisant, Slim Hadiji a pris des risques. Comme lorsqu’il a décidé de diffuser cette vidéo sur les réseaux sociaux où il exhorte les membres de la communauté comorienne à cesser les activités collectives pour mettre fin à ce qui s’apparente alors à ses yeux à un cluster (lire notre article sur les suites de cette vidéo). « Les trois-quarts de mes patients qui présentaient des symptômes étaient Comoriens. J’échangeais avec mes collègues de l’hôpital Nord et ils faisaient le même constat en réa. Je ne pouvais laisser les choses continuer comme ça. 99% des gens ont compris que je ne cherchais pas à stigmatiser. 1% n’ont pas compris ».

D’un geste de la main, le docteur fait signe qu’il fait peu de cas des menaces de mort dont il a été la cible, comme des critiques alors essuyées. « Certains m’ont appelé pour s’excuser et travailler avec moi ». Il a contribué à mettre sur pied la cellule de veille communautaire qui permet de diffuser le message de prévention. Mais il continue à penser que cela n’est pas suffisant.

Le centre de MSF, accolé à la maison régionale de santé. Photo : Emilio Guzman

Premiers dépistages sur le parking

« Avec Slim, on a commencé par un dispositif de télémédecine, explique Yazid Attalah, de l’association Santé et environnement pour tous, qui connaît Slim Hadiji depuis 20 ans. C’est un dispositif très poussé qui nous a permis de suivre les patients atteints d’affection de longue durée et ceux qui avaient contracté le virus. Cela nous a permis d’éviter d’engorger les salles d’attente tout en proposant une consultation de grande qualité. Ensuite, on a mis en place le premier drive de dépistage sur le parking ».

C’est le sens du centre de dépistage qu’il a mis sur pied avec MSF pour l’aspect logistique et Annie Lévy-Moziconnacci, médecin, conseillère municipale et candidate aux municipales pour les listes Debout Marseille. Elle a fait le lien avec le laboratoire de l’hôpital Nord et l’AP-HM. Une virologue a trouvé le nom : Nordcovid.

« C’est un dispositif inédit en France pour MSF, explique Aloys Vimard, coordinateur du dispositif pour l’ONG. L’idée est de s’implanter au plus près des patients, afin de simplifier le parcours des patients symptomatiques et d’éviter qu’ils ne prennent les transports en commun. C’est pour cela qu’il est important pour nous de travailler avec des acteurs de terrain à qui nous apportons notre expérience logistique ». Un autre centre de dépistage a été installé au parc Kalliste en lien avec le Château en santé (lire notre reportage sur cette maison de santé communautaire).

Des internes en médecines et des infirmières permettent de réaliser les prélèvements. Photo : Emilio Guzman

« Tester les proches »

Aujourd’hui, les discussions sont en cours avec l’agence régionale de santé, instance locale du ministère, pour qu’elle accompagne financièrement le projet. Une nouvelle réunion avait lieu ce lundi pour l’évaluer et lui permettre de se déployer. « Nous sommes totalement en phase avec ce qui est recommandé au plan national. Dès que nous avons un cas positif, des infirmiers se rendent à son domicile pour tester ses proches. On voit avec eux comment assurer un meilleur confinement ou mettre en place leur éviction ».

Trouver un endroit où loger les patients qui n’ont pas les moyens de protéger leurs proches car vivant dans un logement trop étroit ou sur-occupé, voilà le casse-tête du moment. « Nous sommes en train de déboucher sur ce sujet, affirme Aloys Vimard. Un centre d’hébergement va être mis sur pied pour les patients de ville« .

L’autre casse-tête est d’éviter un éventuel rebond en traquant les risques de contamination. « Nous nous sommes aperçus qu’il y avait beaucoup de non-dits, de peurs déclenchées par l’emballement médiatique, analyse Slim Hadiji. Beaucoup de patients n’osaient pas aller faire se dépister parce qu’ils avaient peur d’être contaminés alors qu’ils l’étaient déjà ! »

Bientôt une équipe de dépistage mobile

« L’idée ensuite est de mettre sur pied une équipe mobile, qui aille de quartier en quartier, pour sensibiliser et dépister largement », poursuit Yazid Attalah qui défend une approche qui mêle intimement le social et le médical et qui doit se traduire par ces caravanes Nordcovid.

Cette approche est celle qui anime Slim Hadiji depuis 25 ans dans les quartiers Nord de Marseille. Il y a débarqué en provenance de Tunisie pour y faire ses études de médecine. « Je suis très reconnaissant envers mes parents et mes professeurs, dont faisait partie Didier Raoult pour m’avoir permis d’être médecin. Une fois mon diplôme en poche, je n’ai pas hésité : je parle français et arabe, c’est ici qu’il fallait que j’exerce ». Il ne voit pas sa démarche en opposition avec l’IHU, leader national du dépistage, mais un nécessaire complément.

« Le gouvernement a séparé les médecines »

« Au départ, le gouvernement a séparé les médecines en privilégiant un traitement hospitalier du Covid, explique-t-il. Il nous a envoyé à la bataille les mains nues sans masque pour nous et nos patients atteints ». Aujourd’hui encore, le centre fonctionne avec des moyens tendus, que cela soit pour les écouvillons nécessaires aux tests comme pour les blouses, les surblouses ou les masques.

Un homme qui a gardé le sien malgré la poussière qui le macule s’invite dans le bureau. Il tient à la main son téléphone. « C’est le général Galtier, il tenait à vous remercier et connaître vos besoins ». Le candidat LR dans les 13/14, fait là le service après-vente d’un don du département de sa candidate Martine Vassal de 1700 masques à destination de la maison régionale de santé.

Le docteur Slim se prête de bonne grâce au jeu de la photo devant la tente avec le militant LR. Pas dupe de la campagne municipale qui se poursuit en sourdine, il lâche : « Droite, gauche, je m’en fous du moment qu’on a tous le même objectif. Mettre fin à cette épidémie ». Sur le terrain de boules voisin, un homme seul qui fait des carreaux avec masque et gants bleus semble lui donner raison. Pour que l’invraisemblable ne devienne pas un quotidien.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    Chapeau bas à vous docteur ainsi qu’à tous ceux qui luttent contre la pandémie dans nos quartiers populaires où les familles sont à la peine

    Signaler
  2. MarsKaa MarsKaa

    Merci pour cet article.
    Exercer au plus près du terrain,
    là où sont les besoins. Monter une structure en urgence, sans moyens, mais une conviction. Se battre pour obtenir des soutiens… et agir en attendant. Chapeau. Chapeau à tous ceux qui agissent en ce moment et depuis le debut. Et agissent réellement, efficacement, sans compter.
    Pas pour poser sur la photo, faire des videos, ou grapiller des voix.
    Une petite grande question :
    Sait-on combien il y a d’habitants dans les quartiers nord de Marseille ? (Combien dans les quartiers et cités pauvres -il y a aussi des habitants de catégorie sociale moyenne+ à ++ dans ces arrondissements).

    Signaler
  3. Jean-Michel BEUCHAT Jean-Michel BEUCHAT

    Très bel article qui met en avant la capacité des personnes à trouver des solutions localement afin de rassurer la population locale. Merci docteur et à votre équipe.

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire