“Si on tape le mot-clé «Noir» dans les archives marseillaises, on ne trouve rien”

Interview
le 18 Sep 2021
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Dans Claude McKay, de Harlem à Marseille, le réalisateur Matthieu Verdeil propose un voyage visuel et musical sur les traces de l'écrivain-poète-vagabond Claude McKay. Habillé de jazz et d'une saisissante collecte d'archives, le documentaire recrée l'ambiance du quartier réservé de Marseille et fait sortir de l'ombre la diaspora noire des années 1920. Extraits choisis.

Scène de rue Marseille McKay
Le documentaire se nourrit de nombreuses images d'archives des années 20 à Marseille (Archive extraite du film)

Le documentaire se nourrit de nombreuses images d'archives des années 20 à Marseille (Archive extraite du film)

Ce n’est pas un hasard si le film documentaire retraçant la trajectoire insaisissable de Claude McKay fait sa première escale à Marseille. Car c’est ici, dans l’ancien “quartier réservé”, sur la rive nord du Vieux-Port, que l’écrivain-vagabond jamaïcain a posé ses valises entre 1924 et 1929. Figure de la renaissance de Harlem, avant-garde de la littérature afro-américaine, Claude McKay a puisé dans ce quartier du Vieux-Port l’inspiration propice à l’écriture de deux romans inscrits dans le décor marseillais. Banjo, fresque grouillante et décousue peignant les déambulations d’un musicien noir américain et Romance in Marseille, histoire d’amour tragique, dont le manuscrit inédit a été miraculeusement exhumé en 2020.

C’est aussi par Marseille que la magie de la rencontre opère entre l’œuvre de Claude McKay et le réalisateur marseillais Matthieu Verdeil, en 2006. Claude McKay, de Harlem à Marseille, sorti cette année, est un véritable défi narratif : mettre en images et en musique l’existence inclassable de ce voyageur, passé de la Jamaïque à Marseille et de Harlem à l’URSS. Après quinze années le nez dans les archives et dans les bouquins, Matthieu Verdeil propose un voyage renouvelé dans l’œil de cet électron libre.

À partir des marges et de la diaspora noire à Marseille, le film livre aussi un témoignage précieux sur des ambiances, des lieux et des personnes souvent maintenues en dehors des récits officiels sur Marseille. Avec la complicité de musiciens marseillais, de spécialistes de la littérature afro-américaine ou de la Jamaïque, comme Hélène Lee, le film invite à un voyage d’1 h 20 de jazz et de couleurs vives, d’archives rares en noir et blanc, pour faire résonner le verbe bouillonnant de Banjo. Matthieu Verdeil commente pour Marsactu quatre extraits du film, pour mieux raconter les dessous de cette plongée dans le tourbillon McKay.

Matthieu Verdeil dans les locaux marseillais des Films du soleil, entouré d’une photo de Claude McKay et d’une gravure de Michéa Jacobi représentant l’écrivain. (Photo : LA)

Artiste, vagabond, migrant, poète… Claude McKay est une figure aux contours mouvants, qui voyage plus de dix ans en Europe et en URSS au début du XXe siècle. Comment l’avez-vous rencontré ?

Matthieu Verdeil : C’est par Moussu T, figure de la culture marseillaise, que j’ai découvert l’œuvre de McKay en 2006. À l’époque, le groupe part sur les traces de l’esprit musical de Banjo, inspiré par la rencontre entre Marseille et les musiques afro-américaines. J’ai tout de suite eu envie de faire un film sur le quartier réservé décrit par McKay, et aujourd’hui détruit. Puis en lisant son autobiographie, Un sacré bout de chemin, j’ai pris une seconde claque en découvrant son parcours extraordinaire, aventurier et avant-gardiste. C’est son regard original et extérieur sur l’ambiance de Marseille à cette époque qui m’intéressait.

Le quartier réservé, cœur du Marseille de McKay

Le quartier du Vieux-Port – extrait de McKay, de Harlem à Marseille A7production sur Vimeo. Crédits : László Moholy-Nagy, Marseille Vieux Port, 1929.

En entendant cet extrait ci-dessus d’une lecture de Banjo, on comprend que c’est par le quartier réservé, où se croisent marins, prostitués et prolétaires, que Claude McKay tombe amoureux de Marseille. Il en fait une description quasi documentaire dans ce roman.

Matthieu Verdeil : Ce vieux quartier est une bonne porte d’entrée pour comprendre McKay quand on est de Marseille. Sur les images de l’artiste hongrois László Moholy-Nagy, filmées en 1929, on voit la rue qui est l’actuel passage McKay, près de la rue de la Loge. Mais il y a globalement peu de documentation sur ces lieux. Et l’une des sources marquantes, c’est l’œuvre littéraire… d’un Jamaïcain-Américain.

Qu’est-ce que le regard extérieur de McKay sur cette partie de Marseille a de précieux par rapport à d’autres témoignages ?

Matthieu Verdeil : Claude McKay a le regard curieux de celui qui arrive à Marseille. Il en voit la beauté brute, crasse, la force du Vieux-Port : une ville parfois dure à vivre, mais fascinante. Il est ébloui par sa nature et sa vie. Mais il raconte aussi les Noirs qui sont là, le racisme, la prostitution, la violence. Il en a une vision amoureuse, mais réaliste. Et il n’arrive pas avec le mépris que peuvent avoir d’autres, venus de Paris ou de la bourgeoisie marseillaise par exemple. Surtout, ce qui rend ce témoignage d’autant plus précieux, c’est que ce vieux quartier a disparu, dynamité par l’Allemagne nazie.

“Shake that thing”, hymne du Marseille de Banjo

Un récit festif – extrait de McKay, de Harlem à MarseilleA7production sur Vimeo.

Ce quartier marseillais, Claude McKay le raconte beaucoup par la fête et la musique, notamment le jazz et la chanson à la mode à l’époque, Shake that thing, dont une nouvelle version est proposée dans cet extrait.

Matthieu Verdeil : Shake that thing traverse tout Banjo, dans lequel les personnages jouent ce morceau et font de la musique leur gagne-pain autant qu’une bonne excuse pour faire la fête. Le disque était réellement écouté à Marseille dans ces années-là. C’était donc une évidence d’en chercher plein d’interprétations pour le film. Il y en a cinq versions dans le film, dont deux jouées aujourd’hui.

Beaucoup de musiciens participent à la bande originale du documentaire, dans lequel le jazz se mêle aux lectures et aux images d’archives. Pourquoi avez-vous tenu à faire un film aussi musical ?

Matthieu Verdeil : Une jam session a été organisée exprès pour le film, avec douze musiciens aux répertoires divers et un comédien-lecteur, Lamine Diagne. C’était une journée magique, qui rassemblait des gens qui ne jouaient pas ensemble, un peu comme ces rencontres décrites dans Banjo. Je leur ai donné de la bouffe et de l’alcool, je leur ai montré les images et ils ont improvisé. Très souvent, ça fonctionnait naturellement, dès la première prise ! C’est l’ambiance de McKay qui m’a porté, que j’ai cherché à recréer dans la jam – et qui par chance s’est recréée.

Raconter les Noirs de Marseille dans les années 20

La diaspora noire à Marseille – extrait de McKay, de Harlem à MarseilleA7production sur Vimeo. Crédits : Fonds Gérard Detaille

Au-delà du parcours individuel de Claude McKay, cet extrait ci-dessus documente l’histoire peu connue des Noirs vivant à Marseille au début du XXe siècle. La ville est à l’époque une porte d’entrée pour la diaspora noire de l’empire colonial, venue notamment au moment de la première guerre mondiale.

Matthieu Verdeil : Par-delà l’aspect festif, quand McKay arrive à Marseille, il se sent bien parce qu’il découvre une diversité de Noirs, venus du monde entier. Il en avait rencontré à Paris, mais ils étaient essentiellement des intellectuels, de bonne famille. À Marseille il y a ce prolétariat noir, avec qui McKay va habiter et travailler, notamment comme docker. C’est ce qui lui permet de décrire ces échanges dans Banjo – des galéjades, mais aussi des discussions politiques autour de la négritude et du retour en Afrique.

Pourquoi avez-vous tenu à rendre visible dans le film cette partie peu connue de l’histoire de Marseille ?

Ma démarche initiale, c’était plutôt de recréer l’ambiance de Banjo. Mais au fil des recherches, j’ai trouvé essentiel de rappeler que les Noirs étaient là, dans ce Marseille des années 1920. Il y a peu de chiffres et de documentation sur le sujet. À l’époque, ça n’intéressait pas les élites.

Puiser dans les archives l’ombre de McKay

Les archives de fiction – extrait de McKay, de Harlem à MarseilleA7production sur Vimeo. Crédits : J. Elder Wills, Big Fella, 1937 / Alberto Calvacanti, En rade, 1927 / Laurin Schmid, SOS Méditerranée

Pour trouver des images cette diaspora noire à Marseille, il a fallu mener un long travail de recherche dans les archives. Notamment dans les films de fiction de l’époque, comme cette scène ci-dessus, extraite de Big Fella, fiction inspirée de Banjo, où l’on voit l’acteur noir Paul Robeson jouer un docker à Marseille.

Matthieu Verdeil : Dans les archives marseillaises, si l’on tape le mot-clé “Noir”, on ne trouve rien. Il a donc fallu que je cherche des représentations dans de nombreux fonds, dans des films d’artistes-documentaristes, mais aussi dans des fictions, avec l’aide de la spécialiste du cinéma marseillais Katharina Bellan. Quinze ans de recherche quand même !

On se rend alors compte que si on les cherche avec un œil aiguisé, les Noirs sont là. Dans Justin de Marseille ou dans Marius, on pense qu’il n’y en n’a pas – on oppose d’ailleurs souvent la vision de Pagnol à celle de McKay. Ils sont en fait en arrière-plan : ce sont des silhouettes qui traversent le décor ou des personnages secondaires. On les voit dans les scènes de café et de concerts, dans les rues et sur les quais, en train de traîner, sans rien à manger. C’est bien la preuve de leur présence à Marseille dans ces années. Et c’est la fiction qui permet de le savoir. Plutôt que faire de chaque image un document, commenté par des universitaires, l’idée était de partir du point de vue d’artistes. Être dans un esprit de fiction, plus qu’un regard strictement documentaire.

Comment ces documents venus de la fiction, littéraire comme audiovisuelle, résonnent-ils aujourd’hui ?

Ces personnages sont des migrants, donc cela renvoie à la crise actuelle. Si l’on redécouvre l’œuvre Claude McKay aujourd’hui et que cela fait sens, c’est en partie parce qu’il y a cent ans, il posait des problématiques qui sont encore présentes aujourd’hui, sur l’invisibilité noire. Et c’est l’art qui fait ressurgir ça, qui a la pouvoir d’apporter une réponse artistique à un problème social.

Une projection en plein air de Claude McKay, de Harlem à Marseille est organisée par des habitants de Noailles, samedi à 19h, rue de l’Arc. D’autres projections sont en train d’être programmées pour faire voyager le film en dehors de Marseille.

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Commentaires

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  1. Fougère Fougère

    Merci beaucoup pour cette découverte !

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  2. MPB MPB

    Superbe ! Vient enrichir la découverte récente et enthousiasmante de Romance in Marseille

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  3. Laurence5913 Laurence5913

    Quelle découverte ! Merci ! Vous nous communiquerez les dates et lieux des prochaines programmations du film ?

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  4. naa naa

    Vu hier soir! Super documentaire! J’ai appris plein de choses, sur McKay d’abord, un personnage passionnant puis sur Marseille bien sur avec toutes ces belles images d’archive qui racontent aussi l’histoire de nos parents. Merci aux personnes qui ont organisé cet événement, la bienveillance était présente dans le film et dans la rue!

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  5. MarsKaa MarsKaa

    C’est le gouvernement français et les autorités locales qui ont fait dynamiter ce quartier, qu’ils qualifiaient de “cloaque” et ses habitants de “nuisibles”, le plan de “rénovation” du VieuxPort existait avant l’arrivée des Allemands et est signé par les autorités françaises. Il existe un discours célèbre du Maréchal Petain qui est venu à Marseille et a approuvé ce plan de destruction du quartier. Apres une double rafle, les habitants ont été déportés vers des camps de transit, les juifs et les resistants vers les camps de la mort. Déportations signées et organisées par les autorités françaises.

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  6. MarsKaa MarsKaa

    Très intéressante démarche, sur un sujet peu connu, peu documenté, merci au réalisateur pour sa ténacité, et à ceux qui feront vivre ce film !

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  7. Thomas Thomas

    Bonjour et merci pour cet article très interressant. Une question à l’équipe de Marsactu ou aux lecteurs avertis qui pesseraient par là : il est fait mention d’une projection en plein air du documentaire “samedi”. Est-ce bien ce samedi 25/09? Et si oui, quelqu’un peut-il m’en dire plus sur le lieu de RDV?
    Merci beaucoup!

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  8. Loeiza Alle Loeiza Alle

    Bonjour, merci pour votre retour positif ! La projection en plein air a eu lieu samedi dernier. Mais une autre projection est prévue dimanche 26 septembre, à l’Alhambra.

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    • Thomas Thomas

      Merci beaucoup!

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    • Loeiza Alle Loeiza Alle

      *Le 26 novembre, pardon !

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  9. Cabries defense Cabries defense

    Fallait taper Robert le noir…….

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