Sans surprise, la ZFE marseillaise n’a aucun impact

Décryptage
le 7 Fév 2024
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Dix-huit mois après le début de sa mise en place dans la difficulté, le dispositif n’a pas vraiment eu d'effet sur la qualité de l’air ou le remplacement de voitures vers des modèles plus propres.

Une smart arbore une vignette Crit
Une smart arbore une vignette Crit'air sur son pare-brise, rue Fortia, le lundi 18 juillet 2022. (Photo SL)

Une smart arbore une vignette Crit'air sur son pare-brise, rue Fortia, le lundi 18 juillet 2022. (Photo SL)

Une surprise qui n’en est pas vraiment une. À un an de l’échéance fixée pour l’extension de la zone à faibles émissions (ZFE) aux véhicules classés Crit’air 3, la présidente de la métropole Martine Vassal (divers-droite) a annoncé son intention “de reporter sine die” cette mesure censée interdire l’accès aux voitures les plus polluantes. Leurs propriétaires pourront donc continuer à rouler dans le centre de Marseille sans risquer une amende pour le moment.

Une manière de ne pas “laisser s’installer une écologie punitive” argumente Martine Vassal dans un communiqué. Un recul finalement dans l’air du temps puisque d’autres villes retardent ou assouplissent les restrictions liées à ces zones. Dès l’annonce gouvernementale de la création des ZFE, en 2019, en réponse aux sanctions de l’Union européenne pour non-respect de la qualité de l’air dans de nombreuses métropoles françaises, la mesure avait été critiquée : la lutte contre la pollution par l’achat de véhicules neufs ferait peser un risque d’exclusion sociale sur une population qui n’a pas forcément les moyens d’y faire face. Le collectif MarsMob, positionné sur la mobilité, qualifie même cette mesure d’”inappropriée” après l’annonce de ce report.

La classification des véhicules selon Crit’air.

Stoppée avant le niveau 3, la ZFE est cependant déjà en place pour les Crit’air 5 depuis septembre 2022, puis les Crit’air 4 un an plus tard. Malgré ces 18 mois d’application, cette décision de freiner le dispositif n’est accompagnée d’aucun bilan global officiel. Marsactu fait le point.

Combien de véhicules touchés ?

5, puis 4, puis 3. En apparence, la progression de la ZFE est méthodique, mathématique. En réalité, les deux premières catégories ciblées – grosso modo les diesel ayant plus de 20 ans – sont assez peu présentes dans les rues. En revanche, avec le macaron de couleur orange, qui inclut des diesels plus récents, mais aussi les essence les plus anciennes, on attaquerait un plus gros morceau. Martine Vassal évoque 317 000 véhicules concernés par la restriction de la circulation aux vignettes de Crit’air 3. Le chiffre provient d’une étude de BNP Paribas France présentée en décembre à la presse et aux élus locaux. Il se base sur toutes les immatriculations au sein de la métropole, soit 1 million de véhicules.

Les Crit’air 3 ne représentent pas la majorité des véhicules“, rappelle toutefois Damien Piga, directeur des relations extérieures d’AtmoSud. D’après les études de l’association qui mesure la qualité de l’air dans la région, “83 % des déplacements dans le département se réalisent par des Crit’air 0-1-2 alors que ce n’est que 13,6 % pour les Crit’air 3“. Il note toutefois que Marseille a une situation un peu différente avec un parc de voitures plus vieillissant, “qui roule souvent moins“.

L’impact réel est difficile à mesurer puisqu’il n’existe pas de statistiques sur le nombre réel de véhicules, par catégorie Crit’air, qui roulent régulièrement dans le périmètre de la ZFE. On connaît en revanche le parc automobile dont la carte grise y est localisée, fourni par le ministère de la Transition écologique. Dans Marseille intra-muros, le macaron Crit’air 3 représente 73 110 voitures sur les plus de 360 000 que compte la ville, soit une sur cinq. Et surtout, au sein du périmètre ciblé par la ZFE, il s’agit de trois-quarts des voitures.

Périmètre de la ZFE. Crédit : métropole Aix-Marseille

Une vision globale qui se traduit différemment selon les arrondissements. Le 3ᵉ – qui est dans la ZFE – et le 15ᵉ seraient les deux plus impactés par une interdiction de circuler dans le centre élargie aux Crit’air 3 puisque cela concerne 40 % des plaques d’immatriculation.

Quels effets sur la qualité de l’air ?

Les Crit’air 4 et 5 n’ont beau représenter qu’une petite partie du trafic routier global, elles correspondent aux véhicules les plus polluants. Avec seulement 3 % du parc, les Crit’air 5 concentreraient même 11 % des émissions d’oxyde d’azote. D’après les estimations d’Atmosud avant la création de la ZFE, l’exclusion des véhicules des Crit’air 3-4-5 devait à terme réduire de 21,8 % les émissions d’oxyde d’azote – un polluant gazeux irritant pour les voies respiratoires. De quoi soulager les 37 000 Marseillais exposés à une pollution dépassant les seuils critiques.

Pour l’heure, l’interdiction de rouler dans la ZFE n’a pas impacté la qualité de l’air. “Nous constatons peu d’évolution“, confirme Damien Piga. Les attentes étaient bien supérieures à la réalité puisqu’elles se basent sur une application totale de la ZFE. “En théorie, une ZFE doit permettre un renouvellement progressif du parc de véhicules, mais elle doit être appliquée strictement“, pointe Damien Piga.

Les voitures sont-elles plus propres ?

Progressif, mais accéléré. Après un an et demi d’application, mais trois ans de sensibilisation depuis l’annonce de cette mesure, les chiffres montrent une petite évolution sur cet aspect. Sur les deux dernières années, 27 000 voitures et utilitaires légers classés 3, 4 ou 5 ont disparu, soit 20 %. Dans le détail, on remarque par ailleurs que pour une même tranche de vignette, il n’y a pas de gros écarts entre les arrondissements sur la part de disparition de ces véhicules. Mais une bonne partie du chemin reste à accomplir : dans les sept arrondissements centraux, inclus intégralement dans la ZFE, plusieurs milliers de véhicules n’ont plus le droit de rouler. À noter, qu’entre 2021 et 2023, Marseille a perdu, toutes catégories confondues, 13 500 voitures.

“Il est difficile de mesurer l’impact de la ZFE sur ces changements, il faudra mener des études sur les motivations d’achat”, nuance le représentant d’Atmosud. Lui y voit plutôt une “évolution tendancielle“, c’est-à-dire que l’évolution technologique fait que le parc de voitures devient de facto plus propre. Effet ZFE ou pas, les voitures Crit’air 1 –qui est la catégorie la plus présente dans la ville – grossit avec près de 16 700 voitures supplémentaires (soit 15 % de hausse). Les voitures électriques ont beau être plus nombreuses, en passant de 2700 en 2021 à désormais 6800, elles ne représentent que 2 % du parc automobile marseillais.

Martine Vassal met en avant une aide financière de la métropole, annoncée lors de ses vœux 2024, pour encourager le changement de véhicule vers l’électrique. À la tête du département, elle avait déjà mis en place un tel dispositif entre 2018 et 2022 avec 83 millions d’euros qui ont permis l’achat de près de 17 000 véhicules. Le département donne la répartition des bénéficiaires de ce dispositif par conseil de territoires, les divisions métropolitaines. Marseille (6538 dossiers) et Aix (4746) réunissent les deux tiers des bénéficiaires de ces aides.

Quel contrôle ?

Si le renouvellement n’a pas connu d’accélération brutale, c’est peut-être que la mesure n’a pas été perçue comme très contraignante. La première règle à respecter concerne tous les conducteurs qui entrent dans le ZFE : apposer le fameux macaron sur leur pare-brise pour prouver leur conformité. La préfecture des Bouches-du-Rhône, qui délivre cet autocollant, recense près de 642 000 vignettes commandées, soit un taux d’équipement de presque 50 % dans le département. Mais dans les rues du centre de Marseille, où toute voiture est concernée, la fréquence est parfois bien plus réduite.

Nombre de vignettes délivrées au 5 février 2024. Document de la préfecture.

Nombre de vignettes délivrées dans le département au 5 février 2024. (Document de la préfecture)

Quant aux contraventions, 458 ont été dressées depuis janvier 2023, indique la préfecture de police. Au-delà du peu de véhicules potentiellement concernés, le risque de sanction n’a jamais été présenté comme une épée de Damoclès pour les automobilistes. Le discours politique était plus axé sur la pédagogie de la mesure, également à l’échelon de la Ville puisque la police municipale est aussi en mesure de contrôler les vignettes. “Appliquer une sanction alors qu’il n’y a pas d’alternative proposée aux conducteurs ce n’est pas une politique publique, c’est seulement mettre des contraventions pour faire du chiffre”, balaie ainsi Audrey Gatian, adjointe (PS) en charge de la mobilité à la mairie de Marseille.

L’élue estime que le développement de l’offre de transports aurait pu permettre une vraie application de la ZFE. De son côté, Damien Piga souligne aussi que la ZFE “n’est pas l’alpha et l’oméga de la lutte contre la pollution de l’air : il est plus efficace de réduire les déplacements et de développer les modes alternatifs”. Une vision que partage aussi le collectif citoyen MarsMob.

La RTM n’ayant pas encore publié ses chiffres de 2023, il est impossible de savoir si un éventuel report vers les transports en commun s’est effectué depuis septembre 2022. Les concrétisations des prochains grands projets comme l’extension du tramway ou la refonte du réseau de bus sont prévus d’ici à 2026. Peut-être que la ZFE refera alors parler d’elle.

Avec Julien Vinzent

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Commentaires

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  1. Patafanari Patafanari

    DTC la ZFE

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  2. thomaslc thomaslc

    Quelque chose me dit que ces ZFE ne vont pas faire long feu …
    Et vu comme elles sont injustes, tant mieux !

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  3. vékiya vékiya

    le bien être et l’écologie ne sont pas les priorités de ces élus si mal élus. ils courent après le rn et ceux qui crient le plus fort pensant garder leurs places. c’est ni fait ni a faire comme souvent dans la région.

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  4. Lucien LAURENT Lucien LAURENT

    Suffit de se balader dans les rues du 3ème pour constater que plus de la moitié des véhicules n’ont pas de vignette critair. Alors ils sont où les controles!

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    • Syol Syol

      Vous êtes généreux ! Je comptais hier les voiture “vignettées” en remontant le boulevard de Paris : à peine 20% des véhicules étaient en règle (enfin avaient une vignette, car il y avait deux voitures avec une vignette 4, qui n’auraient donc dû pas être dans la zone, puisqu’elle est incluse dans la ZFE).

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  5. Syol Syol

    Audrey Gatian : ““Appliquer une sanction alors qu’il n’y a pas d’alternative proposée aux conducteurs ce n’est pas une politique publique, c’est seulement mettre des contraventions pour faire du chiffre”.
    Attention : une telle phrase justifie aussi le comportement des automobilistes qui stationnent n’importe où (trottoirs, passages piétons, etc. etc.) au motif “qu’il n’y a pas assez de places de stationnement”.

    Le vrai problème est l’absence d’alternative crédible à l’utilisation de la voiture à Marseille, faute de transports en commun performants et fiables.
    Mais ce n’est pas au menu des politiques au pouvoir avec la disparition du plan bus 2025, concerté pendant de long mois, et l’apparition d’une “concertation” sur les transports : on parle, on parle et on n’agit pas.

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  6. ALAIN B ALAIN B

    N’aurait-il pas fallu une carte de résident dans la zone ZFE jusqu’au changement de voiture qui devrait être conforme avec une vrai aide suivant les revenus
    Avec des transports communs efficaces et plus nombreux les autres voitures ne devraient plus entrer dans la zone ZEF
    Alors la création de cette zone sans véritable réflexion pour la réaliser dans un temps d’une dizaine d’années est un leurre et après on accusera les habitats de ces quartiers alors que la principale raison est l’impossibilité de se déplacer et sans moyen de changer de voiture,
    C’est comme l’obligation du compostage pour tous le 1er janvier qui ne sera pas appliquée ce qui ne vent pas dire qu’il ne fallait pas aller une amélioration du tri des ordures et en particulier le compostage

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  7. Electeur du 8e © Electeur du 8e ©

    Quand on évite de préparer l’avenir en préférant préparer l’élection suivante, si possible sans “embêter” l’électeur, on finit toujours par être rattrapé par la réalité.

    Investir dans les transports collectifs, restructurer la voirie pour faire moins de place à la bagnole et plus aux autres modes, c’est du temps long. Ce temps long inconnu de celles et ceux qui sont aux commandes ici.

    On savait à l’avance que la ZFE serait un échec à Marseille.

    S’ajoute aux causes structurelles le légendaire laisser-aller local : compter sur l’autodiscipline en l’absence de contrôle, c’est croire aux apparitions de la Vierge Marie. Il suffit de voir le nombre de grosses voitures circuler sans l’ombre d’une vignette Crit’Air sur leur pare-brise bien qu’elle soit obligatoire : ce n’est pas le coût dérisoire de cette vignette qui décourage ceux qui ont les moyens d’acheter ces voitures, c’est le réflexe “moi, ma bagnole, mon je-m’en-foutisme”.

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  8. RML RML

    Le titre de l’article est un peu agaçant…
    Et orienté. Il sous entend que la ZFE ne fonctionne pas. Or, comment qualifier le résultat d’une mesure qui n’est pas appliquée.

    Personnellement cette idée de zfe est sans doute la seule bonne idée de Macron. J’entends toujours parler d’inégalités mais qu’à cela ne tienne! Les inégalités ça se comble. C’est ça la politique. Un plan de remplacement des voitures par exemple en fonction des revenus. Si on regarde la zone, je pense qu’une grosse partie du 7ème à les moyens de changer de voiture, pareil pour une partie du 2e. La question de l’aide se pose pour son autre partie et le 3ème…quant au 1er c’est ingarable…
    Je vois juste un je m’en foutisme de la santé des citoyens…mais c’est pas nouveau…

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  9. Clem Clem

    “Et surtout, au sein du périmètre ciblé par la ZFE, il s’agit de trois-quarts des voitures.”

    Gloups ! 75% des voitures immatriculées dans la ZFE seraient Crit’air 3 ?

    Ce n’est pas ce que donnent les statistiques publiques (https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/donnees-sur-le-parc-automobile-francais-au-1er-janvier-2023)

    Dans le 1er : 24% des voitures sont des Crit’air 3
    Dans le 2° : 19%
    Dans le 3° : 28%
    etc

    Dans l’ensemble des sept premiers arrondissements : 21% des voitures particulières sont des Crit’air 3. En additionnant les Crit’air 3, 4, 5 et non classées, on atteint 31% sur ces 7 arr. (et effectivement 41% dans le seul 3°).

    On est quand même loin des trois quarts non ?

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  10. Frédérique Lagny Frédérique Lagny

    Et quid de ces scooters hautement polluants, bruyants, en infraction (rajout de pot), non concernés parce qu’ils se déclarent livreurs Uber eat, ou autres plateformes. Décidément, Marseille paradis des pollueurs !

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  11. Karo Karo

    Et personne ne tique sur les 83 millions d’aides du département pour l’achat de véhicules électriques qui auraient pu être utilisés au profit du développement des transports en commun ?

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  12. mrmiolito mrmiolito

    Ça s’est appelé ZAPA, puis ZCR, puis ZFE,ça fait depuis 2007 qu’on en parle. A chaque fois ça a foiré pour cette même raison dite d”exclusion sociale’.
    La seule façon de faire tenir équitablement cette mesure aurait été de reglementer également l’accès des véhicules en fonction du CO2 émis qui lui, est plutôt fonction du poids du véhicule.
    Zone interdite aux tacots des pauvres comme aux énormes SUV des plus riches, puisque les deux posent problème… Et prime a la casse adaptée aux deux cas de figure…
    Parce que qu’on le veuille ou non, l’avenir de la voiture en ville ce sera, quand on en aura enlevé le maximum, vraisemblablement de petites voitures électriques pour tout le monde…

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  13. Court-Jus Court-Jus

    Ce n’est pas appliqué, parce que ce n’est pas réellement applicable. Et c’est tant mieux parce que c’est une mesure absurde. Quel élu va aller cribler d’amendes une famille parce qu’elle n’a pas changé de voiture ? En quoi forcer le renouvellement du parc automobile serait écologique. Ça pourrait à la marge avoir un effet sur la qualité de l’air, mais au prix de la fabrication de nouveaux véhicules, et de la mise au rebut de véhicules en état de marche.
    La ZFE c’est une mesure qui n’existe que pour son effet “écran de fumée”, rien d’autre. Pendant ce temps, on en est seulement à 21% de réalisation du plan vélo métropolitain, et l’offre de transports en commun avance à petits pas, que ce soit à l’échelle marseillaise ou à l’échelle métropolitaine. Et en l’absence d’alternative crédible, les Marseillais hors centre vont continuer à prendre leur voiture, quel que soit leur niveau d’émissions, dans la ZFE et en dehors.

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