[Retour aux sources] Le géant de Roquefavour va faire peau neuve

Reportage
le 4 Sep 2020
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De la Durance au palais Longchamp, le chantier du canal de Marseille a changé l'histoire de la ville. L'idée courait depuis des siècles avant qu'un maire et un ingénieur parviennent à le mettre en œuvre. Le plus bel ouvrage du tracé est sans conteste l'aqueduc de Roquefavour. Visite guidée avant le gigantesque chantier de sa rénovation.

Photo Emilio Guzman

Photo Emilio Guzman

La série

Depuis le robinet que l'on ouvre sans y penser, Marsactu remonte le fil de l'eau amenée par le canal de Marseille. Des rigoles aux glacier des Écrins, c'est notre retour aux sources estivales.

Il se devine à peine depuis la route qui serpente d’Aix à Ventabren. Les hautes futaies des bords de l’Arc cache l’ouvrage à la vue. Soudain, il apparaît dans toute la majesté de son enjambement de pierre. Comme une réplique de l’antique pont du Gard qu’un excentrique aurait choisi de planter là, au-dessus de l’Arc, d’une départementale et d’une voie de chemin de fer. L’aqueduc de Roquefavour ne peut se revendiquer d’une naissance antique, ce géant calcaire n’a que 170 ans. Mais cet âge vénérable rend nécessaire quelques menus travaux. Il va bientôt disparaître dans le nuage métallique d’un gigantesque échafaudage de 80 mètres de haut qui va masquer ses courbes pendant plus de trois ans.

La métropole Aix Marseille métropole doit lancer le chantier de rénovation de ce monument historique dont la particularité est d’être toujours en activité. Car, là haut, sous le ciel bleu, coule l’eau de la Durance qui part de Saint-Estève-Jeanson pour dévaler au pas mesuré d’un mètre seconde les quelques 83 kilomètres qui sépare son lit naturel de Marseille.

Une lourde rénovation
Dès le mois de septembre vont débuter des travaux de rénovation pilotés par la métropole, propriétaire de l’ouvrage. Ils consistent à mettre fin aux désordres qui affectent l’aqueduc et notamment à “arrêter la dégradation des parements en pierre et protéger les tabliers du ruissellement”. Un énorme échafaudage va entourer l’ouvrage. Dès à présent, une partie des arbres les plus proches ont été coupés. La durée totale du chantier est de 41 mois avec 80 % de financement de la métropole, le reste étant financé par la direction des affaires culturelles, c’est-à-dire l’État, au titre des monuments historiques. Le montant des travaux est évalué à plus de dix millions d’euros.

Mettre fin à la soif

L’histoire est connue. Au XIXe siècle, la capitale du département a chaque été la langue en cuir. Il est commun de faire garder les fontaines par des hommes en armes quand sévit la sécheresse. L’eau qu’on tire de l’Huveaune et du Jarret, à peine buvable, est rationnée. Le choléra frappe comme la dysenterie. Ramener de l’eau fraîche en quantité est un projet ancien de la municipalité. Le maire de l’époque, Maximin Consolat, fait du choix de bâtir un canal entre la Durance et Marseille une “décision irrévocable” : “Quoi qu’il en coûte, quoi qu’il advienne, le canal s’exécutera”. De 1838 à 1849, 5000 ouvriers se mettront à la tâche.

Il faut traverser la vallée de l’Arc, point trop près de la ville d’Aix qui a refusé de participer aux travaux. Imaginez alors Frantz-Mayor de Montricher, un jeune freluquet de 26 ans à peine, passé par Thiers, puis diplômé des Ponts et chaussées et de Polytechnique. Il a déjà à son actif un tronçon de la ligne ferroviaire Paris-Lyon-Marseille. D’origine suisse, son père est négociant à Marseille, il le rejoint pour toper avec le maire et abattre en ingénieur sûr de lui et de son siècle ces titanesques travaux : 84 souterrains dont certains de plusieurs kilomètres, 18 aqueducs et douze bassins. On l’imagine, barbe blonde et redingote, contemplant l’Arc en contrebas depuis l’escarpement rocheux qui domine la passe.

Les autres épisodes de la série d’été “Retour aux sources”

L’aqueduc contre la conduite forcée

Il a choisi de bâtir l’aqueduc à cet endroit car c’est le point le plus étroit de la vallée de l’Arc, raconte Laurent Chapon, directeur du service patrimoine de la société des eaux de Marseille métropole (SEMM) qui nous amène sur ces traces. Montricher a hésité un moment avec un système de conduite forcée et de siphon permettant de traverser la vallée, via une canalisation. Au final, il a opté pour un aqueduc, plus classique dans sa conception mais plus solide“. Le risque était que l’énorme tuyau courbe qui aurait enjambé l’Arc à 30 mètres de haut ne résiste pas à la pression, coupant brusquement l’alimentation en eau de centaines de milliers de Marseillais. A-t-il été inspiré par l’oppidum celto-ligure dont les fortifications affleurent la garrigue à quelques mètres ? Il choisit en tout cas une méthode vieille comme les Romains.

Il n’y a pas d’esclaves au bord de l’Arc mais des ouvriers qui triment, dont la moitié de Piémontais si l’on en croit Jean-Albert Chiapero qui a réalisé un bel ouvrage illustré de cartes postales sur le canal (lire le premier épisode sur la fin des aiguadiers). Plus de 900 ouvriers pour le seul aqueduc en 1841. “La pierre sur place était de mauvaise qualité, reprend Laurent Chapon depuis la piste qui serpente entre les chênes kermes jusqu’à la tête de l’aqueduc. Heureusement, ils ont trouvé deux carrières situées à six kilomètres. Une ligne de chemin de fer de 9 kilomètres de long a été construite pour acheminer les pierres“. Sur place, 300 tailleurs de pierre se mettent à l’ouvrage. Un entrepreneur qui devait mener le chantier finit par jeter l’éponge, l’aqueduc sera réalisé en régie avec Montricher à la supervision. Le chantier a même son propre commissariat de police pour encadrer ces hommes qui vivent sur le chantier.

La bastide de Frantz-Mayor de Montricher. Il y a résidé durant toutes les années de construction du canal. Photo : Emilio Guzman

Une bastide pour l’ingénieur Montricher

Pour faciliter sa tâche, une bastide est construite pour Montricher au pied du chantier avec bassin d’agrément et chapelle privative. Nous sommes au XIXe siècle, on ne s’interdit rien. “Mais quand on parle d’ouvrage d’art, à l’époque, il fallait l’entendre au sens premier du terme, défend Laurent Chapon, en montrant du doigt comment les trois rangs d’arcades offre une perspective sans défaut. Il travaillait au cordeau et le résultat est proche de la perfection“.

Il faudra cinq ans pour achever l’ouvrage de bord en bord. D’abord, les fondations puis les piles, et enfin le premier rang d’arcades à 34,1 mètres de hauteur. Le second grimpe à 34,9 mètres et le dernier rang à 15 mètres. “Les pierres étaient hissées via un treuil hydraulique sur la rive droite, reprend le directeur de service. C’est l’eau de l’Arc qui était mise à profit”.

Les dimensions
L’aqueduc de Roquefavour est réputé être l’ouvrage en pierre le plus grand du monde, sans que cette vantardise ne puisse être sourcée. Il mesure 82,50 mètres de haut pour 375 mètres de long et cinq mètres de large. Il est composé de trois niveaux d’arcades. Le premier rang comprend douze arcades, le second 15 et le troisième, 53 arches de cinq mètres d’ouverture.

Aujourd’hui, la tête du tunnel est barrée d’un portail avec digicode et barbelés. Laurent Chapon doit prévenir la société de surveillance de notre présence. La jolie maison de gardien est rénovée mais n’accueille plus personne depuis 1988. L’endroit est isolé dans un coin encaissé contre la falaise. L’eau du canal sort de la pierre via un tunnel. Un déversoir permet de dévier l’eau jusqu’à l’Arc en cas de problème. Mais il n’y a plus de trait bleu face au ciel. Depuis les années 1970, le canal passe par une conduite en béton surmontée d’une membrane en PVC.

Laurent Chapon, directeur du service patrimoine de la société des eaux de Marseille Métropole ne vient pas régulièrement sur les lieux. Aujourd’hui, il a les clefs. Photo : Emilio Guzman

Plus d’eau à ciel ouvert au sommet

“En 1971, ils ont mis le canal au chômage pendant quatre ans, le temps des travaux, explique Laurent Chapon. L’eau passait alors par deux canalisations“. Une conduite en béton repose donc sur l’ancien dispositif constitué de 60 000 briques qui, au fil des ans, avait perdu son étanchéité. On ne chemine donc plus au bord de l’eau. Elle entre tout de même en grondant sous la vanne. “Le débit est mesuré par des capteurs qui permettent de suivre en temps réel la quantité d’eau acheminée, reprend l’agent de la SEMM. L’idée est de coller le plus possible aux besoins en eau tout en en gaspillant le moins possible“.

Sur le pont, plus un bruit d’eau. On oublie l’utilité de l’ouvrage, happé par le paysage qui s’ouvre en grand : la Sainte-Victoire offre son profil. La Sainte-Baume affleure et la cheminée de la centrale de Gardanne sert de poteau mitan au paysage. Il est à peine troublé par les TGV qui glissent sans un bruit en contrebas. La bastide de Montricher est toujours en place, avec quelques belles demeures, sans caractère. Dès le XIXe, l’hôtel restaurant Arquier permet aux Aixois de venir prendre le frais au bord de l’ouvrage. Il apparaît, aérien, sur les cartes postales dès 1850. D’en bas, on n’imagine pas les quatre pierres de 15 tonnes chacune qui ornent chaque tête de l’aqueduc. “Elles n’ont aucune mécanique, constate Laurent Chapon. Elles servent juste d’ornement“. 60 tonnes à 80 mètres de haut, un nuage au dessus de l’eau.

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Commentaires

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  1. Zumbi Zumbi

    Où il nous est rappelé qu’on est capable de bâtir utile, durable et beau. Et en régie, pas en PPP !

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  2. Ricardo Lima Ricardo Lima

    Merci pour ce rappel historique. Un détail: je n’y trouve pas la localisation ni la possibilité d’accès à la bastide F-M de Montricher. Peut-on la visiter?

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    • Ricardo Lima Ricardo Lima

      … doute , c’est peut-être devenu l’Hôtel Restaurant Arquier? R. L.

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    • Benoît Gilles Benoît Gilles

      Bonjour, la bastide est toujours privée. Elle n’est donc pas visitable à moins que les propriétaires actuelles l’ouvrent pour les journées du patrimoine. Je n’ai pas trouver trace d’un classement qui aurait suivi celui de l’aqueduc en 2002. En revanche, l’hôtel Arquier existe toujours, un peu plus bas sur la route en direction d’Aix.

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  3. Dark Vador Dark Vador

    Je connais cet ouvrage depuis longtemps et pourtant, j’ai le plaisir de le redécouvrir en cheminant dans l’article. Il est très probable que j’aille le revisiter du coup, l’envie m’en a été donnée. Merci Benoît 😉

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  4. Jacques89 Jacques89

    Merci pour ce reportage: belles photos. Manque juste une petite carte: St Christophe, Réaltort…
    Tant qu’il y de la glace sur les glaciers (Blanc et Noir) des Ecrins, il y a plus d’eau qu’il n’en faut et d’ailleurs les dernières inondations entre Pertuis et Cavaillon ont montré que la fonte s’accélère. Quand le stock sera épuisé, c’est là que les problèmes vont commencer.

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  5. Regard Neutre Regard Neutre

    @☼Benoît Gilles,
    Votre article,remarquable, rend hommage à l’intelligence des acteurs publics de l’époque, qui ont eu l’audace d’engager des travaux pharaoniques pour connecter Marseille à la Durance.On ne se lasse pas de regarder cet magnifique ouvrage en cheminant le long de l’Arc.
    Cependant,pour assouvir ma curiosité sur la terminologie de cet ouvrage d’art,pourriez-vous nous préciser où se trouvent les quatre pierres, de 15 tonnes chacune —soit un volume de 5.500 m3 la pièce—, qui ornent chaque tête de l’aqueduc.C’est quoi la tête de l’aqueduc,le mur de tête sur les arches du 3ème niveau ?
    Cordialement

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    • PierreLP PierreLP

      Franz-Major de Montricher n’a pas participé à la construction du chemin de fer Avignon Marseille. Il a travaillé sur le projet à tracé direct établi par Kermaingant, auquel a été préféré le tracé par Arles présenté par Paulin Talabot, qui a été inauguré en janvier 1848.

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    • Benoît Gilles Benoît Gilles

      Bonjour, je suis peu sûr de mon emploi du mot tête que j’ai utilisé avec “tête de pont”. Il s’agit de deux blocs de part et d’autres de la cunette de l’aqueduc. Une des photos d’Emilio Guzman permet de les voir dans le diaporama. Le directeur de la SEMM m’assurait lors de la visite que ces blocs n’avaient pas de fonction mécanique mais uniquement comme symbole de l’effort consenti par les travailleurs du chantier.

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    • Regard Neutre Regard Neutre

      @Benoit Gilles,
      Je vous remercie pour cette précision sur l’explication de la symbolique de ces blocs de 15 tonnes.Leur masse représente en effet les efforts démesurés consentis par les compagnons.
      Votre article rend ainsi hommage à ces bâtisseurs d’un ouvrage d’art majestueux.
      Bien cordialement

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  6. Tarama Tarama

    Merci pour ce bel article.

    (Où l’on apprend que les aixois ont refusé le train, mais aussi l’eau… Incurables).

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