Que dit vraiment le rapport de l'OCDE sur Marseille ?

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le 10 Déc 2013
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L'OCDE n'a certes pas la renommée du New York Times auprès du grand public. Toujours friande de points de vue extérieurs positifs sur la ville, la mairie avait pris ses ciseaux pour découper et traduire l'article élogieux publié en septembre par le quotidien américain. Mais un rapport de l'Organisation de coopération pour le développement économique, qui regroupe les 34 pays les plus riches du monde, c'est du solide, du sérieux, du documenté. Ce lundi matin, lors du conseil municipal, Renaud Muselier (UMP) n'a donc pas résisté à citer le travail rendu public jeudi dernier :

Il y a des réalités que personne ne peut nier, le rapport de l'OCDE, qui vient de sortir, classe très favorablement notre territoire. Premier constat : l'agglomération a enregistré la deuxième plus forte croissance de l'emploi des métropoles européennes entre 2000 et 2012 et place Marseille devant Milan, Barcelone ou Rotterdam. Deuxième constat : la ville se hisse enfin au 2e rang pour son dynamisme parmi 114 agglomérations européennes de plus de 500 000 habitants.

Soucieux de ne pas occulter tout un pan du rapport, le conseiller municipal a précisé que "cela ne l'empêche pas d'être une des plus inégalitaires de France en matière de revenus et de chômage". Avant de revenir très vite au sujet de son discours : "Oui mes chers amis, 2013 a été une belle aventure."

Cette présentation a fait réagir Félix Weygand, le président du groupe d'opposition Faire gagner Marseille. Ce rapport, 220 pages tout de même, il l'a lu pendant le week-end, a-t-il insisté. Sous-entendu pas ceux qui le brandissent comme une source de louanges. Première remarque : "Cette étude ne dit nullement que les performances annoncées sont celles de Marseille intra-muros". Brouhaha dans les rangs de la majorité. "Oui, c'est Bouc-Bel-Air !", moque Yves Moraine. Réclamant le silence, Weygand se heurte au maire qui lui rétorque : "Ne dites pas de contre-vérités alors".

L'exposé du président du groupe socialiste accentue la charge : "Nous avons une ville-centre, avec une pyramide des âges déséquilibrée, des poches de misère et de pauvreté et des problèmes de dynamique extrêmement graves", poursuit-il, faisant se redoubler le vacarme. L'estocade lui vaut ensuite des accusations de "Marseille bashing" : "Le problème de cette aire métropolitaine qui est révélé par l'étude, c'est bien le fait que l'absence de dynamisme et les problèmes de cette ville plombe celui de la métropole."

Baissons le volume. Au lendemain de sa présentationMarsactu avait déjà souligné le tableau très contrasté du territoire qu'offre cette étude. Dans la foulée du conseil municipal, nous avons voulu aller plus loin. Voici ce que dit vraiment l'étude de l'OCDE.

Marseille et quatre départements

N'en déplaise à Jean-Claude Gaudin, son interlocuteur socialiste ne disait pas de "contre-vérités" en affirmant que le périmètre de l'étude n'était pas "Marseille intra-muros". Celui pris en compte par l'OCDE, selon sa notion d'"aire urbaine fonctionnelle", déborde en fait sur les trois départements voisins (au sud-est, on aperçoit celle de Toulon) :

perimetre_ocde2

Source : base de données métropolitaine de l'OCDE, traitement Marsactu

La dérive progressive de Renaud Muselier des termes "territoire" et "agglomération" vers "Marseille" et "la ville" est donc trompeuse. Mais pour évoquer un autre périmètre, celui des sujets abordés, l'analyse de la situation économique qui a fait l'objet de tous les commentaires à Marseille n'en représente qu'un tiers. Le reste constitue une mine d'informations et de recommandations considérables sur la gouvernance métropolitaine, appuyée sur de nombreux exemples à l'étranger.

Le bon point économique

La croissance de l'emploi, soutenue par un dynamisme démographique, "place Aix-Marseille au 1er rang des métropoles françaises, devant Nice, Toulon et Montpellier". "La croissance de l'emploi dans l'aire métropolitaine Aix-Marseille a été soutenue à Marseille même, mais surtout dans les communes environnantes". Entre 1999 et 2010, pendant que Marseille et les 49 communes alentours accueillaient 12% d'emplois supplémentaires, les agglomérations d'Aix et de Salon-de-Provence bondissaient de 35 et 25%. Pas Bouc-Bel Air mais Rousset avec ST Micro et Salon avec la logistique donc.

La métropole dans son ensemble a en tout cas eu "une résilience particulière à la crise". Les explications de l'OCDE recoupent largement celles de Patrick Tanguy, de l'agence d'urbanisme de l'agglomération marseillaise, dans une interview à Marsactu : en bref, l'économie métropolitaine est diversifiée, et repose sur des éléments dynamiques (tourisme, haute technologie) comme d'autres peu sensibles à la conjoncture (emplois publics, retraités…). "Sur les plans de l'innovation ou de l'attractivité économique, elle a marqué des points ces dernières années, même si des enjeux de taille demeurent, notamment concernant la compétitivité du port en perte de vitesse ou la qualification de la main d'oeuvre locale", conclut le chapitre.

La métropole fracturée

Le chapitre suivant ne fait que 20 pages, mais il concentre "les défis considérables" du territoire. En un mot : ses fractures. Les 10% les plus riches gagnent ainsi 8,4 fois plus que les 10% les plus pauvres. "Cette polarisation des revenus s'observe non seulement entre les individus mais aussi entre les communes. (…) La métropole provençale comprend des « poches » de pauvreté", poursuit l'étude. Celles-là même sur lesquelles Félix Weygand insistait.

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En vertical, l'écart de revenus entre les riches et pauvres (8,4 pour Aix-Marseille). Source : Insee.

Deux autres graphiques complètent le tableau, sur le chômage et l'éducation (pp. 62 et 63) avec des taux qui varient du simple au quadruple suivant les communes ou arrondissements de Marseille. "De nombreux travaux de recherche montrent que des situations d'inégalités importantes et un taux de chômage élevé chez les jeunes créent des conditions favorables à l'émergence de la criminalité. Ce mécanisme semble particulièrement à l'oeuvre dans l'aire métropolitaine d'Aix-Marseille." Tout est dit. Mais il reste encore dix pages dans ce chapitre de toutes les désillusions.

Transports : le modèle américain

Le constat de la section suivante ne surprendra personne : "Une faible offre de transports publics à l'échelle de la métropole". Il est même à l'origine du projet de métropole porté par le gouvernement, comme le rappelait vendredi le préfet Laurent Théry. En résumé, si l'OCDE considère que la ville centre est plutôt bien desservie, malgré un réseau réduit de métro et de tramway, le passage à l'échelle métropolitaine s'apparente à un saut dans le vide : "77% de la population habitant en zone péri-urbaine n'a aucun accès aux transports publics, 14% de la population a une accessibilité limitée et 2% seulement a une accessibilité élevée". D'où cette comparaison internationale surprenante, faisant d'Aix-Marseille un alter ego de Los Angeles, non pour le cinéma mais pour la place de la voiture.

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Source : OCDE.

Là encore, l'OCDE a le souci de revenir aux conséquences sociales de cet état de fait : "Au-delà des problèmes de congestion et de pollution, la déficience en matière de transports publics contribue également à amplifier les inégalités d'accès à l'emploi."

Les Marseillais font du "Marseille bashing"

L'une des qualités de cette étude, c'est la multiplicité des sources qu'elles regroupe. Parfois, elle n'a pas eu à aller très loin, citant ainsi une étude de l'Agam de 2013 (document provisoire). "Selon cette étude, l'agglomération de Marseille est bien classée par rapport aux autres agglomérations françaises sur le plan des indicateurs économiques, mais elle est en queue de classement pour la qualité de vie et l'attractivité des personnes. La synthèse de ces différents résultats place Marseille en queue de classement". Une autre étude, basée sur un sondage de la population commandé par la Commission européenne, le confirme. "Un quart de la population marseillaise exprime un haut niveau de mécontentement concernant la qualité de vie dans leur ville. Marseille fait ainsi partie des villes où le niveau de satisfaction a le plus diminué depuis 2006 (-11 points)."

Difficile de ne pas suivre le chemin proposé par l'OCDE, d'un rapport à l'autre. Ces 151 pages sont d'autant plus cruelles pour la majorité municipale qu'elles ne concernent, elles, que "Marseille intra-muros". Au niveau des équipements sportifs, les 500 habitants interrogés mettent ainsi Marseille pas très loin de la zone de relégation des 79 villes, idem sur la culture. C'est un peu mieux pour l'école (milieu de tableau) ainsi que les transports et la santé. Le flop 10 est atteint pour la qualité des espaces publics (46% d'insatisfaits).

On passera sur la sécurité, les espaces verts, la qualité de l'air, où le rouge est mis à tous les tons. Même le supposé creuset d'intégration est mis à mal par les réponses. Seuls 56% voient la présence d'étrangers comme une chance pour la ville et 45% pensent qu'ils sont bien intégrés. Difficile de fustiger un "Marseille bashing", quand il vient d'un échantillon représentatif de ses habitants, qui vont même jusqu'à reproduire le terrible triangle Marseille-Naples-Palerme sur la propreté :

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Sur ce point au moins, le maire pourra toujours dire que c'est la faute de la communauté urbaine, présidée par un socialiste…

L'étude de l'OCDE :

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Commentaires

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  1. Anonyme Anonyme

    Donc, si on lit bien le rapport, Muselier, Gaudin et Moraine auraient mieux fait de faire les canards sur ce rapport de l’OCDE !

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  2. Tresorier Tresorier

    Un rapport de plus qui ne nous apprend rien.

    Quand je vois majorite et opposition se le balancer a la gueule alors qu’elles ont mene la meme politique de refus des espaces verts, entreprises, densification urbaine ou transports en commun (… Liste non exhaustive), ca laisse songeur.

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  3. Anonyme Anonyme

    Félix Waygand, c est celui qui était Président du Coneil général?? Qu est ce qu il fait au conseil municipal?

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  4. Anonyme Anonyme

    Félix Waygand, c est celui qui était Président du Coneil général?? Qu est ce qu il fait au conseil municipal?

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  5. Mistral Boy Mistral Boy

    « Un quart de la population marseillaise exprime un haut niveau de mécontentement concernant la qualité de vie dans leur ville. Marseille fait ainsi partie des villes où le niveau de satisfaction a le plus diminué depuis 2006 (-11 points). »

    Ces quelques lignes suffisent à faire comprendre à Gaudin que les marseillais sont mécontents de son action (ou plutôt de son inaction) à la Mairie.

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  6. anonyme anonyme

    A de mieux en mieux. Décidément, c’est une tradition au Ps, les dynastie! j’espère que Mennucci aura le courage de mettre fin à ce système. Mennucci incarne le renouveau des pratiques politiques.

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  7. Ballbreaker Ballbreaker

    ça m’aurait fortement étonné que Marsactu ne prenne pas la défense de Weygand et n’essaie pas d’enfoncer Gaudin…

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  8. Edmond Dantes Edmond Dantes

    C’est effectivement bien dommage de lire que les marseillais sont si mécontents de leur ville, mais il ne faut pas se plaindre que rien ne se fasse comme il le faudrait, c’est bien connu et entendu, « je cite: Moi je suis Marseillais, et ici on fait ce qu’on veut ,c’est pas les autres ??? qui vont dicter ce qu’on a à faire. « Parti de ce postulat, je vois guère comment dans notre société républicaine et citoyenne on pourrait faire quelque chose dans une ville dont même une grande partie des habitants se sent au dessus des lois, et puis comme il parait que la France elle même est considérée comme irréformable(articles récents publiés sur la toile)difficile de suivre un exemple.
    Je vis à Marseille, j’aime cette ville qui pour moi est comme un enfant capricieux, allez Marseille 400 ans de caprice, c’est trop maintenant il faut grandir. Tu verras c’est bien aussi

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