Plusieurs plaintes déposées pour harcèlement sexuel à l’université d’Aix-Marseille

Enquête
Benoît Gilles
6 Oct 2017 2

Suite à la visite des quatre tutelles au sein de l'unité de recherche dirigée par Didier Raoult, quatre plaintes pour harcèlement sexuel ont été déposés à l'encontre de chercheurs ou d'enseignants travaillant au sein de l'institut hospitalo-universitaire.

La loi du silence semble soudain moins implacable. Le 7 juillet dernier, des représentants des quatre comités d’hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT) de l’Inserm, d’Aix-Marseille université, du CNRS et de l’IRD, se rendaient en délégation au sein de l’unité de recherche sur les maladies infectieuses tropicales émergentes (Urmite) (lire notre article). Installée dans le tout nouveau institut hospitalo-universitaire (IHU) de la Timone, cette unité de recherche est dirigée par le directeur de l’IHU lui-même, le célèbre chercheur en infectiologie Didier Raoult.

Si une telle visite, inédite dans sa forme, était organisée, c’est parce qu’elle faisait suite à de graves présomptions de mal-être au travail, harcèlement moral et sexuel et agression sexuelle. Le rapport issu de cette visite est attendu dans les jours qui viennent. Ces faits de harcèlement sexuel apparaissent dans la version provisoire du rapport que nous avons pu consulter.

Ces éléments motivent également la demande d’une inspection de l’inspection générale de l’administration, de l’Éducation nationale et de la recherche (IGAENR) formulée par Nicolas Castoldi, le directeur de cabinet adjoint de la ministre de l’enseignement supérieur, le 1er août dans un courrier que nous nous sommes procuré. Nicolas Castoldi évoque des “faits de nature pénale [qui] ont fait l’objet de signalements”.

Extrait de la lettre d’Eric Castoldi au chef de service de l’IGAENR.

Mais le volet le plus grave de ces présomptions a connu une brutale accélération durant l’été. En effet, l’un des syndicats de l’enseignement supérieur et de la recherche, le SNPTES, a décidé de porter plainte auprès du procureur de Marseille, le 4 août dernier. Outre la dénonciation anonyme de leurs conditions de travail par des ingénieurs et techniciens de recherche, cette plainte soulève aussi des faits plus graves encore :

Le SNPTES a également été informé de ce que certains jeunes étudiants/chercheurs, le plus souvent de nationalité étrangère, ont été victimes depuis plusieurs années de faits pouvant revêtir la qualification de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles, ainsi que d’autres qualifications pénales, et qui se seraient produits là encore au sein de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU).

Selon le secrétaire national du syndicat, Laurent Diez, deux premières plaintes ont été déposées par d’anciennes doctorantes au mois de juillet pour des faits de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle à l’encontre d’un directeur de recherches de l’Urmite. Ces plaintes sont confirmées par la directrice générale des services d’AMU, Dominique Escalier. “Ces deux signalements ont été traités par notre cellule anti-harcèlement au sein de l’université et ont fait l’objet d’une enquête administrative, explique-t-elle. À l’issue de celle-ci, le président a signalé ces faits au procureur de la république”.

En parallèle de ce signalement, ce directeur de recherche de l’Urmite a été mis à pied en attendant le passage devant un conseil de discipline. Celui-ci devrait également entendre le directeur de l’école doctorale des sciences de la vie et de la santé qui chapeaute ce secteur de la recherche.

Défaut de transmission

En effet, lorsque les langues ont commencé à se délier à propos des faits supposés de harcèlements subis au sein de l’unité de recherche, ces deux cas ont rapidement été porté à la connaissance du secrétaire académique du SNPTES. Il a alors appris que les deux doctorantes avaient été reçues par le directeur de l’école doctorale des sciences de la vie et de la santé, par ailleurs collègue de travail du directeur de recherche incriminé.

“Nous avons eu une entrevue avec ce directeur de l’école doctorale car nous savions que plusieurs dossiers de harcèlement lui ont été transmis sans savoir les suites qui avaient été données à ces cas, explique Laurent Diez, du SNPTES. Il s’est engagé à nous transmettre ces dossiers ce qu’il n’a pas fait”.

Dominique Escalier confirme que le directeur de l’école doctorale avait bien eu connaissance de ces cas “mais qu’il n’en avait informé que le directeur de l’unité”, en l’occurence, Didier Raoult. “Nous aurions apprécié que ces dossiers soient au moins transmis au président de l’université”, regrette Dominique Escalier. nous n’avons pas réussi à joindre le directeur de l’école doctorale dans le temps imparti à cette enquête.

Nouvelle plainte contre un proche de Raoult

À ces deux premières plaintes, s’ajoutent de nouveaux cas de harcèlement sexuel présumés. Une étudiante d’un autre laboratoire de recherche en économie de la santé, également rattaché à l’IHU, le Sesstim, aurait également porté plainte à l’encontre d’un autre directeur de recherche de l’Urmite, proche de Didier Raoult, pour des faits de harcèlement sexuel.

À la suite de la visite des CHSCT, le 7 juillet, Didier Raoult avait répondu à nos confrères de l’agence spécialisée AEF en minimisant clairement les soupçons de harcèlement et d’agression sexuelle. “À ma connaissance, ce genre de choses ne se passe pas, hormis une plainte, une histoire d’amour qui a mal tourné selon le rapport que j’ai eu de la police, arguait-il alors. Nous avons interdit à ces deux personnes de se rencontrer sans témoin. Au-delà, il ne m’appartient pas d’enquêter. Par ailleurs, il y a eu un soupçon sur quelqu’un. Nous avons pris des mesures pour qu’il ne puisse plus y avoir un tel soupçon et il n’y a ensuite rien eu de plus.” 

Dans le rapport des CHSCT dont nous avons pu lire une version provisoire, Didier Raoult réitère cette position reprise par les rédacteurs du rapport :

Il indique n’avoir été au courant que d’un seul cas de harcèlement sexuel ; son action a consisté à séparer les protagonistes, sans distinction entre la victime et l’harceleur. Il n’en a pas référé à la hiérarchie, en revanche, il stipule en avoir discuté avec le commissaire de police.

“Étude sur les préférences sexuelles”

Enfin, une autre jeune femme, d’origine étrangère, a déposé plainte le 21 juin également pour des faits de harcèlement sexuel. Également étudiante en économie au Sesstim, elle avait rendez-vous en décembre avec le directeur de thèse de son mari, lui-même étudiant en doctorat dans le même champ disciplinaire. Dans la plainte transmise au parquet que nous avons pu consulter, elle décrit en détail cette entrevue avec l’enseignant qui aurait très vite pris un tour sordide. Selon le témoignage de cette jeune femme que nous avons rencontrée, le professeur, sous couvert d’une étude scientifique “sur les préférences sexuelles des êtres humains” de sa culture, lui a directement fait des avances sexuelles.

Lui proposant même, affirme-t-elle, de se rendre dans une pièce attenante pour se déshabiller. “J’ai refusé ses avances”, explique-t-elle. Toujours selon la victime présumée, le professeur aurait alors proféré des menaces à son encontre et envers son mari. “Ne sais tu pas te comporter avec les blancs ? Les Anglais ne vous ont donc pas bien dressés pour agir avec les blancs ?”, aurait-il demandé en référence au passé colonial de son pays. Face à ces refus répétés, le professeur aurait également proféré des menaces de mort.

Pratiques habituelles

À la suite de cet entretien, la jeune femme a pris conseil auprès d’autres étudiants qui lui ont, selon ses dires, conseillé de céder à ces menaces. Ils lui auraient indiqué qu’il s’agissait de pratiques habituelles à l’université et qu’un refus pouvait avoir de graves conséquences sur la poursuite de ses études. Enfin, en février et en mars, cette étudiante a poursuivi ses recherches de stage. Elle explique donc avoir rencontré deux autres chercheurs du même laboratoire qui lui auraient conseillé d’accepter les propositions du premier enseignant. L’un d’eux lui aurait également proposé de rémunérer son stage en échange de “faveurs sexuelles”.

Elle aurait également refusé malgré les conséquences que ces refus pouvaient avoir sur la suite de ses études et la soutenance de son master. Elle explique avoir fini par raconter son histoire à son mari fin mars. “Comme tous les gens de ma culture, je suis très fière. Je mettais ça sur le compte de différence culturelle. Mais quand j’ai compris que cela pouvait avoir des conséquences sur nos carrières, j’ai choisi de lui en parler”, explique-t-elle.

Saisine de la cellule anti-harcèlement

Devant la gravité des faits, son mari a décidé de saisir la cellule anti-harcèlement mise en place par Aix-Marseille université. Les deux époux ont donc eu trois entretiens avec des membres de cette cellule durant le mois d’avril. “Les rendez-vous ne se sont pas bien passés, explique-t-il. J’ai eu l’impression que les faits que nous soulevions n’étaient pas pris au sérieux. On m’a également demandé si je comptais finir mon doctorat ce que j’ai pris comme une menace implicite”. Les deux époux ont donc décidé de saisir la justice et de contacter leur ambassade pour faire valoir leurs droits.

Finalement, dans un courrier du 25 juillet 2017, le président d’Aix-Marseille Université, Yvon Berland leur a signifié le classement sans suite de leur signalement :

Une enquête administrative, visant à faire toute la lumière a ensuite été menée conjointement par l’Université et le CNRS, employeur des deux chercheurs que vous impliquiez. Dans ce cadre, ont été recueillis les explications des intéressés et les témoignages de nombreuses personnes, encadrants et étudiants. Au terme de cette démarche nous n’avons relevé aucune preuve tangible ou élément venant corroborer votre signalement. Par ailleurs, vous n’avez pas produit aucune pièce au soutien de vos allégations. Dans ces conditions, je vous informe qu’aucune suite ne peut être donnée à votre démarche.

Le courrier ne dit rien d’une éventuelle transmission au parquet de leur signalement. Or, l’article 40 du code pénal, impose à tout fonctionnaire qui a connaissance de faits potentiellement délictueux de les signaler à la justice. “Nous ne transmettons au parquet que si nous avons le moindre élément nous permettant de penser que le soupçon est avéré, explique Dominique Escalier. Nous avons entendu les personnes incriminées, des étudiants et étudiantes proches de la plaignante mais aussi des anciennes étudiantes de cet enseignant. Aucun ne nous a indiqué avoir subi ou été témoin de tels faits. Par ailleurs, l’entretien a eu lieu dans un couloir avec des témoins fort peu éloignés de la scène car le service était en travaux. Enfin, cette personne affirmait avoir des preuves formelles, notamment des SMS qu’elle ne nous a jamais fournies”.

De son côté, la jeune femme nie avoir promis la moindre preuve formelle : “Je n’ai aucun élément de ce type et je ne pouvais en avoir. Je n’ai jamais échangé par SMS avec cette personne. Je n’ai pas enregistré la conversation parce que je m’attendais pas à ce type de comportement. Enfin, si l’entretien a bien eu lieu dans un couloir, les autres personnes étaient trop éloignées pour entendre quoi que ce soit.”

Tract anonyme

En juillet dernier, une lettre anonyme avait été placardée sur la porte de l’IHU avec ces mots : “Le comité harcèlement sexuel à l’université n’est pas une autorité judiciaire. Vous pouvez porter plainte devant la justice pénale de harcèlement. Vous devez vous adresser à un commissariat de police”.

Dans un courrier interne adressé à l’ensemble des étudiants le 3 juillet, le professeur Didier Raoult avait exprimé son “désaccord avec le procédé” tout en incitant ces derniers à alerter les autorités : “c’est la justice qui règle ce type de situation, pas la rumeur”. C’est désormais à la justice de faire toute la lumière sur ces soupçons et sur la façon dont l’université les a traités.

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