Depuis le 5 novembre, plus de 2700 personnes ont été évacuées. Aujourd'hui, elles sont encore des centaines à ne pas avoir réintégré leur logement. Nombre d'entre elles vivent un parcours du combattant. Plongée en son et en images dans la vie de ceux que l'on nomme "les délogés".

Ils seraient, selon les derniers chiffres de la mairie, environ 500 à être toujours hébergés à l’hôtel depuis le drame de la rue d’Aubagne et la vague d’évacuation qui s’est ensuivie. Beaucoup plus, selon les collectifs et associations mobilisés sur le sujet. Sans compter les personnes hébergées chez des amis, de la famille, sorties des radars ou relogées dans des « logements tiroirs ». Après le 5 novembre, jour de l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne, plus de 2700 Marseillais ont été évacués de chez eux, en un claquement de doigts. Des centaines de personnes voient s’installer dans le temps une situation qu’ils pensaient être temporaire. Aujourd’hui, beaucoup se disent psychologiquement fatigués, lassés de subir des événements sur lesquels ils n’ont aucune prise.

Pour Marsactu, cinq d’entre eux ont accepté d’ouvrir la porte de la chambre d’hôtel, appart’hôtel, ou appartement temporaire, devenus leur lieu de vie. Ces Marseillais, d’âges et de milieux socio-professionnels différents racontent comment, du jour au lendemain, leur quotidien a basculé. Plongée dans le vie de ceux que l’on nomme, « les délogés ».

Odette, 70 ans, retraitée, 6 mois d’hôtel

Odette Marguery a vécu rue Jean-Roque si longtemps qu’elle ne saurait dire combien d’années. Cette retraitée fait partie des premières personnes qui, après les effondrements des immeubles rue d’Aubagne, ont été évacuées à la hâte. Rencontrée six mois plus tard, Odette, accompagné de son chat, est toujours à l’hôtel. Depuis sa chambre exiguë, elle regarde passer le temps.

Photo : Emilio Guzman.

L’évacuation

Absente lors de l’annonce de l’évacuation, Odette a retrouvé son immeuble fermé lorsqu’elle est rentrée, le lendemain. Elle a donc dû attendre la venue de la police et des marins-pompiers. Sous leur supervision, la vieille femme a fait ses affaires en une heure seulement. Depuis, elle n’est jamais retournée chez elle.

Photo : Emilio Guzman.

Le quotidien

Quand Marsactu rencontre Odette, elle vit donc dans un espace d’une dizaine de mètres carrés depuis six mois. La cuisine est l’un de ses passe-temps favoris. Mais ici, elle n’a d’autre choix que de faire réchauffer des plats, souvent amenés par des bénévoles. Dépourvue de la plupart de ses affaires, c’est l’ennui qui lui pèse le plus. Heureusement, son chat et les week-ends avec ses petits enfants lui apportent un peu de réconfort.

Photo : Emilio Guzman.

L’avenir

Début mai, Odette venait de recevoir une première proposition de relogement cours Lieutaud. L’appartement lui convenait, disait-elle.

Finalement, elle a été relogée dans un appartement situé dans le 8e arrondissement fin mai, soit sept mois après son délogement, dans un quartier bien différent de celui où elle vivait. Marsactu n’a pu la recontacter directement, mais un proche nous a fait savoir qu’elle s’y sentait plutôt bien.

Photo : Emilio Guzman.

Jean-Bernard, 30 ans, livreur, 6 mois d’hôtel

Jean-Bernard Chautin, tout juste la trentaine, est livreur pour un fast-food situé dans le 13e arrondissement. Il habitait le haut de la rue d’Aubagne et passait une grande partie de son temps libre à Noailles, avec ses amis du quartier. Depuis son évacuation, le jour même des effondrements, ce temps là est révolu. Le jeune homme n’est pas du genre à se plaindre, mais il sait qu’une page de sa vie vient de se tourner.

Photo : Emilio Guzman.

L’évacuation

Lorsque la police et les marins-pompiers sont arrivés chez lui pour l’évacuer, le 5 novembre, Jean-Bernard dormait. Ce jour, il l’a comme effacé de sa mémoire…

Photo : Emilio Guzman.

Le quotidien

Quand Marsactu interviewe Jean-Bernard, cela fait 6 mois que son « seul endroit à [lui] » est une chambre d’hôtel. Il passe alors la majorité du temps dehors, chez des amis, « à droite à gauche ». Il sait qu’il n’est pas le plus à plaindre et se débrouille notamment grâce à la solidarité de ses proches. Comme pour s’en convaincre, il répète à l’envi que « tout va bien ».

Photo : Emilio Guzman.

L’avenir

Quand Marsactu se rend dans la chambre d’hôtel de Jean-Bernard, celui-ci est résigné à devoir quitter Noailles, où il se sentait chez lui. Le jeune homme espère que le logement qu’on lui a proposé sera mieux que le précédent.

Finalement, Jean-Bernard a bien été relogé dans un appartement qu’il avait visité, à la Capelette. À Marsactu qui venait aux nouvelles, il a répondu : « Il est cool, grand, tout neuf. Je suis plutôt content. »

Photo : Emilio Guzman.

Thomas, 26 ans, journaliste, 3 mois d’hôtel

Thomas Desset est journaliste pour la web TV participative Télé mouche. Il vivait en colocation avec six autres personnes dans un appartement spacieux, cours Lieutaud. Avant d’être évacué fin février, il a vécu plusieurs jours avec la tente des secours devant sa porte, puis le bruit des pelleteuses qui déblayaient les débris des immeubles effondrés, et enfin, a vu son quartier se vider. Avant que son tour ne vienne.

Photo : Emilio Guzman.

L’évacuation

Lorsque la police et les secours sont venus évacuer l’immeuble de Thomas, en février, les actes administratifs présentés n’étaient pas signés. Son immeuble n’était pas directement touché par un arrêté de péril, mais considéré comme dangereux à cause de l’immeuble mitoyen, lui-même en péril. Une situation qui a créé la confusion.

Après avoir déposé les affaires à l’hôtel, Thomas est retourné dormir dans son immeuble, alors vidé de tous ses habitants. Pour finalement devoir quitter définitivement les lieux le lendemain.

Photo : Emilio Guzman.

Le quotidien

Trouver de quoi manger sans cuisiner, se renseigner sur les procédures administratives, gérer les lessives, racheter ce qui manque… tout en faisant attention à son budget. Ce parcours du combattant pèse fortement sur le moral, admet Thomas.

Photo : Emilio Guzman.

L’avenir

Fin mai, quand Marsactu se rend dans la chambre d’hôtel de Thomas, celui-ci est dans le flou total par rapport au temps que prendront les travaux dans son immeuble. Il a du mal à se projeter. La seule chose qu’il ne veut pas concevoir, c’est de quitter son quartier. Il craint que ne s’opère une gentrification dans le centre-ville jusqu’alors populaire de Marseille.

En attendant de pouvoir réintégrer son appartement ou en tout cas, de prendre une décision en fonction de la durée des travaux, la propriétaire de Thomas lui a proposé de l’héberger dans l’un de ses autres appartements. Mais cela ne sera que pour un temps très court, car elle compte bien louer sur Airbnb cet été.

Photo : Emilio Guzman.

Marie-Louise, 85 ans, retraitée, 1 mois d’hôtel et appart’hôtel

Marie-Louise Ortiz est infirmière retraitée. Elle est du genre à ne pas mâcher ses mot. Malgré son âge, elle reste coquette et refuse qu’on prenne en photo son visage. Il y a un mois environ, la mairie est venue lui dire de plier bagage et de quitter son appartement à la Belle-de-Mai, rue Pautrier, dans le 3e arrondissement.

Photo : Emilio Guzman.

L’évacuation

Sonnée par la rapidité de son évacuation, Marie-Louise n’a pas pu prendre ce dont elle a maintenant besoin, et a pris, à l’inverse, des choses inutiles. D’abord logée dans un hôtel Ibis, elle est depuis quelques jours dans un appart’hôtel situé à Noailles, grâce à l’entremise de l’association des Petits frères des pauvres.

Photo : Emilio Guzman

Le quotidien

Ici, Marie-Louise peut désormais cuisiner et elle est bien consciente de cette chance. Mais, âgée et atteinte d’une maladie grave, elle est souvent prise de vertige. En temps normal, des aides ménagères viennent l’aider, que ce soit pour le ménage ou pour faire les courses. Depuis son évacuation, Marie-Louise se retrouve livrée à elle-même.

Photo : Emilio Guzman.

L’avenir

Quand elle a demandé à la mairie combien de temps durerait cette situation, on lui a répondu de voir son propriétaire. Lequel a répondu… de voir avec la mairie. Alors Marie-Louise patiente, et tâche de garder le sourire.

Photo : Emilio Guzman.

Céline, 48 ans, enseignante, 4 mois d’hôtel, 74 jours de logement temporaire

Photo Emilio Guzman

Céline Viard habitait place du marché des Capucins dans un grand appartement avec sa « famille recomposée ». Mère de trois garçons, dont deux toujours à sa charge, elle vivait avec son compagnon, lui même papa de deux enfants en garde alternée. Pour cette famille, le parcours du combattant a commencé le 28 décembre. Près de six mois plus tard, ils n’en sont toujours pas sortis. Actuellement dans un logement temporaire dans le 4e, ils n’ont pas encore pu récupérer toutes leurs affaires et sont encore liés à leur bail.

L’évacuation

Photo Emilio Guzman

Plusieurs étages de l’immeuble de Céline ont été évacués, mais les services de la mairie et son propriétaire lui ont d’abord garanti que sa famille ne craignait rien. Finalement, le 28 décembre, elle reçoit un courrier de son propriétaire lui demandant de quitter les lieux.

Le quotidien

Avec quatre adolescents à gérer, un chien et deux chats comme animaux de compagnie, le couple se retrouve à devoir trouver une place pour tout le monde. Après une semaine passée chez un ami parti en vacance, Céline, Didier et les enfants se retrouvent dans un hôtel à Noailles. La famille vit alors une forme d’explosion. Comment arriver à se retrouver ne serait-ce qu’autour d’un repas quand on n’a plus de maison ? Le casse-tête va durer plusieurs mois.

L’avenir

Photo Emilio Guzman

Il aura fallu deux mois aux services de la mairie pour fournir l’arrêté de péril concernant l’appartement de la famille de Céline. Deux mois durant lesquels Céline et Didier ont dû attendre pour avoir un rendez-vous avec la Soliha, organisme chargé de trouver des logements aux personnes délogées. Mais le couple n’est pas au bout de ses surprises, ou plutôt, de ses déceptions.

Depuis le 29 avril, Céline et sa famille sont donc dans un logement temporaire, à la frontière entre les 4e et 12e arrondissements. Malgré la signature de cette convention de logement précaire, ils sont toujours liés à leur bail place des Capucins. Quant aux travaux dans leur immeuble, ils ne sont pas encore programmés. Les copropriétaires étant dans des situations financières compliquées, le logement temporaire risque donc de s’éterniser.

Photo Emilio Guzman

« Alors les délogés ? »

Pour réaliser ce reportage, Marsactu et le photographe Emilio Guzman, ont dû s’armer de patience. Plus d’une fois, nous nous sommes retrouvés au pied d’un hôtel, à attendre que notre rendez-vous réponde enfin. En vain. D’autres fois, c’est la présence du micro et de l’appareil photo qui ont posé problème et fait changer d’avis des personnes pourtant prêtes à se confier de prime abord. Notre démarche a, il faut le dire, pu paraître – ou même été – intrusive par moment.

Une autre raison peut expliquer les difficultés que nous avons rencontrées. Elle s’approche du sentiment de honte. Dans une chambre d’hôtel, pas de salon pour recevoir, on s’assoit sur le lit où dort la personne. Pas de pièce pour ranger ses affaires, celles que l’on a récupéré à la hâte sans réfléchir. Tout est visible, à même le sol, dans des sacs ou en vrac. S’ajoute à cela une forme de culpabilisation de cette situation. Si l’on vit aujourd’hui dans une chambre d’hôtel, c’est que l’on vivait dans un taudis ? Le lien est vite fait. Mieux que Marsactu, Céline, qui a vécu cela, le décrit très bien, dans un billet de blog ici, et à l’oral, ci-dessous.

Commentaires

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  1. Michel SamsonMichel Samson

    Merci à toutes et tous ces délogé(e)s d’avoir reçu Violette et Emilio. Et merci à ces ceux là d’avoir eu cette idée, puis la patience de raconter ces drames avec délicatesse.

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  2. rchevrchev

    Une honte ! Ne plus voter pour les Gaudin, Muselier, Vassal …

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  3. SARASARA

    Sara Vidal 21 Juin 2019 à 23h46
    Quel excellent reportage plein de sensibilité, de douceur, qui met les larmes aux yeux. Bravo à l’écriture et à la délicatesse des portraits.
    Merci.

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