Planier, c'est un peu notre statue de la liberté à la marseillaise. La liberté pour les nouveaux arrivants, approchant en ferry des terres prospères. Liberté pour les Marseillais qui l'observent depuis la côte, rêvant de prendre le large. Liberté pour les plongeurs qui explorent ses riches fonds. Liberté pour les marins et passagers qui quittent la rade et s'engagent dans la Méditerranée. « Si le Planier ramène au pays, il préside aussi au départ », écrivait Albert Londres. Pourtant cette île, la plus éloignée de toutes les îles marseillaises, est aujourd'hui délaissée.

planier1La ville au large

À 15 kilomètres du Vieux-Port, seul en activité, son puissant phare de 65 mètres de haut balaye tous les soirs les eaux de la baie. Les autres bâtiments de l’île sont à l’abandon. Des bâtiments pourtant remarquables, anciennes résidences des gardiens du Phare, classés monuments historiques en 2002 qui tombent en ruine depuis.

Érigées à partir de 1947 sur les restes de l’ancien phare anéanti par l’armée allemande, les constructions ont été pensées comme un ensemble monumental à l’architecture inédite, en totale contradiction avec le design en vogue à l’époque. Comme un bout de ville avec son square, en pleine mer. Une partie du projet, jugé trop coûteux n’a d’ailleurs pas pu voir le jour.

Les nouveaux phare et bâtiments en construction peu après la seconde guerre mondiale – Archives de Mme De Jenken.

Les auteurs, les architectes Arbus et Crillon avaient vu grand pour l’île du Planier. Ils ont même conçu le mobilier destiné aux gardiens du phare et leurs familles. Des pièces de design uniques, biens de la collectivité, dilapidées dans le flou après le départ des gardiens en 1992. Jusque-là, quatre familles vivaient dans de vastes appartements au milieu de la Méditerranée. Des générations d’habitants permanents qui ont dû rompre avec un mode de vie dicté par la mer, comme en témoigne un reportage tourné en 1957 et visible sur le site de l’INA.

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Une des pièces du bâtiment principal aujourd’hui. Tous les espaces intérieurs sont interdits d’accès et condamnés par d’épaisses grilles soudées. – Photo H.L.

Peu après l’automatisation du Phare et l’abandon des annexes menacées de démolition, des plongeurs, nombreux à venir contempler les épaves échouées sur les fonds de l’île, investissent les bâtiments. Planier est alors un site réputé pour la grande diversité de ses fonds marins et récifs naturels comme artificiels. Il n’y avait pas meilleur endroit pour ouvrir un centre de plongée. Le site pouvait accueillir jusqu’à 60 personnes. Certains y restaient isolés des semaines entières.

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Une auberge en autarcie

Les jours de Mistral, le sentiment d’isolement était encore plus fort raconte un plongeur habitué des séjours sur l’île. Le sifflement des bourrasques sur les bâtiments, l’impossibilité d’accoster et de plonger, la vie confinée sur un îlot sans eau courante, ni électricité. C’est probablement ce que venaient chercher certaines personnes sur le Planier. L’isolement, à distance raisonnable de la ville.

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À l’origine de l’auberge, il y a Eric Savarino et son associé Aimé Bergero, aujourd’hui décédé. Les deux hommes, amoureux de l’île et de plongée sous-marine s’installent en 1992 dans les bâtiments récemment désertés. Ils disposent d’une autorisation d’occupation temporaire du service des phares et balises. Avec leur association Mer et Soleil, ils entretiennent pendant douze ans un centre de plongée proposant hébergement, restauration et équipements. La logistique n’y est pas facile ; l’eau douce est fournie par un dessalinisateur, et l’électricité par des générateurs qu’il faut régulièrement ravitailler en carburant. Il faut donc multiplier les aller-retours vers le continent, et par mer forte il est impossible d’accoster.

Le bâtiment principal en activité dans les années 1990. Sur le toit, les équipements de la station météo. - Archives de la Ville de Marseille
Le bâtiment principal en activité dans les années 1990. Sur le toit, les équipements de la station météo. – Archives de la Ville de Marseille

Ces difficultés n’ont pas empêché les deux hommes de maintenir une vie sur l’île. Eric Savarino, aujourd’hui président de l’association de sauvegarde du Planier, raconte avec passion et un peu de nostalgie la vie sur ce rocher au large. Lui qui y a passé deux mois entiers en plein hiver sans aucun visiteur évoque les événements, mariages et séminaires qui s’y tenaient le reste de l’année. « C’est une sorte de Mecque, un endroit magique qui a une âme », dit-il. Un endroit qui a même séduit l’humoriste Elie Kakou, ancien parrain de l’association. Eric Savarino et son associé se relayaient toutes les semaines pour tenir l’auberge. Planier vit alors l’apogée de sa seconde vie.

Seules quelques plantes grasses parviennent à résister aux vents et aux embruns corrosifs qui balayent l’île. – Photo H.L.

Les deux collègues, passionnés, visitent la carrière du Bestouan à Cassis, d’où sont extraites les pierres utilisées pour la construction des bâtiments et du phare de l’île. Ils y repartent avec une œuvre d’art : un poisson, probablement un mérou, sculpté dans un bloc de calcaire par le propriétaire de la carrière et offert par son fils. L’œuvre est haute d’à peu près un mètre cinquante. Elle est transportée jusqu’au Planier à l’aide d’un navire des Phares et Balises puis installée sur l’esplanade avec un des chariots élévateurs qui rouillent aujourd’hui sur l’île aux côtés des groupes électrogènes et autres machines abandonnées. Ce poisson monumental est l’unique œuvre d’art qui trône toujours sur l’île du Planier. Il est peu à peu rongé par les embruns salés.

Le poisson en pierre de Cassis siège au pied de l'unique arbre de l'île. - Photo H.L.
Le poisson en pierre de Cassis siège au pied de l’unique arbre de l’île. – Photo H.L.

À l’époque la vie fleurit sur Planier, l’île devient un micro-quartier de Marseille, dix kilomètres au large. Le site intéresse même les scientifiques d’Airfobep – aujourd’hui Air Paca – qui y installent des sondes de mesure de la pollution de l’air et de l’eau. Une station météo y est aménagée, puis le Centre océanologique de Marseille projette de s’y implanter. Mais ce dernier projet ne peut aboutir en même temps que celui de pérenniser le centre de plongée. Selon Eric Savarino, le principal obstacle à l’établissement durable d’une vie sur l’île est administratif.

Chariot élévateur et groupes électrogènes abandonnés dans le hangar de l’île. – Photo H.L.

Planier est en effet situé sur le périmètre du domaine public maritime, où toute construction à but commercial est interdite. Les Affaires maritimes, officiellement direction interrégionale de la mer Méditerranée appliquent la loi et reprochent à l’aubergiste d’exercer un activité commerciale. Ce que les associés réfutent. L’autorité joue un « double jeu » pour Eric Savarino. À l’origine favorable à un réinvestissement du Planier, elle empêche aujourd’hui le rétablissement d’une activité. « Le combat des affaires maritimes est un non-sens, on ne l’a jamais compris », confie stupéfié le président de l’association. Un frein considérable pour la réappropriation de l’île, pourtant intégrée au plan local d’urbanisme de la Ville, principal soutien avec la préfecture des Bouches-du-Rhône.

Tous les accès aux bâtiments sont condamnés depuis près de vingt ans. – Photo H.L.

Ces derniers avaient même évoqué l’idée d’une résidence d’artistes en 2000 puis, quelques années plus tard, consulté à nouveau l’association de défense du Planier pour connaître les possibilités de rétablir une activité. Sans suite. Ce sera le dernier contact des autorités avec les passionnés de l’île. Depuis, plus rien. « Aujourd’hui, aucun projet, c’est le point mort total », se désole Eric Savarino. Après douze ans d’occupation, désormais sans autorisation et abandonné par les banques qui refusent d’accorder des prêts sans garanties, ils abandonnent toute activité sur le Planier.


Reconquérir Planier

Face au rempart administratif, quel projet pour l’île aujourd’hui ? Maison d’artistes ? Site touristique à l’image de Liberty Island à New-York ? Nouveau centre de plongée ? Hôtel ? Les idées foisonnent mais peu ont été concrètement exprimées.

La plus aboutie est peut-être celle de l’architecte Delphine de Jenken. Un projet qui commence à prendre de l’âge, élaboré en 1998, lorsqu’elle était encore étudiante à l’école d’architecture de Luminy, mais qui pourrait toujours inspirer un repreneur. A l’époque, elle cherche un projet de fin d’études lorsqu’en se baladant aux Goudes, elle aperçoit la silhouette du phare au large. Elle s’intéresse de près à l’îlot et organise même avec l’association Mer et Soleil une fête rassemblant les derniers ouvriers de la reconstruction.

L’architecture particulière du bâtiment principal, entre le néo-classique et l’art déco – Photo H.L.

Son idée ? Maintenir l’école de plongée, en activité à l’époque, et créer ce qui pourrait être un pôle scientifique dans des extensions avec un espace de recherches pour le CNRS et le Centre océanographique de Malmousque. Dans les espaces souterrains situés sous l’esplanade ; aménager une salle « pédagogique » orientée vers la plongée et la mer, destinée notamment aux sorties scolaires. Ce projet d’études, Delphine de Jenken se dit « prête à le ressortir » des cartons si « quelqu’un est assez fou et a les finances pour se lancer là-dedans ». Mais l’architecte affirme, avec un peu d’exagération locale, qu’une activité commerciale est « impossible » à mettre en place.

Maquette du projet d’étude de l’architecte Delphine de Jenken

« On a affaire à des gens qui ont oublié que Marseille est née de la mer et que la mer est une chance pour cette ville »

Dans ce contexte, l’investissement d’un organisme public en partenariat avec le privé reste peut-être le plus pertinent. C’est en tout cas l’avis du conseiller métropolitain Front de gauche Christian Pellicani. L’élu connu pour être à l’origine des navettes maritimes entre le Vieux-Port, la Pointe-Rouge et l’Estaque a visité l’île avant les élections municipales de 2014. Dans un vaste projet pour la requalification des îles marseillaises inclus dans le programme du Front de Gauche, il a imaginé pour le Planier un pôle de formation pour la protection du milieu marin où se dérouleraient « des stages de plusieurs jours ». Un établissement conjoint à un centre de plongée, qui semble décidément être la vocation incontournable de l’îlot.

Christian Pellicani rêve Planier comme un « signal pour la ville » au-delà de sa fonction exclusive de signal de navigation. Le phare, devenu ornement dans la baie de Marseille alors que les navires sont aujourd’hui guidés par GPS, pourrait ainsi faire l’objet d’un habillage élaboré par des designers de l’éclairage, explique l’élu. Il veut y emmener les citoyens pour qu’ils « voient Marseille autrement » et les éduquer à l’environnement. Au-delà des grandes idées, le conseiller d’arrondissements du 1/7 est bien conscient des difficultés à la mise en place d’un tel projet : « Tout ce qui se passerait sur le Planier aurait un coût supérieur à la moyenne parce qu’il y a la distance, le transport, il faut respecter le milieu, récupérer les eaux usées, mettre du photovoltaïque et des batteries …», explique-t-il.

Il y a même une micro-calanque sur l’île, dans laquelle un embarcadère a été aménagé. – Photo H.L.

Un partenariat du public avec le privé sous forme de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), sans avoir recours au très controversé PPP, pourrait être un support pour la concrétisation d’un projet sur le Planier sans « attendre le messie », affirme Christian Pellicani.  « Le problème c’est qu’on est dans une misère budgétaire où l’État coupe tous les crédits. […] Parce qu’on doit faire des économies, il n’y a plus d’ambition politique, on à affaire a des gens qui ont oublié que Marseille est née de la mer et que la mer est une chance pour cette ville ». conclut l’édile. D’après l’élu, le personnel municipal aurait les compétences techniques nécessaires à l’élaboration du projet. Reste à trouver la motivation politique pour requalifier cette île qui « n’est pas une priorité pour les Marseillais » semble-t-il accepter.

Le Planier d’après une gravure du XIXe siècle. – Archives de la Ville de Marseille.

Que ce soit sur les idées, les archives dans les cartons ou la maquette de l’architecte De Jenken, la poussière s’accumule, comme la rouille qui gagne les installations figées de l’île. Près de 700 ans après l’aménagement du premier signal, de la « tour à feu » au phare à lentille de Fresnel, et les nombreuses constructions et reconstructions, l’île de Planier est toujours dans l’attente d’une autre vocation que celle de guider les navires qui entrent et sortent du port de Marseille.

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