Deuxième épisode de notre série sur les bassins inventés, insoupçonnés, lointains ou méconnus. Après le Panier, Marsactu pose sa serviette à la piscine du Vallon des Auffes.

C’est un endroit qui brasse. La “piscine de mer” du Vallon des Auffes accueille du matin jusqu’au soir un flot continu de baigneurs. Au bord du bassin, tous les échantillons de la population marseillaise sont représentés. Enfin presque. Retraités du quartier, jeunes de cités, bobos, salariés en pause, sportifs en paddle, bénévoles, mamans avec enfants, cagoles ultra-bronzées etc. Le bassin a été aménagé dans un ancien port de pêche, l’eau circule par un tunnel qui passe sous la roche. Le bassin communique avec le port du vallon protégé par une digue de pierres.

L’eau s’agite dès 9 heures du matin. Les retraités font des longueurs pendant que certains de leurs camarades occupent les meilleures places sous le soleil naissant. Des travailleurs lisent tranquillement le journal et tirent sur leurs cigarettes avant d’aller au boulot. “C’est le paradis”, s’enthousiasme Régis, chauffeur de bus à la RTM. Sur un bord de béton de la piscine, une marque de vêtements en ligne organise un shooting photo. La jeune modèle fait la moue et prend des pauses improbables quand les premières frites de bain font leurs apparitions. Les cours de natation organisés par l’association Aquabul vont bientôt commencer. Irmina Charrier est bénévole, elle intervient avec sa collègue pour lutter contre l’aquaphobie. “C’est le seul endroit de Marseille qui bénéficie d’une piscine naturelle. C’est idéal pour se familiariser avec la mer quand on a peur de l’eau”, explique Irmina.

Andrée surveille ses petites-filles qui jouent dans la piscine naturelle.
Andrée surveille ses petites-filles qui jouent dans la piscine naturelle.

En milieu de matinée, le bassin devient le royaume des mères et grand-mères accompagnées d’enfants. Andrée, “qui habite à côté sur la colline d’Endoume” surveille ses petites-filles. Elles barbotent au milieu d’autres minots et zigzaguent entre les élèves du cours de natation. Pas question pour cette retraitée de rester après 11 heures, “moment où la piscine commence à être envahie”. Effectivement, le coup de feu se produit à l’heure indiquée. Des familles de touristes et de Marseillais en vacances débarquent par petits groupes, les bras chargés de glacières et d’équipements de plage. La plupart d’entre eux resteront jusqu’au soir.

Les bénévoles d’Aquabul quittent le bassin vers midi. Pendant ce temps, c’est le branle-bas de combat à la buvette de la “piscine de mer”. Les premières commandes pour le déjeuner fusent. Sur les tables, l’accent marseillais des anciens du quartier côtoie l’allemand et l’anglais. Frances est venue de Londres avec son amie. Pour elles, la piscine du Vallon des Auffes est le meilleur endroit de Marseille, “on a l’impression d’être dans les Calanques et en plus il y a une buvette”.

“Pas d’embrouilles”

Les médiateurs de l’association Dunes entrent en scène aux alentours de 13 heures. Ils sont trois. Vêtus entièrement de bleu, ils s’installent timidement à l’ombre du pont qui surplombe le Vallon des Auffes. Quelques groupes d’adolescents qui viennent d’arriver les saluent. La plage se segmente, les familles s’amassent autour de la piscine. Les jeunes s’agglutinent sur l’avancée en béton, prêts à en découdre dans des concours de plongeon dans la petite baie qui jouxte le bassin.

[Piscines de fortune] Le Vallon des Auffes 1
Les adolescents ont pris possession du promontoire au bout de la piscine et se jettent dans le bras de mer du Vallon des Auffes.
“Pas d’embrouilles, ici c’est bon vivant”, raconte Jean Fontaine, jeune habitant de la cité Burel, dans le 14e arrondissement, bien loin de là. L’adolescent de 17 ans est venu avec son cousin en début d’après-midi. Sur place, il retrouve sa bande de potes improvisée. Certains viennent du centre-ville, d’autres de Félix-Pyat (3e) ou d’autres cités des quartiers Nord. Ils ont pris l’habitude de venir plonger depuis le promontoire en béton. Pour eux, le Vallon des Auffes est un endroit pour souffler, pour sortir de l’atmosphère tendue qui peut régner sur les autres plages quand on est un adolescent en quête de virilité. “Au Prophète, aux Catalans, ça cherche la bagarre”, continue Jean. L’espace est exigu, mais la cohabitation se passe bien. Quelques jeunes femmes éclaboussées râlent après les jeunes, mais ça ne va pas plus loin.

“Ça n’a pas toujours été le cas”, commente Yann Cieussa, membre du bureau de l’association des Amis du Vallon des Auffes (AVA) qui milite pour la conservation de la piscine. “Avant que l’on ne propose des activités, les femmes se faisaient insulter, il y avait de la violence, on ne pouvait plus venir avec nos enfants.” En juin 2015, des habitants du quartier se sont regroupés au sein de l’AVA pour “reprendre possession de la piscine”, clame Yann Cieussa. Ils investissent l’ancien local du club de plongée et mettent en place un système de location de paddle. “Cela a permis d’attirer les touristes et les familles”, mais aussi “de faire rentrer un peu d’argent dans les caisses de l’association”. En partenariat avec la buvette de la piscine, les bénévoles de l’AVA organisent des expositions photos tous les jeudis soirs de l’été. Comme un symbole de cette reprise en main, la mairie des 1er et 7e arrondissement a par la suite déployé une banderole avec logo, officialisant la “piscine du Vallon des Auffes”.

[Piscines de fortune] Le Vallon des Auffes 2

Mixité

Pour Sandra Soulé, de l’association Dunes, ce rebond touristique a créé de la “mixité”. Comme à l’Estaque, aux Catalans ou dans les Calanques, l’association est missionnée par la ville de Marseille pour assurer la médiation sociale sur le littoral. En poste depuis 5 ans à la “piscine” du Vallon des Auffes, la jeune femme intervient avec son équipe en cas de conflit entre les usagers du bassin. “Le climat s’est apaisé. Les gens s’acceptent plus. Des liens d’amitié se sont créés entre des personnes qui ne se seraient pas forcément adressés la parole ailleurs”, assure-t-elle. Sandra Soulé conclut par une mise en garde contre les préjugés : “Ce n’est pas avec les jeunes que nous avons le plus de problèmes, mais avec des trentenaires alcoolisés qui refusent de prendre en compte les remarques.”

L’histoire ne dira pas si ces trentenaires réfractaires sont les mêmes qui prennent possession de la piscine le soir venu. Décidément, l’endroit est réglé comme une horloge. À 20 heures, les cartons de pizzas, les saucissons et les bières pointent le bout du nez. Le dress code change, c’est petite robe d’été pour les femmes et chemises à manches longues pour les hommes. Ça discute des petites galères du boulot et des vacances prochaines. Laura, commerciale de 22 ans, est venue s’installer seule sur un rocher. “La journée de travail a été pénible, j’ai besoin de boire une bière en regardant la mer”.

Les abords du bassin à la tombée de la nuit.
Les abords du bassin à la tombée de la nuit.

Au loin le soleil se couche. Il est déjà presque 21 heures. La journée a été longue, pleine de bruits et de soleil. Sur le chemin du retour, on a le sentiment d’avoir découvert en un temps éclair une tranche ensoleillée de la société marseillaise. Mais cette promiscuité n’est qu’une façade. La piscine du Vallon des Auffes reste fragmentée : à chacun ses horaires, à chacun son espace.


L’intégralité de la série

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Sylvain Labaune

Commentaires

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  1. neplusetaire neplusetaire

    ça donne envie d’y aller, quand on habite dans le 15eme trop compliqué en voiture ainsi qu’en bus. Corbières trop de monde, les piscines fermées, celle des miccocouliers est fermée au public en juillet seules les associations y ont droit. En août ouvert au public.

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  2. veronique iorio veronique iorio

    Souvenir de mon enfance merci

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  3. Voyageur Voyageur

    Et oui. Tout un mode de vie auquel on a de moins en moins accès. Evidemment les nouveaux venus trouvent ça génial. Pas possible ! Le souci c’est qu’avec plus de 50 Km de côtes on a de moins en moins accès à la mer. Sauf à prendre la voiture. Merci à ceux qui maintiennent un accès véritable à cette piscine du Vallon des Auffes.

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