Jeudi 20 janvier, la première "Nuit de la solidarité" avait lieu à Marseille. À l'initiative de la Ville et de l'État, un millier de bénévoles, simples citoyens, travailleurs sociaux et fonctionnaires, ont parcouru tous les quartiers de la ville pour recenser les personnes sans-abri.

Devant le métro Notre-Dame-du-Mont, Reda est survolté. On lui demande s’il est motivé. “Et comment !” Trente ans environ, la boule à zéro et un sourire qu’on devine immense sous le masque, il trépigne d’impatience de reprendre la maraude, une fois les questions des journalistes finies. La mairie, qui coordonne la Nuit de la solidarité, a réparti les médias par groupes à travers le centre-ville et Marsactu est tombé dans le groupe de Reda, Gilbert, Nadia, tous deux travailleurs sociaux de l’Addap 13, et de deux jeunes en service civique au sein des marins-pompiers, Florian et Sarah. Au programme de la soirée : arpenter un quartier que tous connaissent plus ou moins bien, à la rencontre de ceux à qui d’ordinaire on n’adresse que rarement la parole, voire, qu’on ne voit même plus.

Reda, surmotivé

“Participer à une action comme ça, ça joue sur le moral, on se sent bien après. Moi, je donne mon sang régulièrement par exemple”, poursuit Reda, qui n’a en revanche jamais fait de maraude du genre. Il travaille “dans l’automobile” et vient de débarquer d’Algérie à Marseille. Il veut s’investir, rencontrer du monde et surtout “aider”. Il s’est donc porté volontaire sur le site de la Ville. Comme les autres, il a reçu des “tutos” par mail pour présenter la démarche, écouté les consignes transmises en début d’après-midi au PC (poste de contrôle) et porte sur son dos le petit sac bleu Marseille, qui contient un gilet fluorescent, du gel hydroalcoolique, une lampe frontale, un encas, des masques protecteurs, une carte et le fameux questionnaire à faire remplir aux personnes sans-abri.

L’équipe n°6 est chargée de couvrir le cours Julien. (Photo LC)

Mission de l’équipe n°6 : parcourir le grand triangle du cours Julien entre 16 h et 22 h et mener des entretiens avec les SDF qu’ils auront repérés. Les premières approches sont un peu gauches : on y va en groupe ou seul ? On suit bêtement le questionnaire ou on prend le temps d’échanger sans fil rouge ? Reda s’engage dans une discussion avec Saïd, 46 ans, qui en paraît dix de plus. Gouailleur, il raconte volontiers ses pérégrinations à travers la France, ses appels aux numéros 115 de tous les départements, depuis qu’il a quitté le foyer familial. Ex-maître d’hôtel, il assure qu’il gagnait “11 000 euros par mois” avec sa femme avant leur séparation.

Il reconnaît aisément, canette de 8-6 à la main, un problème avec la boisson, évoque les médicaments et la drogue qui abîment ses compagnons de la rue, se montre philosophe. Originaire de la Côte d’Azur, il vante, rigolard, les produits de luxe distribués par les maraudes niçoises, dons des hôtels quatre étoiles locaux, pour mieux dire qu’à Marseille, il trouve que les gens sont “délaissés”. En revanche, il a déjà été interrogé par une autre équipe quelques minutes plus tôt. Peu importe, Reda, qui vit la rencontre pleinement, rebondit sur les propos de Saïd avec un enthousiasme appuyé. “Vous avez tout compris, le principal, c’est le moral, c’est dans la tête ! Faut s’accrocher !”.

Dans mon métier, on m’a toujours appris à laisser parler les personnes, à ne jamais couper la parole.

Nadia, travailleuse social

Alors que des cuisines des restaurants commencent à s’échapper des effluves appétissantes, Nadia s’assied auprès d’un jeune homme frêle, en tenue de camouflage coiffé d’une casquette fluo. Elle a beau être une professionnelle, on la sent hésitante : ce n’est pas son terrain habituel. On tend l’oreille. Aux questions sur l’endroit où il dort, les associations sur lesquelles il pourrait compter, dans un décalage troublant, son interlocuteur répond par des souvenirs de ses voyages de jeunesse. Peu importe le sujet, son esprit semble toujours repartir sur les routes, en camion avec sa famille adoptive à travers le monde. “Il partait là-dessus et il en avait besoin. Dans mon métier, on m’a toujours appris à laisser parler les personnes, à ne jamais couper la parole. Quelque part, ça les soulage. C’est ce qui s’est passé avec ce monsieur”, débriefe Nadia, une fois repartie, avant d’ajouter : “il avait besoin de tout, logement, douche, alimentation, personne à qui parler”. Ce questionnaire-là ne sera pas bien exhaustif, tant pis. En deux heures, le groupe en aura rempli huit.

Au poste de contrôle installé au CMA rue Pierre-Laurent, les équipes partagent leurs premières impressions. (Photo LC)

Un chiffre qui place l’équipe parmi les plus efficaces lors du point d’étape de 18 heures au CMA de la rue Pierre-Laurent où se retrouvent les neuf groupes du 6e arrondissement. Dans un fourmillement réjouissant, les salariés du centre d’animation vêtus d’un sweat à capuche bleu pétant “mairie des 6/8” offrent boissons chaudes et paniers repas, tandis qu’un cadre de la mairie centrale, vêtu du même pull criard, sillonne les couloirs pour s’assurer que les maraudes se passent bien. Le chiffre circule : il y a en tout un millier de bénévoles mobilisés ce soir à travers la ville. Lors d’un tour de parole, chaque équipe partage ses premières impressions et le nombre de questionnaires remplis. “La préoccupation majeure, c’est le logement”, rapporte un groupe qui a quadrillé le bas du boulevard Baille.

Pierrette, le gant sur le cœur

Un autre détient le record de la première partie de soirée : neuf questionnaires récupérés. C’est le groupe de Pierrette, Dominique et Grégoire, accompagnés d’un marin-pompier, le second-maître Dylan et c’est avec eux qu’on passera la suite de la soirée. Quand on demande si ça ne dérange pas, Pierrette, cheveux rouge éclatant et doudoune motifs léopard sous son gilet jaune fluo, répond du tac au tac : “Non, c’est une très bonne idée, vous venez !”. Affectés au haut de la rue de Rome, ils sont déjà assez marqués par le début de l’expérience : “On a vu des gens qui n’avaient pas mangé depuis longtemps, on a appelé le SAMU social”. D’ailleurs, l’équipe ne prend pas le temps d’avaler de panier repas et chacun repart sur le terrain avec son sachet pour l’offrir aux personnes déjà croisées. Ils sont rejoints par Marsactu, donc, mais aussi par deux élues du secteur.

Pierrette, fonctionnaire à la préfecture, s’implique beaucoup dans les échanges. (Photo LC)

Pierrette et Dominique sont de coquettes quinquas. Elles se connaissent de la préfecture, où elles sont toutes deux standardistes. “On a reçu un mail de M.Mirmand [le préfet, ndlr] qui nous encourageait à participer, et on s’est portées volontaires”, résume la première. Aucune des deux n’a jamais pris part à des actions avec des personnes à la rue, mais, assure Pierrette, “ça se passe super bien, on a l’abord facile”. Démonstration en est faite moins d’une minute plus tard, quand elle fonce en direction de Khalid, 52 ans, qui fait la manche devant une boulangerie de Baille. Mains jointes devant elle, pieds collés dans une posture de bonne élève, elle écoute religieusement le parcours de cet ancien militaire franco-algérien à la rue depuis plusieurs années qui explique sa technique pour se laver dans les toilettes publiques, “comme en opération commando”.

Vous méritez mieux. Vous êtes beau de l’intérieur, je vous le dis.

Pierrette, bénévole

Il refuse depuis longtemps d’aller dans les centres d’hébergement où il ne se sent pas en sécurité et évoque “un local technique” qu’il a l’habitude de rejoindre “discrètement” toutes les nuits pour dormir. Pauline Delage, adjointe au maire de secteur, s’occupe de cocher les cases du questionnaire. Pierrette ponctue la conversation d’encouragements façon coaching, un gant sur le cœur : “Vous méritez mieux. Vous êtes beau de l’intérieur, je vous le dis”. À quelques mètres, de la scène, on aperçoit la sénatrice PS et ex-ministre déléguée à la lutte contre l’exclusion Marie-Arlette Carlotti tenter, avec l’adjointe à l’état civil Sophie Roques, d’établir le dialogue avec un grand barbu éméché. Plusieurs élus de la majorité ont revêtu le chasuble jaune ce jeudi soir, notamment le maire, embarqué avec une équipe du SAMU social.

Grégoire, le révolté de Bonneveine

Le second-maître Dylan, qui a été désigné “chef” du groupe vient récupérer le duo pour reprendre le parcours prévu. Avec lui, Grégoire, dont on sent l’agacement monter en flèche. Il vient d’interroger un jeune homme affecté d’un handicap, mais au bout de quelques questions, il s’est avéré qu’il avait un logement. “Il est chassé de chez lui, il se fait frapper par son frère. Alors, il dort à la rue. Mais le questionnaire s’arrête. Ce n’est pas normal !”. Cadre dans une grande entreprise, il n’a jamais participé à une maraude, son truc c’est plutôt la philanthropie avec le Rotary club, dans le “quartier de riches” où il vit, Bonneveine (8e). Ça ne l’empêche pas d’avoir des petites envies de révolution. “On paie des impôts et les gens dorment à la rue ! L’État, la mairie, ont des responsabilités. C’est facile de dire “nuit de la solidarité”, mais la solidarité c’est tous les jours. Il y a clairement eu une incurie pour qu’on en arrive là. On habite juste à côté et en bas de chez nous, y a ça !”

À sa fille qui souhaitait partir en mission à l’étranger avant ses études de médecine, il a répondu un jour : “mais l’humanitaire c’est à Marseille, Caroline !”. Cheveux blancs courts, élégantes lunettes à montures noires, il admet que d’ordinaire il n’adresse pas la parole aux sans-abris qu’il croise. Mais ce soir, comme habité d’une froide colère, il lance à la cantonade des “bon courage !” aux personnes qu’il a interrogées comme on dirait “On les aura !”. Et pas question de s’attendrir, quand Pierrette vire sentimentale et avoue qu’elle souhaiterait aider tout le monde, que la situation la “prend aux tripes”, il la recadre : “Tu n’es qu’une goutte d’eau dans l’océan, c’est aux responsables de gérer le problème, là !”

Dernière étape de la soirée, l’équipe se met au chevet d’une personne qui souhaiterait être mise à l’abri. (Photo : LC)

Dominique, démunie

Rue de Rome, entre deux vitrines, le groupe s’arrête pour nouer contact avec Mohamed. Affalé sur un matelas calé dans le renfoncement d’une vitrine, une bière à la main, il semble comme un pacha de misère. Une habitante du quartier qui a l’habitude de lui tenir compagnie avec bière et cigarettes s’inquiète de le voir très affaibli. Mais comme il répond volontiers, Dominique l’entreprend pour procéder au questionnaire. Debout, le buste penché au dessus de la couche de fortune, elle pose méthodiquement les questions en prononçant distinctement. Mohamed répond sans hésitation ni fioritures : 55 ans, ancien bûcheron, il demande un toit pour la nuit. Le second-maître Dylan tente de joindre le 115, mais il n’y aura pas de place ce soir. À 20 heures, les centres d’hébergement d’urgence marseillais sont déjà remplis depuis des heures. Il faudra rappeler demain matin, maintenant qu’il est inscrit dans les fichiers. On repart.

C’est pas normal que ce ne soit pas le 115 qui se déplace pour venir à lui. Il a pas de téléphone, il fait comment ?

Dominique, bénévole

“Attendez, il n’a pas de téléphone le gars !”, hèle soudainement la voisine restée auprès de lui. Le groupe est démuni. Trouver des solutions pratiques ne fait pas partie des missions du jour et il n’y a pas grand chose à répondre. Dominique laisse échapper son effarement. Yeux bleu ciel soulignés de maquillage nacré, emmitouflée dans sa doudoune métallisée, le cas de Mohamed, installé à quelques dizaines de mètres du bureau où elle travaille au quotidien, la frappe. “C’est pas normal que ce ne soit pas le 115 qui se déplace pour venir à lui. Il a pas de téléphone, il fait comment ?”. Avec Pierrette, sa copine du standard de la pref’, elles répètent à chaque rencontre “mais il est si jeune !”. Elles ont 57 ans, et immanquablement, elles s’identifient.

Il n’est pas si tard, mais la nuit semble déjà bien épaisse et froide. Le pompier remarque “la brise marine” qui rend l’air si vif. La rue de Rome n’est plus peuplée que de gens qui se hâtent de rentrer. Seuls les gyrophares résonnent encore. Le tour est fait, deux fois. Le petit groupe repart avant de se séparer. On dit au revoir. Sur leur passage, ils saluent encore chaleureusement leurs rencontres du soir. On se fait des coucous vigoureux comme pour dire “rendez-vous l’année prochaine, ou peut-être avant”.

Une nuit pour compter et “adapter” les dispositifs
“C’est un temps de rencontre, cadre Audrey Garino, adjointe aux solidarités, qui a chapeauté l’événement en lien avec les services de l’État. Au-delà du chiffre qu’on obtiendra, qui comportera forcément de la déperdition en raison des personnes qui peuvent dormir dans les zones privées, on va pouvoir analyser les besoins : est-ce qu’il faut plus de douches, une bagagerie ? Cela pour mieux orienter les politiques publiques”. Le dernier décompte sur le nombre de personnes à la rue à Marseille date de 2016, et il utilisait une autre méthode, en s’appuyant sur le nombre de personnes ayant eu recours à l’hébergement d’urgence sur une année, pour aboutir à 14 000 personnes. Quel que soit le chiffre qui résultera du recensement du 20 janvier, dévoilé dans quelques semaines, État et mairie savent déjà qu’il manque des milliers de places d’hébergement, que ce soit pour l’urgence ou des solutions plus pérennes.

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Lisa Castelly
Journaliste

Commentaires

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  1. Jb de Cérou Jb de Cérou

    Je suis sans doute un bisounours, mais j’aime ce genre de mini documentaire qui met en lumière simplement la vie, le quotidien à Marseille. D’ordinaire les commentaires fleurissent sur les sujets à controverse. L’absence totale de réaction à votre article au bout de 48h m’incite à écrire ces lignes pour vous encourager à continuer dans cette veine de journalisme riche et indispensable.

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    • Lisa Castelly Lisa Castelly

      Merci !!

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  2. Eloguide Eloguide

    C’est tout simplement beau et humain, merci pour ce reportage en immersion.

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  3. Make OM Great Again Make OM Great Again

    Organisation sans doute à améliorer mais évènement d’utilité publique. Bravo aux organisateurs, merci aux bénévoles. Une piste d’amélioration pourrait être (peut-être) de distribuer des paniers repas en même temps, en collaboration avec des asso qui maraudent tout au long de l’année (Resto du cœur ?). Une pierre deux coups.

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  4. Piou Piou

    Pour y avoir participé, parmi les nombreux besoins qui sont remontés (il y a une grande variété de situations), celui de pouvoir parler et être écouté a été le plus flagrant. Tous les sans-abris rencontrés ont été réceptifs, et la plupart se sont montré très bavards. Echanger, sur un pied d’égalité, c’est peut-être la chose la plus humaine qu’on puisse apporter.

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  5. kukulkan kukulkan

    Bonne initiative mais organisation très moyenne. Nuit de la solidarité qui commence à 16h (indiqué même 15h le rdv sur les mails..) ? Au final ça aurait pu/du commencer à 18/19h ainsi les gens n’auraient pas eu besoin de poser une demi journée pour rien…
    Des secteurs minuscules faits en moins de 2h, ou l’on nous indique qu’on peut repasser plusieurs fois.. Mais les gens se déplacent, ça fausse alors tout le comptage ! Puis plutôt bof la bouffe et le matos prévu pour les maraudeurs, et rien pour les gens dans la rue super … On aurait pas pu en profiter pour aider directement les gens également ? Et distribuer aussi à manger ? (surtout à 4 par groupes y’a des bras pour s’activer hein !)

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    • Reda Karabernou Reda Karabernou

      Merci Lisa pour l’excellent article 👌

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