Noailles rassemblé pour panser les plaies et penser l’après

Reportage
le 8 Nov 2018
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À l'appel de trois riverains, une réunion se tenait mercredi soir pour rassembler les habitants du quartier après le drame. Deux heures au cours desquelles les témoignages d'un quotidien dans l'habitat indigne se sont succédé. Un collectif devrait voir le jour et une marche blanche aura lieu samedi, suivie d'une manifestation la semaine prochaine.

Jusqu'à 300 personnes se sont rassemblées mercredi soir. (Image LC)

Jusqu'à 300 personnes se sont rassemblées mercredi soir. (Image LC)

Une petite foule se masse dans les locaux du 11, rue de l’Arc. Jusqu’à 300 personnes peut-être, ce mercredi soir à quelques dizaines de mètres des décombres toujours en train d’être déblayés rue d’Aubagne. Deux jours après le drame, la soirée initiée sur Facebook a eu un effet d’aimant pour tout un quartier blessé, et au-delà. « On voulait juste un cadre pour discuter ensemble. Qu’on arrête de se croiser dans la rue en se disant « putain, mais qu’est-ce qui s’est passé ? » », précise Kévin Vacher, militant de gauche marseillais, et habitant du quartier qui a lancé l’initiative avec deux autre riverains et le soutien de l’association Syndicat des quartiers populaires de Marseille [Lire sa contribution dans l’Agora].

On pousse les tables de ce qui sert habituellement d’école coranique, et le micro passe très vite de mains en mains, pour recevoir la tristesse, la colère et l’envie d’agir durant plus de deux heures. Le public est très métissé, beaucoup de femmes prennent la parole pour raconter le quotidien de l’habitat indigne, réalité très partagée à Noailles. « J’ai quatre enfants et je vis comme un animal. Je paye mon loyer pour les rats et les cafards, je fais mes courses pour les rats », lance l’une d’elles, à bout.

« On a peur, on ne dort pas, maintenant on regarde tout le temps vers le haut », se désespère une autre. Sont décrites par le menu les fissures dans les murs, les propriétaires aux abonnés absents, les demandes pour un logement social qui durent des années. Un représentant des locataires du quartier du grand Saint-Barthélémy témoigne du soutien des habitants des quartiers Nord : « nous aussi avant d’avoir une place en HLM nous avons connu ça pendant des années ».

Une petite fille prend le micro pour parler de ses cauchemars de maison qui s’écroule et de parents disparus. Marie Batoux, co-organisatrice de la réunion, représentante de parents d’élèves et élue FI des 2e et 3e arrondissements annonce l’ouverture d’une cellule psychologique dans son école, rue Chabanon.

« Personne n’est passé voir chez nous »

Des évacués des immeubles voisins confient leur sentiment de confusion. « Rue Jean-Roque, la mairie nous dit qu’on peut pas rentrer, mais dans la rue on nous dit qu’on peut y aller alors que personne n’est passé voir chez nous. Moi je découvre des fissures qui n’existaient pas avant, des fenêtres qui ne ferment pas. Je demande des informations claires, des experts compétents, pas ceux qui ont laissé les gens retourner chez eux au 65 », s’exaspère une jeune femme, vite rejointe par sa voisine : « Ma fille vit au 69, elle est à l’hôtel, son immeuble va s’écrouler, elle ne fait que pleurer, pleurer ».

Imane Said-Hassani, dont la mère a disparu, a pris la parole. (Image LC)

Démarrée par une minute de silence, la soirée est un premier moment de deuil collectif, mais surtout de colère partagée. Le jeune Imane Said-Hassani, épuisé de guetter des nouvelles de sa mère, disparue, depuis deux jours, partage quelques mots déterminés au micro : « J’ai un message pour les bailleurs, les syndics, la mairie : qu’ils arrêtent de prendre les gens pour des cons. Il fallait venir avant, aujourd’hui c’est trop tard ».

La municipalité en prend pour son grade, les « dehors »« démission », « assassins » ponctuent plusieurs interventions. Une militante de l’Assemblée de la Plaine, venue rendre hommage à « son ami de trente ans », disparu dans l’effondrement, raconte son propre parcours de combattante pour obtenir un logement adapté à son handicap, sans succès et conclue : « J’ai de la haine pour la municipalité et je ne suis pas la seule, ça va fermenter, et ça va faire mal ».

« On a laissé les bailleurs nous vendre de la mort »

Bien que conscients de l’état du quartier, beaucoup sont choqués d’apprendre que des diagnostics existent, sans en avoir constaté des conséquences. « On a découvert la carte du quartier avec les couleurs [publiée par Marsactu, ndlr], personne n’était venu nous dire qu’on était en danger, enrage une jeune femme. On a laissé les bailleurs nous vendre de la mort. Je veux que quelqu’un vienne me dire : ton immeuble est en rouge, tu ne peux plus rentrer. Alors que là, on laisse les gens retourner chez eux ». La fausse rumeur d’un nouvel effondrement rue Pythéas – où un immeuble a été évacué – circule dans la salle. Le mal logement et ses fracas ne sont plus des expressions, à cette heure-ci, dans cette grande salle défraîchie, aux murs marqués par l’humidité.

Les organisateurs proposent trois résolutions approuvées par l’assemblée : la constitution d’un collectif, qui pourrait se nommer « Noailles en colère » et réfléchira dès samedi à organiser la solidarité avec les évacués, mais aussi à des actions en justice, accompagnées notamment par Fathi Bouaroua, ex représentant régional de la Fondation Abbé-Pierre et un avocat du Syndicat des avocat de France.

Une marche blanche samedi, une manifestation mercredi

Et surtout deux rendez-vous sont pris : ce samedi, une marche blanche démarrera à 15 h du métro Notre-dame-du-Mont. Après ce temps de recueillement, une manifestation est prévue mercredi 14 novembre à 18 h. « Il faut que ce soit la plus grosse manifestation contre le mal logement que Marseille ait jamais connu », lance Kevin Vacher, salué par des applaudissements nourris.

Au dehors, un petit groupe n’a pas pu rentrer pour assister à la réunion et s’est réuni près des barrières du périmètre de sécurité. Quelques bougies font concurrence aux spots du chantier de déblaiement qui continue, et des affichettes ont été griffonnées. Sur l’une d’elles on peut lire « ce n’est pas la pluie ». Réponse aux premières justifications de Jean-Claude Gaudin pour le drame, et peut-être demain le slogan de la mobilisation.

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