Mise en examen de trois policiers du Raid : le contexte de la mort de Mohamed B. se précise

Décryptage
le 11 Août 2023
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L'enquête sur la mort de Mohamed B., victime d'un tir de flashball au thorax en marge des émeutes de juillet, se resserre sur trois agents du Raid. Des vidéos permettent de reconstituer les dernières minutes avant le tir fatal, "non réglementaire et illégitime" selon l'avocat de la famille.

La préfecture de police des Bouches-du-Rhône, où sont situés les locaux de l
La préfecture de police des Bouches-du-Rhône, où sont situés les locaux de l'IGPN. (Photo : CMB)

La préfecture de police des Bouches-du-Rhône, où sont situés les locaux de l'IGPN. (Photo : CMB)

Mohamed B., 27 ans, est la seule victime décédée au niveau national dans les émeutes qui ont suivi la mort du jeune Nahel. Ce père de famille a été retrouvé inerte en bas de chez sa mère, sur le cours Lieutaud à Marseille, dans la nuit du samedi 1er au 2 juillet. Jusqu’alors, les circonstances de sa mort, causée par un tir de flashball au thorax, restaient très opaques. Ce jeudi 10 août, l’enquête diligentée par l’inspection générale de la police nationale (IGPN) et la police judiciaire de Marseille a pris un tournant majeur.

Dans l’après-midi, trois policiers ont été mis en examen pour “violences avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner”, indique le parquet de Marseille dans un communiqué. Tous sont membres du Raid, une unité d’élite déployée en centre-ville durant les trois soirées de violences, très loin des opérations spécialisées qui leur sont d’ordinaire réservées (prises d’otages, terrorisme, grand banditisme). Les trois fonctionnaires sont désormais placés sous contrôle judiciaire. Mardi matin, deux autres policiers de la même unité avaient aussi été placés en garde-à-vue, avant de ressortir libres.

L’implication d’une unité aussi prestigieuse que le Raid dans des faits d’une telle gravité est rarissime. Le communiqué rédigé ce jeudi par le parquet de Marseille montre que ces mises en examen interviennent après la collecte de nombreux éléments, dont plusieurs vidéos de la scène. C’est la première fois que les autorités judiciaires apportent un tel niveau de détail sur les minutes qui ont précédé la mort de Mohamed B. Même si de nombreuses questions persistent.

Course-poursuite

Il est un peu plus d’une heure du matin lorsque Mohamed B. succombe à une crise cardiaque sur le cours Lieutaud, le 2 juillet. À 00 h 49, il avait envoyé à ses proches une vidéo filmée de son portable au niveau du Starbucks de la préfecture, plus tard diffusée par BFM TV. On y aperçoit une intervention policière. Au même moment, à l’angle du même pâté d’immeubles, le magasin Foot locker de la rue Saint-Ferréol est ciblé par les pillages. La suite de la scène a pu être reconstituée grâce à l’exploitation d’autres vidéos venues des caméras de vidéosurveillance de la Ville et de la caméra d’un véhicule du Raid. C’est sur cette courte séquence que les interprétations s’affrontent.

Selon le parquet de Marseille, Mohamed B. se met à poursuivre un homme sortant du magasin de street wear pour “tenter de prendre le sac dont il était porteur”. Pour les autorités, “ces deux individus participaient à une action d’appropriation frauduleuse dans un contexte de pillage généralisé”. L’homme fuyant à pieds abandonne le sac et est interpelé par les agents du Raid. Mohamed B., bien qu’il ne transporte pas de marchandise volée, tenterait alors d’échapper aux policiers, “longeant la colonne du Raid en circulant à contre-sens sur le trottoir”, continue le communiqué.

Mohamed B. est atteint par deux tirs de LBD, un troisième atteint son scooter.

C’est là qu’il est atteint “dans un laps de temps très court par deux tirs de LBD”, précise le parquet. L’un atteint sa cuisse droite, l’autre son thorax, près du cœur. Ce dernier lui coûtera la vie. Le scooter de Mohamed B. essuie à son tour un tir. Cette fois, il s’agit d’une munition de type “bean bag” (littéralement “sac de haricots”), des petits sacs remplis de billes, dont le Raid était armé durant les émeutes à Marseille. L’exploitation de sa localisation Snapchat permet de restituer le trajet de Mohamed B. jusqu’au cours Lieutaud, lorsqu’il s’effondre. Il est ensuite amené par les marins-pompiers à l’hôpital de la Timone. Son décès est prononcé à 2 h 05.

Tirs “illégitimes” pour l’avocat de la famille

À l’annonce des mises en examen, Nour, la compagne de Mohamed B. a immédiatement réagi, se disant “soulagée d’apprendre l’identification des auteurs”, écrit-elle dans un communiqué. En revanche, elle conteste la version des autorités et assure que son conjoint tentait “d’empêcher la commission d’un vol” ce soir-là. Au-delà de l’enjeu autour de l’interprétation du comportement du défunt, la jeune femme regrette que le parquet “tente de criminaliser maladroitement une victime” par de “vaines tentatives de salir la mémoire d’un homme”.

Pour le conseil de la famille, Arié Alimi, “la version donnée dans le communiqué du parquet de Marseille n’est qu’une interprétation. C’est un procédé insupportable”, assène-t-il, en précisant qu’une plainte pour diffamation va être déposée. Et surtout, quid du comportement des agents du Raid, dont l’un d’eux est l’auteur du tir mortel ?, interroge Arié Alimi. L’avocat estime que “les tirs sont trop proches pour être réglementaires, et illégitimes dans la mesure où Mohamed B. ne constituait pas une menace.”

En toute fin de communiqué, le parquet de Marseille précise d’ailleurs que “des investigations complémentaires doivent encore être réalisées notamment quant à la régularité des conditions d’emploi des armes […] et à la proportionnalité de cet engagement.” Pour ces raisons, la famille du jeune homme annonce solliciter une requalification des faits en homicide volontaire.

La qualification retenue à ce stade – “violences avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner” – est passible de quinze ans de réclusion criminelle. Contrairement à l’enquête pour l’agression de Hedi, où un policier a été placé en détention provisoire, les trois fonctionnaires mis en cause dans la mort de Mohamed B. sont ressortis libres du bureau du magistrat instructeur. Bien que les faits soient de nature criminelle, tous trois sont autorisés à continuer de travailler. Le parquet précise simplement que leur contrôle judiciaire leur interdit d’opérer en situation de “violences urbaines et de grands évènements sur la voie publique”. Sollicité par Marsactu, Dominique Mattei, l’avocat des policiers n’a pas souhaité donner suite.

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Commentaires

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  1. Marc13016 Marc13016

    Je constate en tous cas que les caméras de vidéo Protection déployées sur la voie publique se révèlent utiles pour aider la justice … dans ces affaires de -possibles- violences policières !
    Qui l’eut cru ?! ces caméras avaient été critiquées pour leur inefficacité dans la lutte contre l’insécurité et l’incivisme. Les voilà maintenant garante de l’ordre républicain, dans un sens que l’on attendait pas …

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  2. Avé Avé

    Triste à dire, mais quelles que soient les conclusions qui seront finalement tirées des circonstances ayant entraîné les tirs des policiers, on se fiche un peu, du point de vue des citoyens, de savoir si la victime était en train de participer à un vol ou de l’empêcher. Même au cas où elle était en train de participer à un vol, cela ne justifiera jamais des tirs non-règlementaires ayant entraîné sa mort. Sinon on peut tout justifier, et rétablir la peine de mort…

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    • RML RML

      Non mais la peine ne sera pas la même… les circonstances sont tout, sinon c’est la peine capitale pour tout le monde. Et je ne défends pas la police ! Loin de là ; mais on ne peut pas s affranchir des circonstances exactes, sinon la justice est juste la loi du Talion

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  3. USF13 USF13

    vous en connaissez beaucoup des personnes qui veulent arrêter un voleur en lui volant son butin? si il souhaitait aider les forces de l’ordre il se serait arrêter en scooter pour remettre le sac du voleur à la police! mais non il a forcer un barrage de police sur le trottoir en contre sens! c’est l’avocat de la famille qui dénonce un sois disant tire non réglementaire rien ne transpire de l’IGPN ;ça ne mérite pas la mort mais il faut remettre dans le contexte. il n’y a dans l’article que le prisme de l’avocat de la famille. attendons la fin de l’enquête avant d’en tirer des conclusions hâtives.

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  4. Zumbi Zumbi

    Plus ça va, plus sous prétexte de “maintien de l’ordre” on fait faire n’importe quoi à n’importe qui. Déjà à l’époque des Gilets Jaunes deux de mes connaissances, autrefois respectivement chargé par la Marine Nationale de coopérer avec la police nationale sur le port de Toulon pour l’un et gendarme pour l’autre, me confiaient leur indignation de voir utiliser la BAC ou bien des éléments des polices municipales pour des opérations de maintien de l’ordre auxquelles ces fonctionnaires et leurs responsables ne sont absolument pas formés. Ces amis n’étaient absolument pas étonnés de la multiplication des violences gratuites, du nombre de blessés et de mutilés et s’étonnaient même qu’il y eût aussi peu de tués.Et selon eux, s’il y avait eu une application de la loi républicaine dans ce pays, les Castaner et autres Lallement auraient dû être déférés devant les tribunaux, sans compter les fonctionnaires qui ont honteusement menti sur leurs actions et se sont couverts mutuellement pour échapper à la loi.
    Maintenant c’est le Raid !

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