Massilia Sound System se paie un film pour ses 30 ans

Actualité
Élodie Crézé
16 juin 2016 3

Ce jeudi soir au théâtre Silvain sera présenté en avant-première le documentaire Massilia Sound System de Christian Philibert, le réalisateur des films d'Espigoule. Aucune aide publique n'a été apportée à la réalisation de cette œuvre dont les protagonistes partagent la dénonciation du centralisme culturel.

Christian Philibert et les membres de Massilia Sound System Photo : ReggaeLover

« La musique a toujours joué un rôle fondamental dans ma vie, et il est devenu évident que j’allais faire un film sur les Massilia quand j’ai su qu’ils auraient 30 ans ». C’est dans la petite salle du cinéma des Variétés que le réalisateur Christian Philibert a choisi de présenter son documentaire Massilia sound system sur le groupe mêlant influences de reggae, de rock et d’occitan. Un résultat d’une heure et demie « qui n’est pas tout à fait un film de tournée, ni un film biographique, mais un objet filmique différent, politique tout en étant un divertissement » introduit-il.

Pendant un peu moins d’un an, le réalisateur primé à plusieurs reprises pour Les 4 saisons d’Espigoule a suivi avec sa caméra les six musiciens lors de leur tournée anniversaire dans toute la France, entre 2014 et 2015 (voir notre entretien long format). Présenté pour la première fois au grand public au théâtre Silvain ce jeudi, le résultat, sensible, donne tour à tour la parole aux musiciens, diffuse des images d’archives, retrace l’histoire du groupe à travers des moments choisis tout en évitant la raideur exhaustive d’une biographie. « Il a été très dur de finir le film dans les délais », explique Christian Philibert. Et les raisons ne sont pas qu’artistiques : « C’est un film réalisé sans argent, sans pression de la part du groupe et sans celle de nos partenaires financiers que nous n’avions pas » ironise-t-il.

Dans une atmosphère baignée de musique, le film explore avec humanité l’histoire du groupe. Pendant plus d’une heure trente, les allers-retours sont constants entre les images d’archives, celles prises en tournée par le réalisateur en 2015 sur scène, dans la rue, au cours d’apéros, dans leur camion ou lors de parties de pétanques. Des entretiens individuels des six musiciens retracent avec humour et parfois nostalgie des souvenirs de tournée, leur arrivée dans le groupe, leurs rapports fraternels ou tumultueux, leurs coups de  gueule ou de folie. Le film permet par ailleurs de survoler leurs liens avec d’autres artistes marseillais, comme Jo Corbeau, ou encore IAM, alors méconnu et découvert par les Massilia.

Zéro aide publique

De fait le tournage a été entièrement financé sur les fonds propres de la société de production les Films d’Espigoule. Face à un manque de moyens et pour assurer la post-production, une campagne de financement participatif est lancée en janvier sur la plateforme Kisskissbankbank. Lors de cette opération relayée par le Chourmo, les fans historiques de Massilia constitués en associations, 40 000 euros sont récoltés auprès de 700 donateurs. La Sacem (société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) et le CE des cheminots complètent à leur tour la somme. Ces derniers « sont en conflit dur et il existe une convergence de nos luttes » analyse Maxime Gavaudan*, l’un des producteurs du film avec sa société Belavox films.

D’aides publiques en revanche, l’équipe du film ne reçoit rien. Notamment du CNC (Centre national cinématographique), sollicité, et du conseil régional, qui à l’époque de la première demande est encore présidé par le socialiste Michel Vauzelle. Depuis les élections, la demande de subventions a été réitérée auprès de la région mais elle est restée sans réponse. Contactée, la vice-présidente à la culture pour la Région Sophie Joissains qui vient de renoncer à son mandat régional n’a pas répondu à nos sollicitations.

« C’est insupportable. D’habitude j’obtiens au moins l’aide du conseil régional » déplore le réalisateur qui, pour autant, ne s’explique pas ce silence qui vaut refus. Il croit en revanche pouvoir fournir une explication sur le désintérêt du CNC – placé sous l’autorité du ministère de la culture, qui serait désintéressé de tels projets, loin de la capitale. « C‘est le pays le plus centraliste en matière de culture. Là-dessus je partage la vision de Massilia, ainsi que sa volonté d’indépendance vis-à-vis du show business ». De fait, le groupe vit essentiellement de ses concerts, de la sortie de ses albums qu’ils produisent eux-mêmes et des projets individuels des différents musiciens. Dans le documentaire, le créateur du groupe, Tatou, s’insurge : « Tout se joue à Paris. Notre groupe est à l’extérieur, il n’est pas là où le métier se fait. On est le groupe qui tourne le plus et on n’est signé chez aucun tourneur, aucune maison de production nationale ».

Distribution de pastis

En s’entêtant à réaliser et à produire ce film dans sa région, Christian Philibert revendique un acte politique qu’il partage justement avec le groupe, qui a choisi de demeurer dans sa région d’origine. Comme ses autres films projetés sur les places villageoises de Provence, raconte-t-il, les Massilia ont pour habitude de créer une proximité avec leurs spectateurs en offrant des petits concerts à l’occasion desquels on distribue le pastis. Cela participe aussi, estime Christian Philibert, « d’une volonté de créer du lien social. De l’importance est apportée au vivre-ensemble ». Or, « le vivre-ensemble, c’est politique… » souligne le producteur Maxime Gavaudan. Sous-entendu, cela pourrait aussi avoir un effet répulsif fort pour les institutions.

« C’est toute la production indépendante qui est à réinventer » argue Maxime Gavaudan. À commencer par réfléchir sur la manière de faire vivre le film et d’éviter une sortie discrète en octobre dans quelques salles obscures. Pour cela, l’équipe a un programme bien établi. Cet été, une trentaine d’avant-premières sont d’ores et déjà programmées dans la région. Avec, à chaque fois, un alliage cinéma et musique. La communication autour du film mais aussi l’organisation des événements sera en partie assurée par le Chourmo.

Galvanisé par ces soutiens, le réalisateur veut y croire, sans se départir pour autant de sa lucidité d’homme d’expérience. « Sans argent public, c’est de la folie de faire un film comme ça. On est dans le risque maximal. Mais je le fais parce que cela fait sens pour moi et que l’on refuse la fatalité », conclue-t-il, déterminé à mettre le oaï s’il le faut.

Projection de Massilia Sound System à 20 h, au théâtre Silvain, chemin du Pont (7e). Ouverture de la soirée par un concert. Ouverture des portes 19H. Tarif : 16 €. Achat des billets en ligne. 

Note aux lecteurs : Maxime Gavaudan a été actionnaire minoritaire de RAJ Médias, société éditrice de Marsactu jusqu’à sa liquidation en mars 2015.

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commentaires

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  1. Reuze Reuze

    Le centralisme culturel est une explication un peu facile.
    D’une part, ce n’est pas nécessairement aux structures nationales de soutenir tous les projets, les institutions locales ont leur part de responsabilité dans le manque de structuration de la scène musicale régionale.
    D’autre part, l’image des Massilia au niveau national n’est pas tant liée à leur positionnement social ou politique qu’à leurs aspects folkloriques (contemporain mais folklore tout de même). C’est une différence majeure entre les Massilia et un groupe comme Zebda, qui est ancré localement mais porte un message social audible au niveau national et qui est mieux identifié politiquement.
    Dans ces circonstances, ce n’est pas étonnant qu’un film sur le groupe ne suscite pas un intérêt démesuré de la part d’acteurs nationaux.

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    • catherine catherine

      Ce n’est peut-être en effet pas tant les acteurs nationaux qui devraient soutenir ce type d’ initiative. La décentralisation a été pensée en ce sens. Mais les collectivités territoriales, les nôtres, ici, ne lèvent pas le petit doigt… Et ont une politique culturelle qui tend au néant provençaliste…

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    • leravidemilo leravidemilo

      Heu, ben non. Pour ce qui concerne le cinéma français, ce raisonnement n’est pas vraiment pertinent; Sans pour autant exonérer les acteurs locaux/régionaux, et particulièrement le conseil régional (Vauzelle et Estrosi) de leurs responsabilités, la question est bien posée du financement national de ces films. Le cinéma français dans son entier (production/distribution/exploitation) repose en effet sur une économie très spécifique, qui est d’ailleurs un des marqueurs de l’exception culturelle. (Une de nos spécificités qui risquent fort d’ être mis à mal par les mortifères traités TAFTA et CETA, dans un très proche avenir). Le CNC distribue nombre d’aides à la création, à la politique d’auteur, à l’art et essai… qui sont financées par des taxes, sur le cinéma en salle, les diffusions télé et autres V.O.D. La seule taxe spéciale additionnelle sur le prix des billets de cinéma (12,72% quand même) rapporte plusieurs centaines de millions d’euros/an, de l’ordre de 800 si ma mémoire est bonne,. Les aides sont diverses et l’une d’entre elle est essentielle pour la production des films, l’avance sur recettes qui, comme son nom l’indique doit être remboursée, et permet ainsi durant (et par) l’exploitation d’un film de re financer les capitaux avancés pour sa production et sa distribution. Sans cela nous ne serions plus, depuis longtemps, une des grandes cinématographies mondiales, et nous aurions le droit d’aller au cinéma voir, essentiellement, des films américains (ce qui est le cas dans nombre de pays…) Quand j’irai voir ce film (je n’y manquerai pas!) je payerai donc une taxe qui ira financer la production d’un autre film.Bon, ce système complexe d’aides est essentiel et vital à notre cinéma mais, n’est pas pour autant parfait ni juste. Parmi les diverses raisons de cet état de fait, tout d’abord le fait que le cinéma est, dans le même temps et depuis le début, un art et une industrie, qu’il y a là des gros (très) gros et des petits (tout petits), et des rapports de force (s’y illustre régulièrement le vieux dicton paysan: il pleut toujours où c’est mouillé). Mais il y a aussi , parmi bien d’autres raisons, la concentration des instances à Paris, et un certain jacobinisme culturel qui sévit toujours et fait bien des dégâts… Au final, il n’est ni juste ni « normal » que ce film ne bénéficie pas des aides auquel il a droit. Allons le voir, c’est la meilleure aide qui soit!

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