L’usine Naphtachimie écope discrètement 50 tonnes d’hydrocarbures déversés en Méditerranée

Enquête
Violette Artaud
27 Sep 2018 4

Fin juillet, une fuite d'hydrocarbure est signalée chez Naphtachimie, à Lavéra. Plusieurs tonnes de polluants sont alors déversées dans la mer Méditerranée. Alors que l'événement est passé quasiment inaperçu, les opérations de dépollution sont loin d'être achevées.

Au premier plan, le bassin de sécurité dans l'anse d'Auguette de Naphtachimie où sont collectées les eaux de refroidissement de l'usine qui se retrouvent ensuite dans la mer. Photo : Violette Artaud

Au premier plan, le bassin de sécurité dans l'anse d'Auguette de Naphtachimie où sont collectées les eaux de refroidissement de l'usine qui se retrouvent ensuite dans la mer. Photo : Violette Artaud

Le soleil est écrasant sur le sol calcaire. Les cheminées des usines crachent d’épais nuages de fumée anthracite. La Méditerranée se ride sous une légère brise. A priori rien d’anormal à Lavéra, plateforme industrielle située sur la commune de Martigues. Pourtant, depuis peu, une équipe un peu spéciale opère ici discrètement. Il y a quelques jours, des Algeco ont été installés au bout d’un chemin de terre. Là, au bord du rivage, des hommes en combinaison font des allers et retours incessants en bateau. Ils partent avec de gros seaux vides, stoppent leur embarcation à quelques mètres de la côte et reviennent les seaux pleins.

« On a sorti 8 tonnes en deux semaines et il y avait une équipe déjà avant nous », lance l’un de ces hommes qui suent à grosses gouttes. « Vous voyez là, sur ma combinaison, la matière visqueuse et marron ? Ben c’est ça, qu’on ramasse. » Ces scaphandriers ne sont pas au bout de leur peine. Il y a deux mois, l’usine de pétrochimie Naphtachimie a déversé dans la Méditerranée de l’huile de pyrolyse. Une fuite a laissé s’écouler plusieurs tonnes d’hydrocarbure. 50 précisément. Un accident écologique, passé quasi inaperçu et qui, deux mois après, est loin d’être résolu.

La surface nettoyée, la pollution reste au fond

Retour au mercredi 25 juillet. Ce jour-là, l’usine Naphtachimie fait état d’un incident par voie de communiqué. Le lendemain, dans un bref article, La Provence y fait mention. « La surface de l’eau de l’anse d’Auguette, située derrière le port de Lavera, laisse deviner la présence d’hydrocarbures flottants », peut-on lire dans le quotidien. Agnès Belzunces, directrice des ressources humaines de Naphta, y déclare : « Nous sommes en train d’étudier l’origine de la fuite. Ce genre d’événement est heureusement très rare et nous avons réagi rapidement afin d’éviter toute pollution de la mer. » La fuite provient d’un échangeur eau de mer-huile de pyrolyse, qui sert à refroidir cette dernière.

L’article conclut : « En fin de journée, mardi, les hydrocarbures surnageant dans l’anse d’Auguette avaient été en grande partie pompées. Hier matin [mercredi 25 juillet, Ndlr], ne restait qu’un seul camion de pompage, de la société Sodi, l’opération arrivant à son terme. » Voilà pour ce qui est de la surface.

Sauf que plus d’une semaine après l’incident, la préfecture estime que la situation est loin d’être réglée. Elle signe un arrêté sévère envers l’industriel. Le document enjoint Naphta d’appliquer des mesures d’urgence et de faire réaliser des évaluations précises de l’impact environnemental de cet incident. Le document évoque, noir sur blanc, « la présence de polluants persistants sur les fonds marins ». Contactée par Marsactu, la préfecture précise :

L’huile de pyrolyse possède une partie flottante et une partie lourde. La partie flottante a été récupérée en quasi totalité le jour de l’incident au sein de l’anse d’Auguette ; la partie lourde s’est répandue sous forme de boulettes compactes qui se répartissent sur une surface d’environ 150 mètres par 80. Les « boulettes  » doivent être maniées avec précaution pour éviter d’être dispersées. Des barrages sont mis en place pour éviter ce risque de dispersion. Selon l’exploitant 50 tonnes ont été rejetées.

150 mètres par 80. Près de deux terrains de foot ! « 50 tonnes c’est une estimation très grossière, veut réajuster Didier Mené, directeur hygiène, sécurité et environnement (HSE) de Naphta. Nous pourrons évaluer le quantité qu’une fois que nous aurons tout ramassé. Et il est important de noter que la majeure partie est restée dans le bassin de rétention. » Didier Mené n’a en revanche pas d’estimation de la part qui a atterri dans la mer.

Il estime par contre qu’« au 21 septembre 214 sacs de 50 litres, soit 10 mètres cube » ont d’ores et déjà été ramassés dans le domaine maritime. Autrement dit, une vingtaine de tonnes. « Mais ces sacs contiennent également de l’eau et du sable. Et il est aussi important de savoir que des barrages ont été installés pour éviter que la pollution ne se disperse », appuie encore le directeur HSE qui se dit incapable d’évaluer ni la quantité précise de polluant, ni son impact environnemental.

« Si ça se trouve, quand on aura tout enlevé on va se rendre compte qu’il n’y aura eu aucun impact. La seule chose que l’on peut dire pour le moment, c’est que la transparence de l’eau n’a pas été impactée ». Les caractéristiques de l’huile de pyrolyse, très peu soluble et très lourde, y étant pour beaucoup. Mais si Agnès Belzunces, DRH de Naphta, déclarait il y a deux mois dans La Provence qu’une réaction rapide avait permis « d’éviter toute pollution de la mer », il semble peu probable que l’incident n’ait eu aucune conséquence sur l’état des fonds marins et les espèces qui y vivent.

Dans son arrêté en date du 7 août, le représentant de l’État demande justement à l’industriel d’élaborer un rapport d’incident précis et de préparer un plan d’évaluation de l’impact environnemental. Un plan d’évaluation que Naphtachimie devra rendre après avoir « supprimer les impacts sanitaires et environnementaux », sous deux mois note le document. Autrement dit… dans dix jours.

« L’huile de pyrolyse est dangereuse pour le milieu aquatique »

« L’huile de pyrolyse provient du vapocraquage, il s’agit d’un produit semblable à un fioul lourd. Oui, l’huile de pyrolyse est dangereuse pour le milieu aquatique », répond sans fard la préfecture qui ajoute que la population est également susceptible d’être touchée. « Nous pouvons penser à la pêche notamment. Une évaluation doit être menée et dans l’attente la pêche a été interdite depuis le 3 août. »

Dans le centre-ville de Martigues, à quelques mètres du port, un petit groupe des pêcheurs est accoudé au comptoir d’un bar. Aucun d’entre eux n’a entendu parler de cette fuite, ni même de l’arrêté qui concerne l’interdiction de pêche dans le secteur de l’anse d’Auguette. « L’été, on ne pêche pas trop dans ce coin car il y a peu, voire pas de poissons », expliquent-ils. Ils n’ont jamais entendu parler d’huile de pyrolyse non plus.

« On avance, on avance », veulent de leur côté se convaincre les scaphandriers sous le soleil de Lavéra. Ne souhaitant pas s’étendre sur le sujet, ils renvoient à leur employeur qui, lui, estime qu’il reste encore « entre trois et quatre semaines de travail. »  « Rappelez dans un mois, on aura les analyses des prélèvements », promet le directeur hygiène et sécurité de Naphta. Le rendez-vous est pris.

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