Les trottinettes électriques roulent sur le flou

Décryptage
Jean-Marie Leforestier
9 Mar 2019 26

Les trottinettes électriques en libre service rencontrent un vrai succès à Marseille. Mais en terme de stationnement, de règles de circulation ou de sécurité, les questions que posent leur arrivée sont très nombreuses.

Un dimanche comme un autre, boulevard Chave. Près d’un feu, à proximité de la piste cyclable qui remonte le boulevard, des trottinettes en tas figurent une forme de sculpture abstraite. En face, les clients du bar Le 68 sirotent leur café en terrasse quand deux jeunes gens en trottinette verte déboulent à vive allure et slaloment entre ces messieurs. L’un d’eux attrape le garçon qui manque de tomber. Une algarade débute. « Tu as failli nous faire tomber, putain », hurle le vieil homme qui enlève ses lunettes prêt à en découdre. Le jeune monte dans les tours : « Je suis un calme mais si je te retrouve je te tue ! ». À cet endroit précisément, la piste cyclable est coupée par une terrasse et le trottoir accueille piétons, poussettes, vélos et désormais trottinettes.

Depuis un mois et demi, l’entreprise Lime a installé sur le macadam marseillais ces engins aux parements verts. Le succès est manifeste et a décuplé l’usage de la trottinette dans la ville. C’est cet homme en costard-cravate qu’on imagine vouloir accélérer entre deux rendez-vous. Ce sont des lycéennes qui se lancent sur la promenade Louis-Brauquier, contournant le fort Saint-Jean sans effort. C’est aussi ce groupe de touristes italiens tout heureux de se rendre aux Catalans sans avoir à monter dans un bus bondé. Selon les statistiques de l’entreprise, 5700 utilisateurs ont effectué 15 000 trajets depuis le 20 janvier dernier pour 1,7 kilomètre en moyenne.

Bientôt des milliers de trottinettes électriques

Après une expérimentation à 500 trottinettes, la ville et la société ont signé jusqu’au 20 août et pour cinq fois plus de véhicules. Le périmètre concentré sur les huit premiers arrondissements a été élargi au 9e où Lionel Royer-Perreaut, le maire de secteur, voyait bien ces véhicules d’un nouveau genre se positionner autour de l’obélisque de Mazargues ou au palais des Sports. Six compagnies supplémentaires, qui se sont manifestées auprès de la mairie, pourraient bénéficier d’un contrat qui échoirait au même moment après un test d’un mois.

La concurrence devrait jouer à plein et peut-être profiter au consommateur qui pour l’heure se trouve face à un service cher : 1 euro de déblocage puis 0, 15 € du kilomètre. En revanche, Lime ne paie qu’une somme modique 0,90 euro par mois et par trottinette pour occuper l’espace. « Pour la suite, nous lancerons un appel à projets dans le but de ne retenir que trois ou quatre opérateurs, car autrement, on ne pourra plus les contrôler », explique Jean-Luc Ricca, le conseiller municipal (Agir) délégué à la circulation.

Les trottinettes électriques sont donc appelées à se démultiplier. Mais comme le montrent les habitués des troquets du boulevard Chave, cette arrivée massive fait aussi turbuler la répartition de l’espace public. Sur les trottoirs, les trottinettes effraient les piétons. Sur la route, elles slaloment entre les voitures, les bus et les nids de poule qui, petites roues obligent, menacent la sécurité de l’utilisateur. À l’arrêt, elles entravent parfois pistes cyclables ou trottoirs.

Et leur arrivée du jour au lendemain n’a pas permis de préparer les esprits aux enjeux de partage de l’espace. Même la préfecture s’est enquis auprès de la mairie du cadre légal de ce débarquement soudain. Pourtant, la Ville, contrairement à d’autres agglomérations, a tenté de faire les choses bien en se dotant d’une charte signée avec Lime.

Des conditions d’utilisation irréalistes

Les usagers doivent « porter des équipements nécessaires à leur protection (casque, gants…) ». Ils ne sont autorisés qu’à une « circulation sur le trottoir sous réserve de respecter la vitesse du piéton » (6 km/h maximum). Ils ne peuvent en aucun cas stationner sur les parvis des églises, sur celui de l’hôtel de ville, sur « l’aire piétonne du Vieux-port » ou sur « la promenade Louis-Brauquier ». Jean-Luc Ricca a bien en tête l’exemple d’un « homme casqué et ganté roulant doucement sur le trottoir en évitant les gens » mais une simple observation permet vite de douter de l’efficacité de ce texte.

Pour sa défense, Jean-Luc Ricca note surtout « l’absence de cadre légal en attendant la loi d’orientation sur les mobilités » voulue par le gouvernement et en ce moment en discussion au Sénat. Par conséquent, « la logique des acteurs est opportuniste, c’est la logique du passager clandestin », analyse le professeur d’urbanisme à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée Jérôme Monnet. Avec cette loi, la ministre des Transports Élisabeth Borne entend donner aux pouvoirs publics « la possibilité de réguler les nouveaux services de mobilité ».

Attendre d’avoir plus de moyens légaux pour encadrer n’a pas été une option pour Jean-Luc Ricca. « Les trottinettes sont à Bordeaux, à Lyon, à Paris. Nous ne sommes pas plus intelligents que les autres. Qu’auriez-vous voulu ? Que l’on soit attentif, prudent et qu’on laisse cela aux autres ? Nous, on poursuit notre objectif d’apaiser le centre-ville en diminuant les déplacements en voiture, tout en améliorant son attractivité économique ».

« Une forme d’amnésie des pouvoirs publics »

Moralité, il s’agit d’apprendre en roulant. « On a l’impression qu’il y a une forme d’amnésie de la part des pouvoirs publics, note le géographe Jérôme Monnet. Concernant le stationnement des deux-roues motorisés sur les trottoirs, il y a déjà eu une crise, on a l’impression qu’on a tout oublié du conflit. On voit bien que l’on ne s’est pas dit que ces choses-là, il aurait bien fallu les mettre quelque part. Et pourtant, réussir à réguler le stationnement, c’est une des clés de la réussite et de la pérennité de ce mode de déplacement. » Pour l’heure, c’est à Lime de gérer la question : les employés de l’entreprise (25 sont annoncés à Marseille) mais aussi des auto-entrepreneurs les déplacent et les accumulent dans des endroits définis. Les usagers peuvent signaler via l’application comme sur les réseaux sociaux les véhicules encombrants.

La question de la régulation de la circulation est autrement plus épineuse. Dans un épisode du podcast Programme B, sobrement intitulé « faut-il brûler les trottinettes électriques ? », Jocelyn Loumeto, administrateur de la Fédération des professionnels de la micro-mobilité a une réponse : « Une trottinette électrique, sa place première est sur la place piste cyclable parce que c’est adapté aux vitesses des cycles car nos trottinettes roulent à 25 km/h ». Mais Marseille compte encore peu de voies réservées, de 70 à 130 kilomètres selon les estimations.

Le géographe Jérôme Monnet envisage alors une autre solution : « jouer sur la vitesse permet d’amener un mariage des véhicules. En généralisant la zone 30 en ville, il devient envisageable que camions, voitures, motos et l’ensemble des micro-véhicules portables se partagent la route. Cela ralentirait les uns et permettrait aux autres de venir sur la chaussée car les vitesses moyennes sont très proches les unes des autres. Mais il y aura toujours des défis de gestion de la voirie avec des différences de comportements importants et un vrai risque de conflits et d’accident. Pour l’instant, on ne sait pas bien faire une voirie qui gèrerait ça ».

Pour le chercheur du laboratoire Ville mobilité transports, au-delà de ces difficultés ces engins peuvent avoir un avenir et une utilité bien au-delà du gadget : « Ce qu’on voit venir en terme d’usage, c’est qu’on emmène un véhicule dans un autre véhicule. Ce genre de véhicule peut faciliter le covoiturage. Si l’on peut l’emmener dans les transports collectifs, cela peut aussi étendre la capacité d’une gare, si l’on considère que son aire de recrutement est de 15 minutes de déplacement. Mais si tout le monde monte avec une trottinette, il faudra aussi que l’on puisse accueillir ces trottinettes. Comme pour le stationnement, je crains que les pouvoirs publics aient sur ce domaine peu de capacité d’anticipation pour installer par exemple des supports pour loger les trottinettes dans les trains. S’ils ne le font pas, on va réprimer et ce sera la catastrophe. » Ce sera probablement à la métropole, qui pourrait bientôt récupérer le dossier, de trouver des solutions. La question des trottinettes y est aujourd’hui abordée avec circonspection.

Ajout le 9 mars à 19 heures : après certains de vos commentaires, mention du statut d’auto-entrepreneur d’une partie des répartiteurs de trottinettes.

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