Le sort de la reconversion “écologique” de Total la Mède se joue actuellement au parlement

Décryptage
Clara Martot
22 Nov 2018 2

Le 16 novembre, l'Assemblée nationale a adopté un amendement excluant l'huile de palme des biocarburants, exposant cette ressource à des taxes supplémentaires. L'adoption définitive de cette mesure pourrait menacer la viabilité du projet de Total à la Mède, qui importera beaucoup d'huile de palme et dont dépendent 250 emplois et pose des questions écologiques.

Vue aérienne de la Mède (source Google earth)

Vue aérienne de la Mède (source Google earth)

Un “moment important”, lit-on sur le compte Twitter du député des Yvelines (78) Bruno Millienne. Vendredi 16 novembre, cet élu Modem est parvenu à faire adopter par l’assemblée nationale un amendement à l’article du projet de loi de finances (PLF) excluant l’huile de palme de la liste des biocarburants. De fait, si cette version du texte n’est pas modifiée avant son adoption définitive, l’huile de palme pourrait devenir éligible à la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP), et donc beaucoup plus coûteuse à l’usage. À l’annonce du résultat du scrutin, quelques applaudissements se font entendre aux deux extrémités de l’hémicycle. Car c’est grâce au vote des groupes d’opposition, et au ralliement de cinq députés LREM contre l’avis du gouvernement, que l’amendement a été adopté à 22 voix contre 20.

Derrière cette fronde inattendue, la poignée d’élus de la majorité et les groupes d’opposition visent un projet bien identifié et d’une ampleur unique en France : la nouvelle raffinerie de la Mède à Châteauneuf-les-Martigues. Débarrassée du pétrole depuis 2015, elle est désormais tournée vers les biocarburants. Et si jamais l’amendement était retenu dans la version définitive du PLF, le propriétaire de la Mède, Total, pourrait avoir quelques difficultés à appliquer son plan de reconversion.

“La première bioraffinerie française de taille mondiale [qui contribuerait à] contenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C” grâce à la production d’un biocarburant de “haute qualité”, vante Total, remporte le soutien de l’Etat, la métropole et la région. En 2017, les trois institutions ont signé en effet avec l’industriel une convention de développement économique. Ultime bénédiction le 16 mai dernier, lorsque la préfecture a signé l’autorisation d’exploitation de la nouvelle raffinerie.

Pourtant, les critiques s’ensuivent. L’importation de l’huile de palme est l’une des principales causes de la déforestation en Asie, rappellent les écologistes. La FNSEA manifeste devant la raffinerie pour demander à ce que l’entreprise privilégie les ressources françaises. Total s’engage à limiter “l’approvisionnement en huile de palme brute à un volume inférieur à 50 % des volumes de matières premières qui seront traitées sur le site, soit au plus 300 000 tonnes par an.” Le reste serait, pour atteindre un total annuel de 650 000 tonnes, fourni par d’autres huiles telles que le colza ou le soja, et des huiles alimentaires recyclées.

Lire notre article : Ce que Total ne dit pas de la reconversion “écologique” de la Mède

Les 250 emplois menacés ?

Le recours à l’huile de palme, cultivée essentiellement en Malaisie et Indonésie a été dénoncé vendredi dans l’hémicycle, notamment par le député France insoumise Jean-Luc Mélenchon : “favoriser l’utilisation de l’huile de palme, c’est inciter à ce que se poursuivent les déforestations, que notre pays par ailleurs condamne dans toutes les conférences auxquelles il participe”, a-t-il rappelé. Le gouvernement laisse soin à l’Union européenne de légiférer sur la déforestation, lui a répondu en substance Olivier Dussopt, Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Action et des Comptes publics.

En attendant, l’importation massive d’huile de palme sur la Mède est présentée par le gouvernement comme la contre-partie au maintien de 250 emplois sur le site. Avant la fermeture en 2015 et un plan social, la raffinerie de pétrole en comptait 430. Un deuxième plan social est-il envisageable en cas de taxation de l’huile de palme ? Pas selon Fabien Cros, délégué CGT du site : “on reste serein. Total a promis de faire tourner l’usine à 250, avec ou sans huile de palme. Et s’ils osent mettre un deuxième plan social en route, ils savent qu’il y aura une forte riposte de notre part.” Un avis que partage le député de la circonscription, Pierre Dharréville, dont le groupe (PCF) a voté pour l’amendement : “Total a un devoir à l’égard des salariés. Si la loi évolue, la balle est dans son camp, et nous serons vigilants.”

Dans ce dossier, les sphères syndicales et militantes écologistes embrassent le même constat : le maintien des emplois dépend de l’existence de la Mède, qui ne dépend pas selon eux du statut de l’huile de palme parmi les agro-carburants. “Pour un groupe à 171 milliards de dollars de chiffre d’affaire en 2017, la rentabilité de la Mède n’a jamais été une condition pour eux”, rappelle Fabien Cros. “C’est l’hypocrisie que l’on dénonce chez le gouvernement. Il laisse croire que c’est l’huile de palme qui sauve les emplois. Alors que l’huile de palme, au pire dans 10 ans, c’est fini”, note Sylvain Angerand, coordinateur des campagne de l’association écologiste Les Amis de la Terre.

Au gouvernement, la crainte d’une mauvaise pub

En effet, si l’on suit le calendrier de l’Union européenne, ce qui est le souhait du gouvernement, la révision d’une directive sur les énergies renouvelables éliminera l’huile de palme de la liste des biocarburants. Au plus tôt en 2021, si la préconisation du Parlement européen est suivie. Et au plus tard en 2030 après une diminution progressive dès 2023, selon les objectifs fixés au printemps lors d’une réunion organisée avec des représentants des trois institutions européennes. Du côté de la CGT comme des Amis de la terre, on réfléchit dors et déjà à un autre plan de reconversion. “L’huile recyclée et l’huile de palme en carburants, on est contre, c’est un massacre écologique. Il faudrait que notre raffinage serve à produire autre chose, comme du plastique, des médicaments ou des pièces automobiles”, propose Fabien Cros de la CGT.

Du côté de l’État, la question n’est donc toujours pas tranchée. Le PLF, dans lequel figure l’amendement, doit d’abord être adopté au Sénat, qui examinera le projet jusqu’au 11 décembre. Par la suite, le gouvernement disposera encore de moyens d’actions. Selon une source proche du gouvernement, l’objectif de celui-ci n’est pas forcément de revenir sur l’amendement en lui-même pour “éviter un nouvel effet glyphosate”, du nom de ce pesticide dont le gouvernement a refusé l’interdiction par amendement à l’Assemblée. Il s’agirait plutôt de trouver un autre dispositif avantageux pour Total qui ne déchainerait pas les foudres des écologistes.

Quant à Total, ses représentants n’ont pas donné suite aux sollicitations de Marsactu. Impossible de savoir pour l’heure, donc, ce que le groupe décidera en cas de taxation de l’huile de palme. Avec un investissement de 275 millions d’euros, la mise en service de la raffinerie était initialement prévue pour l’été 2018, avant d’être repoussée à la mi-2019. La surprise survenue dans l’hémicycle vendredi dernier pourrait bien repousser encore les échéances.

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