Le premier conseil municipal après la rue d’Aubagne offre un débat sans regret ni décision

Actualité
Benoît Gilles
21 Déc 2018 7

Le premier conseil municipal après le drame de la rue d'Aubagne a permis un débat sur la question de l'habitat indigne. Il n'a fait qu'effleurer le sujet cristallisant les positions des uns et des autres. Le maire n'y a exprimé aucun regret sur les politiques passées et aucune décision sur celles à venir.

D’un grand geste de la main, Jean-Claude Gaudin se saisit d’une délibération, interroge l’élu rapporteur du sens du vote en commission puis place le dossier sur la pile des rapports votés. En ce jeudi 20 décembre, lors du premier conseil municipal après le drame de la rue d’Aubagne, il en a été ainsi pour le débat sur l’habitat indigne et les politiques censées y mettre fin. L’attente était forte pourtant. Depuis des semaines les associations et collectifs attendent une réponse politique du maire et de son équipe. La séance devait avoir lieu le lundi 10 décembre, date prévue un an à l’avance, le maire a décidé de la reporter de dix jours.

Ce délai a permis de laisser retomber la tension palpable, marche après marche. Ce jeudi, veille de fêtes, les manifestants étaient moins nombreux à écouter retentir une triste marche funèbre. Derrière les barrières, à l’intérieur du bunker de Bargemon, sans public ou presque, le débat a commencé par une minute de silence avant que le maire lance le débat. “C’est moi qui donne la parole“, prévient-il avant de commencer par un long propos introductif sans commentaire sur “les déclarations, stigmatisations qui ont constitué la trame médiatique de ces dernières semaines sur ce drame”.

Dans un conseil municipal, le chef de l’exécutif est aussi le président de l’assemblée, une rareté démocratique comme le rappelait le politiste Gilles Pinson. C’est lui qui organise, distribue, commente ou stipendie selon l’orateur. Le débat est certes “digne et responsable” comme il le souhaitait mais sans aucune auto-critique des politiques mises en œuvre pendant 23 ans par sa majorité.

Regret en creux, sans plus

“Faire plus, faire mieux, faire plus vite”, formule-t-il à plusieurs reprises, esquissant une regret en creux, sans plus. Il faudra attendre les mots de Bruno Gilles, en toute fin de débat pour entendre un début de bilan : “La responsabilité de ce drame est collective. Il ne s’agit pas de nier notre part d’erreur. Il est clair qu’aujourd’hui collectivement nous n’avons pas fait assez, pas assez bien, pas assez vite. Nous devons prendre la pleine mesure de cette tragédie. Il doit y avoir un “après” rue d’Aubagne”. Cet appel au changement de méthode, il en a fait un des leitmotivs de sa candidature aux municipales de 2020.

Le maire n’y prendra pas part et ne regrette rien des politiques mises en œuvre. Il le dit en réponse aux orateurs des oppositions de gauche et d’extrême-droite. Il le dit en soutien des différents adjoints sur le pont du bateau dont il tient la barre en capitaine, fier de son navire, assurant au passage que sa “majorité est là pour lui, comme il est là pour elle” sous les applaudissements mesurés de celle-ci.

Renvoi à l’étage métropolitain

Pas de repentir, ni de décision. Ce conseil n’a rien acté de concret concernant la lutte contre l’habitat insalubre ou indigne. Seules les décisions relatives à la gestion de l’urgence du moment ont été adoptées. Les grands changements stratégiques sont remis à plus tard, ou renvoyées à l’étage métropolitain. Pour le parti socialiste, Samia Ghali interroge le maintien de la compétence insalubrité à cet étage municipal. Personne ne lui répond comme si la présidente de la métropole portait seule la responsabilité des différents outils.

Par vagues, l’opposition monte au créneau. Jean-Marc Coppola, vibrant parfois de colère, rappelle “le profond sentiment d’être méprisés” ressenti par certains Marseillais, victimes dit-il d’une politique qui veut une ville “plus sage, plus start-up, avec plus de gens de bonne compagnie” et qui produit une ville fragmentée où un sixième des résidences sont fermées. Il en profite pour fustiger l’État qui n’ en a pas assez fait, l’agence régionale de santé “qui ne prend pas assez d’arrêtés”, ce gouvernement “qui ne fait pas du logement social sa priorité”.

“Vous n’avez jamais voulu faire du logement social dans le centre-ville”, enchaîne Marie-Arlette Carlotti (PS) qui demande à ce que les “collectifs et associations soient pleinement associés à l’élaboration des politiques publiques”. Le maire les a reçus ce mardi, pour la première fois en un mois et demi. Il a d’ailleurs retenu leur volonté d’une déclaration de catastrophe naturelle – dont on peine à voir ce qu’elle a de naturelle mais réclamée par les sinistrés – afin de faciliter la prise en charge des dommages.

Code des amitiés marseillais

Très en verve, Stéphane Ravier renvoie les uns et les autres au “même système marseillais” où il vaut mieux connaître “le code des amitiés marseillaises” au code général des collectivités pour faire avancer un projet. Il met dos à dos les élus de la majorité “aussi silencieux qu’ils étaient flagorneurs” et ceux de l’opposition socialiste dont il rappelle un par un les différents niveaux de responsabilités. Tout cela pour mieux fustiger la politique du vivre ensemble et “le remplacement des Marseillais par d’autres populations”“Vous avez fait du Ravier”, conclura plus tard Jean-Claude Gaudin.

Le président du groupe socialiste, Benoît Payan tente de prendre de la hauteur : “Non, les habitants de la rue d’Aubagne ne sont pas morts de la pluie, du hasard, ni même du destin. Ils sont morts de l’abandon, du cynisme et du mépris. Cet abandon, il est insupportable, car il suffisait d’appliquer la loi. Protéger les Marseillais, ce n’est pas un choix, pas une option, c’est une obligation. C’est la loi”. Il enchaîne sur une série de questions factuelles sur le nombre de préemption, d’arrêtés de péril, d’insalubrité, de marchands de sommeil dénoncés ou poursuivis. Autant de questions rhétoriques. “L’effet oratoire ne suffit pas à constituer un propos politique”, tacle le maire.

Les quatre crises

Un par un, les adjoints interviennent chacun dans son champ de compétence. Julien Ruas évoque les “quatre crises successives” auxquelles il a dû faire face. Arlette Fructus défend sa politique du logement et répète une nouvelle fois que le n°63 n’est à son sens pas la cause de l’effondrement alors même que le maire reprenant les mots du procureur indique “qu’à ce jour les causes de l’effondrement ne sont pas établies”. Bruno Gilles rappelle ses propositions “pour un plan Marshall de l’habitat”, avec Orcod-In, cellule de veille, guichet unique de l’habitat indigne…

Le candidat à la mairie de Marseille intervient peu avant la présidente de la métropole et du département. L’ordre devait être inverse mais le directeur de cabinet Claude Bertrand s’est levé pour rappeler l’ordre de préséance. La présidente de la métropole, Martine Vassal, ne coiffe que peu cette casquette si ce n’est pour souligner l’unanimité des suffrages lors de l’adoption de sa stratégie de lutte contre l’habitat indigne, le 13 décembre. C’est avec le calot du département qu’elle vante les mesures financées dans le cadre du protocole d’accord passée avec la ville : “30 millions pour l’hyper-centre, 1000 propriétaires subventionnés pour leur ravalement, 60 écoles rénovées, 31 équipements sportifs…” Comme si elle s’offrait un bilan avant de se déclarer candidate à la succession. “Mon engagement a été, est et sera total”, a-t-elle lancé dans une formule qui fleurt bon la candidature à la mairie.

Permis de louer et réquisition

Alors, certes, le maire a fait des avancées historiques. Il appelle désormais de ses vœux la création d’un permis de louer dans certains quartiers de la ville. Une disposition de la loi ALUR qu’il n’avait souhaité mettre en place au moment de sa promulgation. Il n’exclut pas “si nécessaire” les réquisitions de logements vides demandées par Jean-Marc Coppola, Marie-Arlette Carlotti et Benoît Payan.

En revanche, il refuse de passer au vote sur ces propositions comme le président du groupe PS lui propose dans ses questions orales. “Rappel au règlement”, tance le jeune président. Il n’avait qu’à déposer un amendement, lui indique-t-il. Là il n’y a rien sur quoi voter. Le conseil municipal peut se poursuivre. “Tirons la charrue”, formule le maire qui retourne à son rôle préféré, distillant bons mots, phrases vachardes et compliments.

Le président du groupe majoritaire, Yves Moraine, se félicite de ce débat serein malgré les excès des uns et des autres. “J’avais moi-même préparé une intervention, explique-t-il en marge du conseil. Mais je n’ai pas voulu en rajouter alors que le débat était déjà long. Cette intervention comprenait son lot d’autocritiques, celles que Bruno Gilles a exprimé. Pour le reste, le maire est dans son rôle. En privé, il l’exprime”.

En tribune, elle est restée atone. Remplacée par le fantôme des disparus. Il répète en conclusion, des propos déjà tenus au début : “En tant que maire de Marseille, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce drame ne se reproduise jamais. Les huit victimes du 5 novembre me hanteront toujours. Je compte sur vous tous pour m’aider à répondre au défi que nous lance leur mémoire. C’est l’hommage que leur doit la Ville de Marseille”. Il a 18 mois pour donner un corps à ce serment.

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