Le difficile retour au 22 rue des Feuillants

Reportage
le 26 Juin 2019
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Après la vague de délogements qui a bouleversé la vie de 3000 personnes, les relogements peuvent, eux-aussi, s’avérer traumatisants. Dominique Carpentier et Fatima Rabah se voient précipités dans un nouveau cauchemar suite à la main levée de péril de leur immeuble, où leurs appartements restent pourtant inhabitables. Au pied du futur quatre étoiles de Noailles, le mal logement perdure.

Fatima Rabah et Dominique Carpentier constate l'état actuel de l'appartement de ce dernier. (Image ML)

Fatima Rabah et Dominique Carpentier constate l'état actuel de l'appartement de ce dernier. (Image ML)

« Là, il y a un souci. » L’agent du service de l’hygiène de la mairie semble embarrassé. Il est censé contrôler les travaux effectués suite au passage des marins-pompiers le 27 décembre 2018 au 22 rue des Feuillants. On est le 13 juin et, planté dans un salon au sol et aux murs couverts d’une épaisse poussière noire, il ne sait pas trop quoi vérifier. Il lève les yeux sur la charpente et les plaques en fibrociment de la toiture. Dans l’enchevêtrement de bois, une ampoule pendouille à un fil comme dans une grange. Avec son plan de travail détruit par les ouvriers, la cuisine présente le même dépouillement. Les plafonds ont été enlevés, une manière radicale d’effacer toute trace d’infiltration et de moisissure. Situé au 5e étage sous les toits, le petit trois-pièces prenait l’eau à chaque pluie.

Mi-décembre, la locataire, Fatima Rabah témoignait pour Marsactu de sa difficulté à vivre avec son mari et ses trois enfants dans ce 35 m2 : chambres trop petites, électricité défectueuse, chauffage insuffisant, humidité, rats, souris, cafards… Un inventaire à la Prévert de la vétusté. Un de ses fils a même traversé le plancher en 2017. Malgré un loyer peu modéré de 650 euros largement acquitté par la CAF, il aura fallu les effondrements de la rue d’Aubagne pour que les nombreux signalements de la famille soient enfin suivis d’effets. Dès le lendemain de la visite des pompiers, elle avait été évacuée, précédant d’un mois l’ensemble des habitants de l’immeuble. Situé en face du futur quatre étoiles de Noailles, il est frappé d’un arrêté de péril grave et imminent le 24 janvier. 

« C’est inhabitable »

Quatre mois plus tard, le 29 mai, l’arrêté de main levée de péril ouvre la possibilité d’un retour. Ingénieur pour DM Ingenierie, bureau d’étude situé à La Cadière d’Azur dans le Var, Michel Donzelli atteste de la réalisation des travaux, sans que l’arrêté affiché sur la porte n’en précise la nature. Une fausse bonne nouvelle pour les locataires, car elle signifie que les propriétaires n’ont plus l’obligation légale de payer leur hébergement. Pourtant, « c’est inhabitable dans ces conditions », concède l’inspecteur de l’hygiène. « Je vais dresser un procès-verbal, et faire un signalement au service de sécurité. »

En attendant, Fatima affirme avoir reçu un appel téléphonique de son propriétaire lui enjoignant de ré-emménager. « Il m’a demandé de revenir ou de résilier mon bail. Ça m’a tellement choqué, que ça a provoqué mon accouchement« , raconte la trentenaire. Au sortir de la maternité, elle entame donc les démarches pour solliciter un relogement définitif, son nouveau né dans les bras. Résidente d’un appartement au 3e étage depuis 26 ans, sa mère l’accompagne. C’est une battante bien connue du syndic de copropriété, Guis Immobilier. Comme sa fille, Setti est déterminée à ne pas réintégrer son appartement dont elle juge les travaux de réfection insuffisants.

Plan de travail abimé par les travaux dans l’appartement de Fatima Rabah. (Image ML)

Réintégrer un chantier

Locataire au 4e étage depuis 16 ans, Dominique Carpentier n’est pas mieux loti. Dès le mois de février 2018, il avait, lors d’une réunion publique organisée par Marsactu, signalé les désordres de cette copropriété à la maire de secteur, Sabine Bernasconi (LR). Les visites d’experts n’avaient rien changé à son quotidien en milieu vétuste, entre dégâts des eaux et lézardes grossissantes. Son logement a fini par être jugé dangereux. Au vu « du plancher anormalement souple et des importantes fissures structurelles », il est particulièrement ciblé par l’expert mandaté par le service péril de la Ville. Quatre mois de lutte pour le droit au retour plus tard, il découvre un appartement encore plus inhospitalier. 

Hormis le chaos laissé par des travaux effectués au milieu de ses affaires, son T1 bis de 35 m2 à 450 euros a lui aussi subi une résorption des désordres par ablation des plafonds. Bien en vue, deux gros poutrelles d’acier renforcent une poutre maîtresse qui traverse l’appartement. Ce renforcement garantit sans doute la solidité de l’édifice, pas sa dignité. Près de son lit, la balafre qui traversait le mur a été rebouchée, mais sous l’évier une large crevasse serpente encore sur une longueur d’environ deux mètres. Privée d’eau, la salle de bain a conservé tout son cachet lépreux, rehaussé par les gravats et des bouts d’enfustage (les planches anciennes du plancher). « Qui pourrait habiter dans un local pareil ?, s’insurge le sexagénaire, pourtant attaché à sa vie dans le quartier et à ses voisins. Le mépris continue, je louais un taudis dans l’indifférence totale des pouvoirs publics, maintenant plutôt que de réintégrer un chantier, j’envisage de déménager. » 

Curieusement, un agent municipal lui aurait téléphoné pour lui conseiller de ne pas réintégrer. « Il m’a gentiment invité à mettre la pression sur mon propriétaire pour qu’il continue à payer mon logement provisoire jusqu’à la fin des travaux. » Pourquoi dès lors avoir déclaré une main levée ? Seul habilité à répondre à cette question, l’élu à la sécurité, Julien Ruas n’a pas trouvé l’occasion d’éclairer Marsactu au sujet des contrôles de la Ville dans le cadre des levées de péril.

Loyers réclamés par « erreur »

En revanche, l’agence immobilière de Dominique Carpentier s’empresse de lui envoyer une relance pour les loyers de mai et juin. « À ce jour, votre compte présente un solde débiteur de 901,18 €… Nous vous demandons en conséquent de régulariser votre situation sous 8 jours. » Le service comptabilité se souvient d’avoir envoyé ce courriel, mais renvoie vers le service gestion pour plus de renseignements. « C’est une erreur de la comptabilité, s’énerve le gestionnaire de Derivot Immobilier. Il y a un arrêté de péril, et nous payons d’ailleurs le relogement de monsieur Carpentier. » Surpris d’apprendre la main levée, il déplore le manque de communication avec Guis Immobilier. « J’ignore tout de l’état de cet appartement, le syndic détient les clés et ne m’informe de rien. » 

Dans les appartements, les problèmes de vétusté demeurent. (Image ML)

Justement, Dominique Carpentier décide de réclamer ses clés auprès du syndic. Comme tous ses voisins, il a dû les restituer lors de l’évacuation, sans être censé avoir gardé un double. Par interphone interposé, il explique la main levée et le rappel de loyer. La réponse le met en rage : « Nous ne recevons pas de public aujourd’hui, veuillez revenir demain. » Le locataire sort de ses gonds et hurle : « Pas de clé, pas de loyer ». Finalement, la chargée de gestion du 22 rue des Feuillants, Mme Luis ouvre la porte pour lui expliquer les avoir confiées à l’un des dix copropriétaires.

Souhaitant garder l’anonymat, ce dernier assure s’être occupé du suivi de chantier car « le syndic était submergé de travail ». « Nous avons signé une convention pour que je puisse faire avancer le dossier, précise-t-il. Tous les travaux structurels ont été réalisés. Au jour d’aujourd’hui, la mairie et les experts assermentés en bâtiment considèrent que le 22 rue des Feuillants ne présente plus de risque d’effondrement ». En revanche, ce propriétaire reconnaît l’impossibilité de vivre au 4e et au 5e étage. Informé des relances de loyer et de la demande de réintégration, il s’étonne : « Les clés n’ont pas été restituées aux locataires. Leurs appartements sont toujours inhabitables. Ils n’ont pas à y rentrer tant que la copropriété n’a pas réuni le budget pour reconstruire les plafonds. »

« Un flou sur le financement du relogement »

Pour le directeur régional de la Fondation abbé-Pierre (FAP), Florent Houdmon, ces retours dans des logements en chantier risquent de se multiplier dans les mois à venir. « Ça renvoie à la charte du relogement qui vient d’être votée par le conseil municipal. Une fois que l’arrêté de péril est levé, il y est demandé une visite du service de l’hygiène sous trois jours, avant la réintégration. Le cas échéant, s’il y a des suspicions d’insalubrité, les gens devraient être maintenus en hébergement, mais il reste un flou sur le financement de ce relogement. » Dans l’état actuel de la loi, les délogés risquent de payer deux locations, car une fois le péril levé, le locataire doit s’acquitter du loyer. À défaut, il risque l’expulsion. « Pour ne pas se mettre en danger, même si l’on considère que c’est inhabitable, il faut payer le loyer et aller en justice pour faire valoir ses droits. » 

Les trois résidents du 22, rue des Feuillants entament cette démarche. Leur avocat, Aurélien Leroux, voit matière à déposer plainte au pénal et au civil, mais pour étayer son argumentaire, il fait appel à la FAP afin d’obtenir une contre-expertise. Le 19 juin, une architecte de l’association humanitaire spécialisée dans le logement, l’AMPIL, vient dresser un état des lieux. Pour elle, « les deux appartements du 4e et du 5e restent impropres à l’habitation. On ne peut pas y cuisiner, s’y laver ou y dormir. La non étanchéité à l’air et à l’eau relève de l’indécence, voire de l’insalubrité. » L’experte s’étonne aussi qu’il n’y ait eu aucun nettoyage de fin de chantier. Son rapport et ses photos vont nourrir un dossier déjà bien épais. « Les propriétaires se croient tout permis, parce qu’ils jouissent depuis longtemps d’une certaine impunité, remarque Florent Houdmon. Quand la plainte leur sera signifiée, ils comprendront peut-être qu’ils ont eu tort. »

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