Au 22 rue des Feuillants, plongée dans les limbes d’une copropriété dégradée

Reportage
Violette Artaud
17 Déc 2018 7

Selon certains chiffres, 47 % du parc dégradé dans le centre-ville marseillais est constitué de petites copropriétés à forte majorité locative. C'est le cas du 22 rue des Feuillants. Les murs de cet immeuble en plein Noailles, gorgés d'humidité, sont traversés par de larges fissures. Une situation qui est allée en s'aggravant à tous les étages, malgré les programmes de rénovation et la venue de plusieurs experts.

Février 2018. Marsactu organise son premier débat au théâtre de l’Oeuvre. Le thème de la soirée : “le centre-ville pour qui, pour quoi ?”. Comme cela est devenu coutume depuis, la parole est donnée au public après l’intervention de “spécialistes”. C’est alors que Dominique Carpentier prend la parole. “Je suis un locataire de la rue des Feuillants, un locataire d’un marchand de sommeil. Dans cette mairie, plus personne ne nous rend visite et plus personne ne s’aperçoit de l’état des choses”, lance-t-il devant une assemblée attentive.


Et Dominique Carpentier de décrire les rats qui lui servent de colocataires, l’état du bâti délabré et les conditions de vie insoutenables. “Dès demain, je vous envoie les pompiers!”, lui répond alors la maire de secteur du 1/7 Sabine Bernasconi, invitée pour l’occasion. Près d’un an plus tard, et alors que la question de l’habitat indigne a pris une toute autre ampleur, Marsactu a rendu visite à Dominique Carpentier. Pour une plongée dans l’histoire de l’une de ces nombreuses petites copropriétés dégradées du centre-ville (lire notre papier sur le paysage de l’habitat dégradé dans le centre-ville).

“Le provisoire est devenu durable”

On rentre au 22, rue des Feuillants par une porte coincée entre un snack et une boulangerie qui ne paient pas de mine, au cœur de Noailles. L’étroite entrée laisse à peine l’espace à deux personnes pour se croiser. Les escaliers semblent tout droit sortis d’un conte fantastique tant leurs courbes sont irréelles. Avec un petit effort d’équilibre, on arrive au quatrième étage où Dominique Carpentier doit user de la force pour ouvrir sa porte. Une fois dans sa salle-à-manger-salon-bibliothèque-bureau, il suffit d’un rapide coup d’œil pour apercevoir sa chambre dans une alcôve. Et l’énorme fissure qui sépare en deux le mur contre lequel est appuyé son lit.

Dominique Carpentier dans son appartement au 22, rue des Feuillants.

“C’était un appel au secours mais depuis, rien n’a changé”, se remémore l’homme âgé d’une soixantaine d’années. Une rupture avec sa compagne, pas beaucoup de moyens, un fils à loger… Résigné, Dominique Carpentier raconte comment il a atterri, il y a plus de quinze ans, dans ce qu’il nomme lui-même “un taudis”. “L’alcôve faisait office de chambre pour accueillir mon fils. C’était provisoire, mais le provisoire est devenu durable. Aujourd’hui mon fils a grandi et je me suis attaché au quartier, aux gens, au marché…” L’état de l’appartement, lui, ne s’est pas bonifié avec le temps. Un chauffe-eau qui tombe en panne, des problèmes d’évacuations d’eau, des petites lézardes qui deviennent d’immenses fissures, des morceaux de plâtre qui tombent, l’humidité qui grignote, toujours un peu plus, les murs. Dans la cuisine, les fissures dans le carrelage sautent aux yeux, et évoquent celle d’un appartement du 65 rue d’Aubagne, filmées quelques heures avant son effondrement. Dominique Carpentier est dépassé.

“Vivre ici, c’est voir sans cesse des tuiles tomber”

“Je n’ai jamais eu mon propriétaire au téléphone. Tout passe par une agence […], une agence distante.” Contacté par Marsactu, Dérivot LG Alter Immo, l’agence en question, qui loue 450 euros cet appartement de 35 m², assure ne pas avoir été sollicitée.

Détails de l’appartement de Dominique Carpentier.

“Je tombe des nues, si ce monsieur veut se plaindre, il faudrait déjà qu’il demande quelque chose. Comment voulez-vous que l’on soit au courant de l’état de l’appartement ?”, s’agace la directrice commerciale de cette entreprise.

“Au début, j’avais envie de tout repeindre, de mettre du vert, du rose. Mais ça m’est vite passé… Je ne suis peut-être pas assez combatif mais vivre ici, c’est voir sans cesse des tuiles tomber. J’ai fini par tomber aussi les bras“, conclut Dominique Carpentier, qui avoue ne plus avoir contacté son agence depuis des années. Il sait que dans cette copropriété où aucun propriétaire ne vit sur place, il n’est pas le plus à plaindre. Il nous emmène au dernier étage, d’où résonnent des cris d’enfants.

La cuisine de Dominique Carpentier.

Rats, humidité, fissures

Fatima Rabah, 31 ans, vit avec son mari et ses enfants de 3, 5 et 8 ans dans un appartement d’une petite trentaine de mètres carrés. Seulement deux chambres où les matelas s’entassent à même le sol, une pagaille innommable. “Excusez-moi pour l’eau par terre, je suis en plein ménage”, accueille-t-elle en écartant son plus grand garçon qui piétine dans les flaques. Il y a quelques mois, alors qu’il s’agitait dans la cuisine, l’enfant, atteint d’autisme, est passé à travers le plancher… pour se retrouver chez la voisine. “Il n’a rien eu !”, s’étonne encore sa mère en pointant du doigt l’endroit où cela s’est passé, recouvert depuis.

Fatima et son fils, Bagdad, vivent au dernier étage du 22 rue des Feuillants. Certaines fissures sont visibles de chaque côté des murs.

La jeune femme poursuit sur sa lancée et montre “les trous où passent les rats”, “les vêtements qui ne sèchent jamais”, “les tâches” d’humidité au plafond, “les fissures” que l’on retrouve de chaque côté des murs, “les radiateurs” brinquebalants, “la lumière qui ne fonctionne pas”“Le propriétaire, il est au courant de tout. Mais il ne veut pas faire les travaux, sauf quand c’est grave, rend compte la jeune femme. Ici, ce n’est pas confortable, on n’est pas heureux et on a honte”. Au téléphone, le propriétaire en question refuse de répondre aux questions de Marsactu. “Je ne vais pas vous raconter tout ce qu’il se passe derrière”, lâche-t-il énigmatiquement avant de raccrocher.

Détails de l’appartement de Fatima Rabah

“Une fois, une partie du plafond s’est écroulée”

Partir ? Fatima a bien essayé mais son dossier n’a jamais été accepté ailleurs. Elle n’a pas de CDI. “Alors qu’ici, il accepte n’importe qui. Il sait que la CAF va payer.” Pour ce minuscule T2, le propriétaire demande 660 euros. Fatima en verse 175. Le reste passe directement de la CAF au propriétaire. Alors même que ces allocations sont censées être conditionnées à la décence du logement.

Un peu plus bas, au troisième, vit Setti Daoudi, la mère de Fatima. C’est la doyenne du 22 rue des Feuillants : 26 ans qu’elle habite l’immeuble. Setti entasse dans son appartement où l’on peut à peine se déplacer des montagnes de provisions. Mais c’est autre chose que cette algérienne tient à montrer.
Un faux plafond donne à sa salle de bains des airs de cabine. Armée d’un balai, Setti soulève une trappe qui donne sur le vrai plafond cette fois-ci. Troué, il laisse apparaître le plancher de l’appartement du dessus.
“Cet appartement est complètement laissé à l’abandon, parfois squatté. Une fois, une partie du plafond s’est écroulée dans ma salle de bain”, raconte-t-elle.

Setti n’est pas du genre à se laisser faire. Elle a remué ciel et terre pour que le souci soit réglé, appelé son propriétaire, celui de l’appartement du dessus, son assurance, et envoyé des lettres. Des experts sont passés. Mais le problème persiste depuis des années. “En 2013, une fausse réparation a été faite. En 2016, il y a eu des travaux mais insuffisants. On m’a même envoyé un peintre! J’ai refusé, on se fout de moi!”, s’agace-t-elle.

Le plancher de l’appartement au-dessus de celui de Setti Daoudi, visible depuis sa salle de bain.

Assurances, syndic et propriétaires dans l’imbroglio

Joint par téléphone, son propriétaire semble concerné par le problème, qu’il n’a pourtant pas réussi à régler en 5 ans. Selon lui, le blocage vient du syndic. “J’ai pris le dossier en mains parce que ça commence à bien faire. J’ai fais intervenir mon assurance qui m’a recommandé de me tourner vers le syndic. Le syndic, lui, m’a dit de voir avec l’assurance de ma locataire. Mais la structure fait partie des parties communes!”, s’agace-t-il. N’habitant pas à Marseille, il concède avoir des difficultés à s’occuper de cet appartement.

La famille propriétaire de l’appartement du dessus, qui détient également la pizzeria en rez-de-chaussée et un autre appartement dans l’immeuble, assure que le problème devrait bientôt être réglé. “Des travaux vont bientôt être faits”, nous répond le fils, aux fourneaux. Pourquoi ne pas avoir réglé le problème avant ? “Il n’y avait personne qui vivait là et nous avons fait beaucoup d’autres travaux entre-temps.” Au syndic Guis immobilier, qui a donc pour mission “d’assurer la garde, la conservation et l’entretien de l’immeuble”, la personne en charge du 22 rue des Feuillants n’a pas donné suite à nos nombreuses sollicitations.

Avant Guis immobilier, Alain Bureau a longtemps été syndic bénévole dans cet immeuble. “Entre 10 et 15 ans”, estime-t-il, à la louche. Voilà un an qu’il a rendu le tablier. “L’un des propriétaires ne payait plus ses charges. Il devait de l’argent aux impôts. Ça commençait à poser problème”. À 72 ans, Alain Bureau n’a plus la force. “Finalement l’appartement a été vendu aux enchères (lire notre article sur les ventes aux enchères des taudis), et moi je suis parti.”  Pour lui, le problème auquel est confronté Fatima Daouti n’est du ressort que … d’elle même. “Elle ne veut laisser entrer personne chez elle et refuse tous travaux!”.

Carte réalisée par un Centre-ville pour tous. Bilan PRI Noailles en 2009.

Membre de l’association Habitat et humanisme, qui“oeuvre pour l’accès pour tous à un logement décent”, l’ancien syndic bénévole se souvient de ses débuts au 22 rue des Feuillants comme d’un autre temps. “À l’époque, nous avions eu des aides publiques pour réaliser des travaux. Nous avions investi 200 000 euros pour refaire tout l’immeuble, se félicite-t-il. Les escaliers ont été redressés de dix centimètres, nous avons refait le plancher du cinquième qui s’était affaissé, le plâtre au troisième… Mais de toutes façons, ces immeubles ont tout le temps des problèmes.” Le 22 rue des Feuillants a en effet fait partie du périmètre de restauration immobilière (PRI), programme national géré localement par la société d’aménagement de la Ville de l’époque, Marseille Aménagement. Une opération qui a pris fin à la va-vite en 2009, sans que de réels bilans officiels ne soient jamais tirés de ces investissements (lire notre article publié en 2016 sur l’échec de cette politique à Noailles).

“Ils ont seulement refait les fenêtres et les portes”, juge quant à lui Dominique Carpentier lorsqu’il évoque ces travaux. Sur une carte réalisée par l’association un Centre-ville pour tous et qui recense l’avancée des travaux de façade dans le cadre du PRI, on retrouve le 22 rue des Feuillant. En vert, pour “travaux réalisés”. Cinq ans plus tard, l’immeuble se retrouve sur une autre carte, de la Soleam cette fois-ci et dans une autre couleur : en rouge, pour “présomption de péril ou d’insalubrité”.

Carte de la Soleam réalisé par ETH en 2014 avec ajout de la localisation du 22 rue des Feuillants

La municipalité peut – doit – mettre son nez dans les affaires des propriétaires quand leurs biens partent à vau-l’eau. “J’ai déjà fait intervenir le service hygiène de la Ville, mais rien n’a bougé. Ils font une lettre recommandée et puis plus rien”, se remémore l’ancien syndic bénévole. Récemment, les services de la Ville se sont pourtant penchés sur le 22 rue des Feuillants. Selon un document que Marsactu a pu consulter, un inspecteur de salubrité s’est rendu sur place au printemps avant de mettre en demeure le nouveau syndic.Celui-ci a ainsi reçu l’injonction de refaire les murs de la cage d’escalier, de rechercher les causes d’infiltration dans le hall d’entrée et de procéder à une dératisation. Mais ni le syndic, ni la Ville de Marseille, pourtant sollicités à plusieurs reprises, n’ont répondu à Marsactu sur le suivi des recommandations faites. Laissant également sans réponse le sentiment d’abandon de certains locataires, comme en témoignait Dominique Carpentier en février dernier. Les locataires n’ont donc d’autres choix que de se tourner vers leurs propriétaires, qui eux-mêmes se tournent vers le syndic ou disparaissent derrière des agences qui, mettent en cause ces mêmes locataires. Pendant que tout ce petit monde se renvoie la balle, les habitants regardent tomber les tuiles.

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