Le comité du vieux Marseille veut chasser la Ville de la Maison diamantée

Enquête
le 20 Août 2020
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Le comité du vieux-Marseille qui œuvre à la défense du patrimoine local entend récupérer la Maison diamantée, joyau patrimonial qu'il a donné à la Ville en 1960. Le comité ne digère pas que le monument ait perdu depuis 2013 sa vocation culturelle. Sans réponse de la mairie, il a initié un recours contentieux cet été. Celui-ci pourrait déboucher sur une médiation avec une nouvelle majorité qui découvre le dossier.

Elle est un des joyaux du patrimoine municipal, un peu en retrait dans l’axe panoramique qui va de la Bonne-Mère à l’Hôtel-Dieu en passant par l’hôtel de ville et le pavillon Daviel. La Maison diamantée n’attire pas forcément les objectifs, elle est pourtant l’un des édifices les plus anciens de la ville, debout depuis le XVIe siècle.

Elle doit son nom aux pierres taillées en biseau qui ornent sa façade. La Maison diamantée est d’ailleurs classée monument historique depuis 1925 pour ces aspects extérieurs comme pour des éléments intérieurs comme l’escalier et certains décors en gypse de ses plafonds. Le caractère patrimonial de cet article s’arrête ici, avec le crissement d’un diamant sur une vitrine.

Vers un recours contentieux

Car la Maison diamantée est désormais au centre d’une querelle judiciaire. Son ancien propriétaire et occupant, le comité du vieux Marseille a entamé une démarche contentieuse pour obtenir la rétrocession de son bien. En 2019, son président Georges Aillaud a pris attache avec un avocat, Benoît Candon, pour qu’il entame une procédure amiable vis-à-vis de la Ville. Dans le courrier que Marsactu a pu consulter, l’avocat demande la restitution du bien “et des collections” de l’association. Il demande surtout que soit restituée la “vocation culturelle” du bâtiment qui a accueilli le musée du vieux Marseille pendant quelques décennies :

 “Modifier l’affectation de ce monument historique pour qu’il reprenne son affectation initiale et a priori définitive, à savoir un espace muséal, culturel et ouvert au public.”

Cette vocation n’est plus effective depuis belle lurette. L’équipe de direction de la capitale culturelle MP2013 y avait pris ses quartiers avant et pendant l’année capitale. À l’issue de celle-ci, le bâtiment a basculé dans un usage purement administratif en accueillant les services de la direction de l’attractivité de la Ville de Marseille. Le monument n’a donc plus rien de culturel en ses murs, si ce n’est le petit service de la revue Marseille.

Les oubliettes des promesses municipales

La querelle est ancienne puisque Georges Aillaud a écrit au maire dès 2015 pour que cette vocation culturelle puisse être retrouvée. Jean-Claude Gaudin lui répond : “Il n’est pas stipulé dans la convention que cette partie de la maison diamantée doive conserver perpétuellement une vocation culturelle”. Il renvoie donc le président à ses chères études.

Or, le comité du vieux Marseille a quelques éléments à faire valoir pour étayer le caractère sérieux d’une telle demande et notamment un : le bâtiment est entré dans le patrimoine de la Ville à la condition de conserver sa vocation culturelle. Les arguments du comité plongent loin dans l’histoire du bâtiment et des institutions qu’il a abrité. Pour dénicher ces vieux papiers qui consolident sa démarche, l’association a bénéficié de l’aide d’un bénévole opiniâtre, Saïd Malek. “Je me suis plongé dans les archives et j’ai remonté quelques belles pépites”, raconte cet expert immobilier épris de patrimoine et soucieux de sa conservation.

Sauvetage patrimonial

Il a notamment mis la main sur l’acte notarié qui officialise le legs du bâtiment au comité du vieux Marseille par l’association Art et charité en 1949. Sa présidente, Marie-Rose Gautier-Gondran, figure de la bourgeoisie locale et catholique militante, a beaucoup œuvré tant dans les arts que dans la charité. Les statuts prévoient également d’acheter des biens patrimoniaux :

 “Elle a pour but l’acquisition, la conservation et l’utilisation de tous immeubles intéressants par leur caractère artistique et les souvenirs qui s’y rattachent situés dans la vieille cité marseillaise.”

Dès sa création, en 1917, l’association animée par des figures de la bonne société acquiert “la maison à pointes de diamant” pour 30 000 francs “payés comptant”. Active dans les quartiers populaires du centre-ville, elle envoie des enfants en colonies de vacances, crée le théâtre de l’Œuvre à Belsunce et multiplie les actions.

À la mort de la fondatrice en 1934, le fils de cette dernière décide de fusionner avec le comité du vieux Marseille en l’installant dans la maison diamantée apportée dans la corbeille de la mariée. “L’évacuation des quartiers du Vieux-Port vint réduire à néant tous ces projets”, peut-on lire dans l’acte notarié de 1949. Celui-ci est fort clair sur la vocation du lieu qui, “conservé en nature” doit accueillir “l’exposition des collections de l’association attributaire”. Plus loin, le notaire précise que “les biens compris dans la transmission conservent leur affectation antérieure”.

Le grand déménagement

Mais le comité du vieux Marseille ne s’installe pas tout de suite dans ce bâtiment emblématique où est sis son siège officiel. Il bénéficie d’un bâtiment situé au parc Chanot et baptisé “musée du vieux Marseille”. Or, en 1960, Gaston Defferre entend moderniser le lieu pour en faire un parc d’expositions à la hauteur de l’ambition de la deuxième ville de France. Il prend attache avec le comité du vieux Marseille pour organiser son transfert dans le monument historique.

L’opération prévoit également que la Ville rachète une partie du bâtiment à la société immobilière de Marseille, autre acteur historique de la ville alors propriétaire d’une grande part de la rue de la République. La convention signée par les parties en décembre 1960 stipule que la Ville prend à sa charge le déménagement des collections et “fait son affaire personnelle de tous travaux nécessités par cet état” mais aussi “de l’équipement muséographique du bâtiment” et “la conservation des collections”.

Bail de 30 ans “pour un nouveau franc”

En contrepartie, le musée du vieux Marseille fait don du bâtiment et des collections à la Ville via un bail emphytéotique “pour une durée de 30 ans” à l’issue duquel la Ville deviendrait propriétaire. Le bail est consenti moyennant “le paiement par la Ville d’un loyer de principe d’un nouveau franc par an”. En 1967, après travaux, le musée ouvre au public.

C’est en 1991 que le bâtiment tombe dans l’escarcelle municipale. Le comité du vieux Marseille déménage son siège dans de nouveaux locaux, boulevard Longchamp. Le musée, lui, reste à la Maison diamantée jusqu’à l’avènement de la capitale européenne de la culture. La Ville prévoit alors de rénover de fond en comble son musée d’Histoire, en y intégrant les collections conservées à la maison diamantée. C’est par exemple le cas de la maquette présentant Marseille lors de la révolution de 1848.

Mais – et c’est ce regrette le comité – la vocation culturelle du bâtiment s’éteint en même temps que prend fin l’année capitale. C’est ce qui fait naître une colère froide chez Georges Aillaud qui ne parvient pas à convaincre Jean-Claude Gaudin de rendre à la Maison diamantée sa vocation initiale.

Le notaire oublié

Il bénéficie d’un atout supplémentaire que lui procure Saïd Malek qui sait explorer les documents déposés à la conservation des hypothèques. “Quand j’ai consulté la fiche de propriété de la Maison diamantée, je me suis aperçu qu’elle était toujours propriété du comité, explique l’expert immobilier. En fait, la Ville n’a jamais fait officialiser par un notaire la donation dont elle a bénéficié.” Un argument que Benoît Candon reprend à son compte.

L’avocat en produit un deuxième : selon le code des communes, pour être valable, le don doit être validé par un arrêté du préfet. Or, les archives ne gardent nulle trace d’un tel arrêté. Cela rend, aux yeux de l’avocat, “la validité de cette donation […] douteuse et susceptible d’être remise en cause.”

Médiation en vue

Pour l’heure, le tribunal administratif a décidé de régler le contentieux en recourant à une médiation. Une démarche acceptée par le comité du vieux Marseille. Selon le tribunal administratif, la Ville n’a pas encore répondu à cette demande. Et pour cause.

Marsactu a joint le nouvel élu (PCF) à la culture, Jean-Marc Coppola. Celui-ci découvre le dossier qui ne lui a pas été transmis au moment de la passation de pouvoir entre l’équipe Gaudin et celle de Michèle Rubirola. Il réserve donc sa réponse en attendant d’avoir pris connaissance de cette histoire. L’issue fera-t-elle à nouveau briller la Maison diamantée ?

Actualisation le 20 août 2020 à 9 h 50 : Ajout d’une citation extraite de la réponse de Jean-Claude Gaudin au président Aillaud en 2015.

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Commentaires

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  1. BRASILIA8 BRASILIA8

    la Culture n’a jamais été une priorité pour J.C. voir l’article sur le M.A.C.

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    • jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

      Le MAC est-il de la Culture? L’art contemporain est ce de la culture ou bien le refuge des valeurs de la bourgeoisie accumulatrice et richissime…?

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    • leb leb

      @Jm Memin, oui tout ce qui touche à la création contemporaine est de la culture et cette dernière en dépit de ce qui se dit est accessible à tous, il suffit de faire preuve de curiosité et de laisser ses préjugés bourgeois à la porte.

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  2. Zumbi Zumbi

    Combien de dossiers moisis n’ont pas été transmis aux nouveaux édiles ? On a toute une mandature pour fouiller les oubliettes…

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  3. leb leb

    On pourrait également évoquer le devenir de l’hôtel de cabre juste à côté qui abrite un salon de coiffure au rez-de-chaussée ainsi que la maison de puget investie par un kebab.

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  4. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Bon article fouillé et précis sur la Culture, variable d’ajustement des valeurs ”politiques” en période de campagne électorale…

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  5. Manipulite Manipulite

    Le comité veut “récupérer” un bien qui ne lui appartient plus vraiment. Bah ! il demandera une subvention pour l’entretenir…

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    • Brallaisse Brallaisse

      De toutes les façons c’est nous qui payons, alors autant le mettre entre des gens concernés

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