Le combat d’une fille de déporté pour voir son nom entrer au mémorial

Actualité
le 7 Déc 2019
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Le 19 décembre prochain, le mémorial des camps de la mort rouvre ses portes après plusieurs années de fermeture. Il devient désormais le mémorial des déportations et comportera un mur des noms en hommage aux déportés. Problème, cette liste est incomplète. C'est ce qu'a découvert, Josette Chobet, fille de déportée du quartier Saint-Jean.

Les ouvriers s'affairent autour du mémorial pour une ouverture le 19 décembre.

Les ouvriers s'affairent autour du mémorial pour une ouverture le 19 décembre.

Le 19 décembre, le mémorial des camps de la mort doit rouvrir après plusieurs années de fermeture pour cause de vétusté avancée. Vestige du système de défense mis en place par les Allemands pour se défendre d’un débarquement, ce lourd cube de béton planté au pied du fort Saint-Jean doit connaître une métamorphose. En rouvrant au public, sa vocation évolue en embrassant désormais les déportations au pluriel, celle des déportés de la Shoah et celle de la répression qui a touché les résistants, francs-maçons, apatrides et réfugiés ou parfois de simples travailleurs ou passants, coupables d’être présents au moment d’une rafle.

En plus du parcours pédagogique, un mur des déportés doit rendre hommage à ces femmes, ces hommes, ces enfants qui ont quitté la ville dans les années 1940 pour ne plus jamais revenir. Combien sont-ils dont il ne reste que les noms et parfois le souvenir de survivants ? Une première liste provisoire, non officielle, a circulé, notamment parmi ceux qui ont vécu la rafle du 24 janvier 1943 et qui espèrent faire reconnaître leur transfert, internement à Fréjus et la destruction de leur logis comme un crime contre l’humanité (lire notre article sur l’ouverture d’une enquête par le parquet de Paris).

Oublié de l’histoire ?

Josette Chobe-Lombardi, fille de déporté, a eu la douleur de l’absence de ce dernier dans ce premier tableau apocryphe. Elle ne comprend pas « pourquoi lui et tous ceux qui ont été déportés à Fréjus puis dans les camps de la mort ne figureraient pas sur ce mémorial ».

L’ouverture du mémorial est la première étape d’un long travail de mémoire.

Anne-Marie d’Estienne d’Orves, adjointe à la culture

Comme indiqué ce mercredi dans La Marseillaise, elle a donc écrit au directeur du musée d’histoire, Fabrice Denise, dont dépend le mémorial. Son père est pourtant bien « mort en déportation à l’étranger, selon les documents officiels en [sa] possession ». Elle craint alors que ce soit les 800 hommes et femmes, raflés le 24 janvier, à l’ancien quartier Saint-Jean sur la rive nord du Vieux-port, qui soient oubliés dans cet hommage. « Belle et noble décision mais ô combien périlleuse, écrit-elle encore. La liste des victimes doit être exhaustive au risque de créer de nouveaux oubliés de l’histoire noire de Marseille… »

Joint par Marsactu, Fabrice Denise n’a pas souhaité répondre à nos questions. En revanche, l’adjointe à la culture, Anne-Marie d’Estienne d’Orves se veut rassurante : « L’ouverture du mémorial est la première étape d’un long travail de mémoire. Cela ne fait que commencer et nous espérons que cela incitera des familles à se manifester et à faire reconnaître la déportation de leur proche« .

Long travail d’histoire

En effet, le travail de constitution de la liste définitive est encore en cours. Le comité scientifique du mémorial est toujours à l’œuvre. Membre de ce comité, la présidente de l’association des amis de la fondation pour la mémoire de la déportation, Renée Lopez-Théry, travaille d’arrache-pied à la constitution de cette liste. Elle n’avait effectivement pas le nom de Marius Lombardi dans ses fichiers. « C’est un travail très long et toujours en cours, explique l’historienne. Les archives allemandes ont été volontairement détruites à la fin de la guerre. Je croise les noms des déportés de la Shoah, tués pour ce qu’ils sont, et les victimes de la répression mais cette liste n’est pas complète. »

En revanche, une rapide recherche dans la liste « mémorial » des quelques 93 000 noms de déportés partis de France, permet de retrouver sa trace, accompagnée de son numéro de matricule. « Je n’avais pas trace de sa déportation depuis Marseille. Sa fille doit prendre contact avec nous pour que son nom soit ajouté avant l’inauguration du mur en janvier 2020″, reprend Renée Lopez-Théry.

« Les carottes sont cuites »

Âgée aujourd’hui de 87 ans, Josette Chobe-Lombardi garde une mémoire très vive de ces jours funestes et des raisons qui ont conduit son père à Sachsenhausen. « Nous habitions rue des Bannières, au pied de l’Hôtel-Dieu, raconte-t-elle. Mon père, Marius Lombardi, travaillait chez les Barone, un écailler de la rue Vacon ».

Ce jour de janvier 1943, les gendarmes français réveillent son père, sa mère et son jeune frère. Ils sont conduits sans ménagement jusqu’à un tramway, sur le Vieux-Port. « Là, au moment où nous faisions la queue pour entrer dans le tramway, j’ai senti mon père se retourner. Je me souviens de son mouvement car je me tenais devant lui et il me protégeait de la foule qui se pressait. Un de nos voisins, monsieur Blain, lui a tapé sur l’épaule et lui a dit « les carottes sont cuites »« . Sur le moment, la toute jeune fille d’à peine dix ans ne comprend pas cette expression et ce que veut ce voisin.

« Mon père s’était disputé avec ce voisin »

« A posteriori, je me suis souvenue que mon père s’était disputé avec ce voisin quelques jours avant. Il était venu un soir taper chez nous et proposer à mon père de lui donner de l’argent contre des noms de juifs du quartier. Mon père savait que c’était un magouilleur, qui travaillé avec les Allemands. Il portait un brassard vert. Mon père l’a bousculé et il est tombé dans l’escalier ».

Comme leurs voisins et les milliers de Marseillais de Saint-Jean, les Lombardi sont amenés jusqu’à la gare d’Arenc où ils sont embarqués dans des wagons à bestiaux pour un éprouvant voyage jusqu’au camp militaire de Fréjus. « Là, ils ont séparé les hommes et les femmes avec les enfants. Je me souviens de la paille pourrie sur laquelle on dormait et de l’immense pré qui séparait nos baraquements de ceux des hommes ». Le lendemain, la jeune Josette tente de s’approcher pour apercevoir son père. Celui-ci a le temps d’esquisser un geste d’au-revoir avant que sa fille soit rabrouée par les gardes mobiles français. Elle ne le reverra jamais.

Dans les jours qui suivent, son père est envoyé à Compiègne puis en Allemagne, au camp de Sachsenhausen-Orianenburg. La famille Lombardi rentre à Marseille où elle découvre le champ de ruines qu’est devenu leur quartier. Ils recevront une lettre d’Allemagne où le père se veut rassurant. Puis plus rien avant la terrible nouvelle du décès. Josette Lombardi sera reconnue pupille de la nation. Elle vit depuis avec le souvenir de ce père disparu. Le 19 décembre prochain, elle sera présente lors de la première ouverture du mémorial des déportations. « J’y serai avec mon livret de famille. Mon père y est inscrit comme mort en Allemagne, mort pour rien… »

Quelle place pour les 12 000 habitants de l’ancien quartier Saint-Jean ?
Au-delà de la situation de Josette Lombardi, le collectif Saint-Jean du 24 janvier 1943 s’inquiète de la place faite au transfert forcé des quelques 12 000 habitants du quartier vers Fréjus et de la destruction totale de leurs maisons à leur retour en février 1943.
Pascal Luongo, l’avocat qui défend leurs intérêts dans la reconnaissance de ce crime contre l’humanité a écrit au maire et au conservateur du musée pour savoir quelle place auront ces événements dans le mémorial des déportations: « Le Mémorial, presque à vue des habitations qui ont été dynamitées par l’occupant allemand, en concertation avec le gouvernement français de Vichy, pourrait trouver en son sein un lieu d’évocation de leur histoire, qui reste inexplicablement méconnue. »
Pour l’heure, le mur des noms du mémorial est exclusivement réservé aux noms des déportés à l’étranger. Renée Lopez-Théry n’écarte pas l’idée qu’une place puis être faite aux internés de Fréjus. Pour l’heure, la réponse de la ville est encore étudiée par son service juridique.

 

 

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Commentaires

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  1. Oreo Oreo

    Incroyable que cette histoire de la destruction du quartier Saint Jean soit encore un tabou. Cela ne montre t-il pas que les fantômes des victimes hantent encore les mémoires de ceux (et maintenant leur descendance) qui comme le « voisin au brassard vert » ont profité de ces crimes et se sont enrichis sur le dos des déportés ? Crimes effacés du fait de la disparition des victimes et du désarroi de leurs familles plongées dans le dénuement… Je ne dirais pas
    que ce sont les mêmes qui louent maintenant hors de prix des taudis insalubres, mais l’esprit y est.

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  2. mrmiolito mrmiolito

    Au delà de ces débats, douloureux et nécessaires, c’est déjà bien que cet endroit ré-ouvre, je commençais à croire que tout le monde avait oublié son existence, alors que je garde un souvenir très marquant de sa visite…

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Je ne voudrais pas faire du mauvais esprit sur ce sujet, mais c’est impressionnant le nombre de dossiers qui se débloquent enfin à la veille des municipales.

      Voilà des années que des associations et des personnalités demandent la réouverture de ce lieu fermé depuis 2012. Personne ne croira qu’il y a eu sept ans de travaux, c’est plutôt le désintérêt de la mairie qui explique cette longue fermeture : https://destimed.fr/Marseille-Oublie-le-Memorial-des-camps-de-la-mort

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Non, non vous ne faites pas de mauvais esprit, c’est la triste réalité de ces gugusses de la mairie.
    Au même titre que je n’ai jamais vu autant de nettoyage des rues, même le samedi après midi et les jours de pluie durant lesquels sont arrosés les trottoirs. Que voulez vous durant les campagnes municipales, nos zelus les arpentent aussi.

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