Le chardonneret élégant s’invite en comparution immédiate

Reportage
le 27 Nov 2019
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Deux hommes passaient en comparution immédiate mardi pour avoir chassé des chardonnerets élégants à l'aide de glu. Si le trafic de cette espèce protégée est bien connu et régulièrement jugé, la chasse, elle, est plus rarement réprimée.

Les deux prévenus, accusés d'avoir capturé deux chardonnerets élégants. Croquis d'audience : Ben 8.

Les deux prévenus, accusés d'avoir capturé deux chardonnerets élégants. Croquis d'audience : Ben 8.

Ils ont l’air mal à l’aise, déplacés dans ce box des accusés. Juan R., 45 ans, sourit dans sa barbe fournie, se dandine, mais n’en mène pas large. À ses côtés, long et maigre, Manuel G., 27 ans, reste raide comme la justice devant laquelle il comparaît. Celle-ci leur reproche la chasse, la détention et le transport d’une espèce protégée, un chardonneret élégant. Une infraction qui peut leur valoir jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende. À cela s’ajoute l’emploi de glu, proscrite pour les espèces protégées.

Cette variété de passereau chanteur est l’objet d’une passion répandue pour son chant surtout mais aussi sa robe colorée, sur les rives sud et nord de la Méditerranée et  en Belgique. Il est de ce fait l’objet d’un intense trafic international, dont la plaque tournante locale est le marché aux puces des Crottes (15e). La lutte contre cette contrebande est, à ce titre, devenue une priorité – parmi beaucoup d’autres – pour le parquet de Marseille. Si les affaires de vente illégale arrivent régulièrement jusqu’au tribunal, les chasseurs s’y font plus rares (lire notre reportage sur la plaque tournante du trafic).

Flagrant délit aux Aygalades

La veille, lundi 25 novembre, à 11 heures, Juan R. et Manuel G. posaient des bâtons enduits de glu, au pied de leur cité des Aygalades. Ce vallon industriel qui s’évase de l’ancienne cité des Créneaux jusqu’au marché aux Puces est célèbre pour les passages d’oiseaux. Les habitués du coup de fusil racontent comment on pouvait tirer les grives depuis les hauteurs de la Guillermy.

C’est peut-être cette tradition de la chasse aux petits oiseaux qui a amené les deux hommes avec leurs bâtonnets, leur glu « achetée à Décathlon » au pied des HLM pour poser leurs pièges. Ils ont aussi un appelant, cet oiseau aux ailes coupées utilisé pour attirer par son chant, ces chardonnerets élégants qui, à l’état sauvage se font si rares. Des membres de l’office national de la chasse et de la faune sauvage patrouillent à proximité et constatent le délit : deux oiseaux capturés. Les hommes sont aussitôt embarqués et comparaissent 24 heures plus tard devant le tribunal.

Là même où la justice traite le quotidien de la petite et moyenne délinquance : avant eux défilent les trafiquants, cambrioleurs et autre braqueur de supérette. Les peines tombent, parfois lourdes, décidées en quelques minutes de délibéré. Avant eux, un jeune homme d’à peine 20 ans aux boucles blondes prendra cinq ans sans moufter. Il avait fallu cinq hommes pour le maîtriser lors d’une précédente comparution.

« Ils se vendent très bien au marché aux puces »

C’est dire que cette arrivée d’oiseaux dans la cour des hommes ordinaires a la saveur d’une récréation. La présidente, Cécilia Zehani prend le temps de se faire pédagogue pour ses deux assesseurs. Elle explique le fonctionnement de la glu, la rareté de ces oiseaux et leur valeur marchande. « Ils se vendent très bien, au marché aux puces, j’ai vu cela à la 6e chambre », note-t-elle, en passant. Les deux hommes sont pour elle, les chevilles ouvrières d’un trafic plus vaste qui met en péril une espèce dont « le chant est harmonieux et sympathique » et qui est « réputé porter bonheur ».

Le tribunal de comparution immédiate. Croquis d’audience : Ben 8

Juan R. fait un coucou à sa famille venue en nombre les soutenir. Il apparaît très loin du trafic supposé et peu adroit dans sa défense. L’appelant acheté cinq euros en Espagne ? « Ah, non, je l’ai acheté au marché aux puces à un Espagnol ». « Mais, à ce prix, pourquoi ne pas en acheter plus puisque vous dites que vous les chassez pour votre fille et monsieur G. ? » Le prévenu bafouille et ne tente pas plus loin de se justifier.

Débat sur les « chardonnerets mutation »

Il réagit tout de même quand la présidente souligne que le prix habituel est beaucoup plus élevé, pouvant atteindre plusieurs centaines d’euros. « Ah non, riposte Juan R.. Ça, c’est pour un chardonneret mutation (sic). Les Italiens en achètent beaucoup, pas des sauvages ». La présidente saisit la balle au bond : voilà l’homme bien renseigné. « Êtes-vous ornithologue amateur, monsieur R. ? » L’homme sent qu’il a fait une bourde. « J’ai vu ça sur internet, c’est facile à trouver », se défend-il. Effectivement, en un clic, l’info tombe et la liste des prix selon la couleur et la rareté du plumage grimpe à la même vitesse.

Le procureur des comparutions immédiates. Croquis d’audience : Ben 8.

« Et pendant vos recherches sur internet, vous n’avez pas vu qu’il s’agissait d’une espèce protégée ? », rétorque Cécilia Zehani. « Non« , s’embourbe Juan R.. La présidente reprend donc la note glissée dans le dossier par le parquet. « On trouve effectivement plusieurs variétés qui font l’objet d’un trafic intense entre l’Afrique du Nord et l’Union européenne et dont Marseille est une des plaques tournantes, résume-t-elle. En Algérie, une espèce, El meknin, a déjà disparu. En France, leur nombre a chuté de 35% entre 2001 et 2018. Il y a donc un risque élevé d’extinction« .

Manuel G. n’a trop rien à répondre, si ce n’est qu’il n’avait pas de chardonneret et « qu’il en voulait un ». Pareil pour son aîné, qui voulait faire plaisir à sa fille. Les deux hommes vivent du revenu de solidarité active (RSA) et du ramassage de métaux. « Mais depuis qu’il y a les Roumains, y a plus rien », maugrée Juan R..

Huit mois de prison avec sursis et 5000 euros d’amende

Le procureur Mathieu Vernaudon n’y va par quatre chemins : ce dossier insolite dans une chambre qui voit surtout passer des vols, des violences et du trafic est du même ordre. Reprenant une incise de la présidente, il compare le prix de la résine et du piaf : dix euros le gramme. « L’enjeu de cette procédure est double : celui de la protection de l’espèce qui risque de disparaître à moyenne échéance. Celui de l’ordre public puisqu’il s’agit d’un trafic comparable à celui d’autres produits ». Le procureur note le procédé « pas si courant et bien maîtrisé », « le matériel adapté », l’intention donc. Il requiert « huit mois de prison avec sursis et 5000 euros d’amende ». Un murmure effaré parcourt le banc où la famille des deux hommes a pris place. « Es loco ! », peut-on entendre.

L’avocat de permanence, Benjamin Doukhan. Croquis d’audience : Ben 8.

L’avocat de permanence, Benjamin Doukhan flatte : « Le chant du chardonneret élégant s’invite en comparution immédiate. Durant la suspension, un policier a même fait entendre son chant mélodieux. Ça change ». Puis il tape : « Le ton n’est pas badin. C’est grave que l’on ait choisi la politique pénale de la comparution immédiate pour ce dossier. Cela aurait pu se régler par une comparution sur procès-verbal ou une comparution préalable sur reconnaissance de culpabilité puisqu’aucun d’eux ne nie les faits ». L’avocat voit là une volonté du parquet de faire « de l’exemple pour deux oiseaux », et il rappelle Victor Hugo face à la peine de mort : « faites donc des exemples et mardi gras vous rit au nez ».

La présidente ne suit pas les réquisitions et ne retient qu’une peine d’amende de « 1000 euros ». L’assistance souffle. Les deux hommes aussi qui promettent de « ne plus jamais recommencer ». À la sortie de l’audience, le neveu d’un des prévenus s’exclame : « 1000 euros pour un moineau. Et ça sera combien si c’est un éléphant ? »

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Commentaires

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  1. Tarama Tarama

    On voit bien au commentaire final, et en dépit des effets de manche assez lamentables de l’avocat de permanence, que les prévenus n’ont rien compris à leur condamnation (et à la notion d’espèce protégée).
    C’est bien triste.

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    • Michael Birritteri Michael Birritteri

      C’est triste mais beaucoup de nos compatriotes ne comprennent rien à la notion de protection de l’environnement et au danger que représente, pour l’humain y compris, l’extinction en cours. Quand on voit çà, l’avenir est sombre et l’extinction semble inéluctable. Le pire est à venir.

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  2. alaingilles alaingilles

    Alain
    Ben 8 dommage d’avoir oublié les leçons de grammaire de ta mère: « avoir capturé »
    serait préférable.

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  3. leravidemilo leravidemilo

    Et bien, que voila une bien molle volonté de protéger la nature. Car si « avant eux défilent trafiquants, cambrioleurs et autre braqueur (pour lesquels) les peines tombent, parfois lourdes… », il s’agit bien ici aussi de trafic, cambriolage et braquage de la nature et de la biodiversité, mais ce sont des biens communs, donc il en coûte moins cher que de s’attaquer à la propriété privée…
    J’aurai trouvé bien plus souhaitable plutôt qu’une amende, un mois de cage ferme!
    « Ouvrez ouvrez la cage aux oiseaux, regardez les s’envoler c’est beau… »
    Il ne faut pas s’étonner de voir donc ces pratiques se maintenir; Pas plus tard que le printemps dernier, j’ai trouvé, revenant de balade,un piège à glu, quasiment en pieds d’immeuble, dans le 13ème. Et n’oublions pas que l’exemple vient parfois de haut, avec les prouesses du député E.e.L.v, puis Lrem, puis Génération écolo et Union des démocrates et des écologistes, François Michel Lambert, Qui racontait lui même sur twitter ses campagnes de chasse à la glu !!! (Brève de Marsactu du 4/12/2015: « François Michel Lambert dans le viseur de la ligue de protection des oiseaux »
    Du lourd!

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