Total redémarre La Mède avec un modèle économique encore fumeux

Décryptage
le 25 Juin 2019
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Désormais estampillée “bio” par Total, la raffinerie de la Mède redémarre près de trois ans après l’arrêt de son activité. Mais en plus de se nourrir d’huile de palme, ce que dénoncent les protecteurs de l’environnement, le modèle de la plateforme se centre uniquement sur les carburants. Une ressource qui n’a plus la cote.

Photo Emilio Guzman.

Photo Emilio Guzman.

Habemus Total. Une fumée s’envole dans le ciel de Châteauneuf-les-Martigues. Elle est noire et fait office d’annonce pour les riverains : la Mède redémarre deux ans et demi après son arrêt. « Les épisodes de torche sont essentiellement composés de produits gazeux excédentaires, à savoir du butane et du propane », nous fait savoir le service communication de Total. « C’est une mesure de sécurité pour éviter qu’un organe monte en pression, détaille Fabien Cros, délégué CGT. Pour améliorer la combustion, il est possible de mettre de la vapeur, cela empêche les fumées noires mais fait beaucoup de bruit. C’est un juste équilibre à trouver pour la direction ».

Pour ce qui est de la reprise effective, Patrick Pouyanné, PDG de Total, assurait fin mai lors d’une assemblée générale des actionnaires que ce serait pour mi-juin. Les premiers litres de biocarburants devraient finalement être produits d’ici peu, prévient le service de communication. Fabien Cros se montre plus prudent. « Pour une unité classique, il faut un mois. Ici, elle n’a pas tourné depuis un moment et elle a été transformée pour réaliser une nouvelle activité. Si nous sommes parfaitement opérationnels durant l’été ce sera bien, sinon d’ici fin septembre », explique le syndicaliste.

« Content » que la production reprenne, Fabien Cros garde un peu d’amertume. D’abord parce que le nombre d’emplois passe de 430 salariés en 2015 à 250 personnes. Mais aussi par le choix fait de passer au biocarburant. « Une raffinerie peut faire plein de produits, mais le carburant est la solution la plus simple et la moins chère d’utiliser le pétrole. En détruisant notre site, on nous a condamnés à faire du carburant, ce qui n’est pas une voie pérenne à l’heure du passage à l’hybride et l’électrique. Nous aurions préféré garder la raffinerie pour ajouter d’autres unités et la transformer petit à petit en industrie du futur », regrette Fabien Cros.

Total seul contre tous

Une vision que ne partage pas Total. Le pétrolier français rappelle que la raffinerie était déficitaire de 100 millions d’euros par an. Il met en avant les 275 millions d’euros investis pour faire des lieux la « première bio-raffinerie française de taille mondiale » ainsi que les emplois sauvés. D’autant plus quand la raffinerie (presque) voisine de LyondellBasell peine à se reconvertir. Surtout, Total estime que les carburants liquides ont encore de beaux jours devant eux. « Selon la grande majorité des scénarios de mobilité future, seuls les véhicules légers des régions développées (Europe, Amérique du Nord, Chine) pourraient passer à l’électrique. Et ils représentent moins de 20 % de la demande mondiale en produits pétroliers (la demande pour les transports représentant environ 50 % de la demande totale en produits pétroliers) », justifie le groupe. Des chiffres que l’on retrouve dans un document présenté par…. Total lors d’une « journée des investisseurs » en septembre 2017.

Mais le géant français semble bien seul sur ce credo. « Je pense que c’est une production et une période transitoire avant d’autres types de motorisation à l’hydrogène et l’électricité », avance Roland Mouren, maire divers-droite de Châteauneuf-les-Martigues. Du côté de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur aussi, on se montre prudent sur ce modèle. « Tout bouge très vite, il est difficile d’investir beaucoup sans modèle économique pérenne sur le long terme », prévient Philippe Maurizot, membre (LR) de la commission industrie à la Région.

L’agence internationale de l’énergie s’est aussi mise sur la vague de l’hydrogène. Dans un rapport commandé par le Japon qui souhaite devenir leader du secteur –  rendu publique vendredi dernier, elle souligne que « le moment est venu d’exploiter le potentiel de l’hydrogène pour jouer un rôle-clé dans un environnement propre, sûr et sécurisé ».

L’huile de palme taxée

Au-delà des projections, un obstacle financier va venir se dresser dès 2020 pour la Mède. À savoir la taxation de l’huile de palme. Jusqu’à présent considérée comme un biocarburant, elle échappait à la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP). Or, Total prévoit de produire son biocarburant avec 300 000 tonnes d’huile de palme, au maximum, sur un total de 650 000 tonnes de matières premières. Soit presque 50 % de l’activité.

La fin de l’avantage fiscal de l’huile de palme l’année prochaine va donc entraîner un surcoût (lire notre article). De quoi remettre en cause l’avenir de la plateforme répète à l’envi Patrick Pouyanné. Dans une interview à La Revue Parlementaire, il assure qu’« en l’état actuel de la législation française, à compter de 2020, cette bioraffinerie [celle de la Mède, ndlr] n’est pas viable car elle souffrira d’un déficit de compétitivité contre les importations de biodiesel mais aussi contre ses concurrentes européennes ».

« Ils vont faire du chantage à l’emploi », peste Clément Sénéchal, porte-parole de Greenpeace. « Leur argument est de dire qu’il vaut mieux produire chez nous plutôt que d’importer le biocarburant, c’est d’un cynisme…. », poursuit-il. Les défenseurs de l’environnement dénoncent la déforestation provoquée par le recours à l’huile de palme, notamment en Indonésie et en Malaisie. La TGAP vise donc à limiter son utilisation.

Un fournisseur « durable » controversé

Là encore, Total se défend d’encourager de tels pratiques. « En accord avec les autorités, nous avons volontairement limité l’huile de palme à moins de la moitié de la matière première que nous y traiterons. Toute l’huile de palme qui y sera utilisée sera certifiée durable selon les critères de l’Union européenne, et par conséquent ne pourra pas provenir de terres déforestées », assure Patrick Pouyanné, toujours dans La Revue Parlementaire.

Lors de son assemblé générale le 29 dernier, Total a indiqué avoir « réceptionné deux cargaisons d’huile de palme indonésienne en provenance de différents moulins certifiés ISCC du fournisseur Asian Agri ». Une société que Greenpeace « connaît bien » et que l’ONG pointe dans son dernier rapport pour ne pas mettre en place les mesures appropriées pour assurer la traçabilité et le suivi de ses fournisseurs.

Fabien Cros ne croit pas à un changement de stratégie de la part de son employeur. « Total ne fait jamais de gros changements tant qu’ils n’ont pas fait beaucoup d’argent », résume-t-il. Encore faut-il faire de l’argent. Et Patrick Pouyanné a prévenu dès janvier : « Ce n’est pas parce que Total est riche qu’il a vocation à faire tourner des usines à perte ». Le redémarrage pourrait être de courte durée.


Un soutien mesuré de la région

Une avance remboursable de 400 000 euros aété accordée, non pas à la raffinerie mais à la plateforme construite sur le site par la société Ecoslops Provence, dont Total détient 25 % du capital. Cette infrastructure, labellisée « Une COP d’avance » en personne par le président Renaud Muselier, vise à réutiliser les hydrocarbures au fond des cuves des bateaux. Un soutien précoce qui a permis de convaincre des banques locales puis la Banque européenne d’investissement pour un prêt de 18 millions d’euros, a souligné son PDG Vincent Favier lors de la signature ce lundi. « À quel moment on ferme, à quel moment on transforme, c’est la question, a commenté Renaud Muselier, interrogé sur sa position vis-à-vis du projet global de Total. Je suis convaincu que si on travaille avec eux, ils ne fermeront pas du jour au lendemain. Après, en tant que président de région, j’essaie de trouver des solutions équilibrées. » À savoir financer Ecoslops plutôt que Total.

Julien Vinzent

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