Joissains en appel : « Ne m’assimilez pas à un certain nombre de voyous de la République »

Actualité
Jean-Marie Leforestier
14 Mar 2019 4

La maire d'Aix-en-Provence jouait son avenir politique ce mercredi devant la cour d'appel de Montpellier. Durant six heures d'audience, elle a répondu aux soupçons de prise illégale d'intérêts et de détournement de fonds publics qui lui ont valu en première instance un an de prison avec sursis et dix ans d'inéligibilité.

Maryse Joissains à son arrivée à la cour d'appel de Montpellier accompagné de sa petite-fille.

Maryse Joissains à son arrivée à la cour d'appel de Montpellier accompagné de sa petite-fille.

C’est un cri du cœur expulsé après près de cinq heures d’audience. « Ne m’assimilez pas à un certain nombre de voyous de la République qui sévissent dans leurs fonctions », lâche Maryse Joissains, la maire LR d’Aix-en-Provence. Quelques instants plus tôt, l’avocat général de la cour d’appel de Montpellier a mis les poursuites pour détournement de fonds publics et de prise illégale d’intérêts qui la visent dans le même sac que « l’affaire Fillon, l’affaire Cahuzac, les emplois d’assistants du Front national ».

Aux yeux de Georges Gutierrez, chargé de porter l’accusation, « cette affaire est le reflet du comportement de certains élus de plus en plus dénoncés » contribuant à « une vraie défiance dans l’opinion publique à l’égard de la politique ». C’est donc en suivant cette logique qu’il a requis la même peine qu’en première instance : un an de prison avec sursis et dix ans d’inéligibilité politique. Une infamie pour la défense qui sera fixée sur son sort le 28 mai.

Elle joue sa fin de carrière politique

Maryse Joissains et ses nouveaux avocats, Sophie Obadia et Mario Stasi, se sont eux évertués à plaider la relaxe. D’abord, parce qu’ils pensent que les deux embauches reprochées à Maryse Joissains, celle comme cadre A de son chauffeur-conseiller Omar Achouri et le recrutement d’une conseillère condition animale à son cabinet, ont été faites en toute légalité. Mais aussi car toute décision d’inéligibilité, quelle que soit sa durée, noircirait l’avenir politique de Maryse Joissains, dix-huit ans à la tête de la Ville, dont le salut ne reposerait plus que sur une éventuelle cassation. Alors, à la barre, Maryse Joissains s’emporte et retrouve parfois des airs d’avocate. « Il n’y a pas de marchés truqués, il n’y a pas d’enrichissement personnel », répète l’élue sur tous les tons.

Ses proches ne s’y sont pas trompés et sont venus plus nombreux qu’en première instance. Ils sont une bonne dizaine à se tenir en rang serré derrière les avocats. Comme au tribunal de grande instance, sa fille sénatrice, Sophie Joissains, est là et sa petite-fille lui a donné son bras jusqu’à la troisième chambre de la cour d’appel. Cette fois, son premier adjoint Gérard Bramoullé a aussi fait le déplacement dans l’Hérault et reste mutique face à nos questions.

Le tribunal devra lui faire abstraction du contexte pour ne juger que les deux cas qui lui sont soumis, dont le caractère n’équivaut pas aux autres affaires citées par le ministère public. Ce dernier les qualifie d’ailleurs d’avatars du « clientélisme, cette politique de petits services que l’on peut rendre ». Omar Achouri, chauffeur et vigie de la maire « corvéable à merci » selon elle, en serait une cheville ouvrière. « C’est un informateur, un facilitateur de contact, c’est l’huile dans les rouages pour les travaux, pour un emploi, pour un logement », circonscrit l’avocat général.

Achouri, chauffeur ou agent électoral ?

La définition n’est ainsi pas si éloignée de celle de la défense à la nuance cruciale que celle-ci y voit un nécessaire « travail de terrain », sans avoir à se coltiner des « rapports qui n’apportent rien ».  Mais pour l’accusation, il s’agit d’un rôle d’agent électoral tourné à l’époque étudiée – 2013 – vers la réélection de sa cheffe aux municipales de 2014. Voilà « l’intérêt » qui constitue selon lui la prise illégale dans ce dossier. En offrant une promotion turbo à son chauffeur (comme Marsactu l’avait révélé dès avril 2013), elle aurait voulu « le récompenser ».

Au sein de la commission administrative, elle avait ostensiblement poussé le CV de ce très proche – qui n’est pas son amant, ont été contraints de rappeler ses avocats. Celui-ci était 46e sur la liste d’aptitude construite par ses services quand il n’y avait que deux postes en jeu. Maryse Joissains, à qui revenait de toutes façons la décision définitive, avait emporté la mise. La justice administrative a déjà sanctionné « une erreur manifeste d’appréciation » en dégradant Omar Achouri. La justice pénale devra déterminer si Maryse Joissains a volontairement commis un acte illégal en le promouvant.

Le second cas, lui, posera la question d’un détournement de fonds publics. Celui-ci résiderait dans le fait d’avoir consacré un emploi de cabinet à la Communauté du pays d’Aix à la maltraitance animale. Sylvie Roche, payée 2800 euros par mois, y tenait notamment un numéro d’urgence pour récupérer animaux errants et autres molosses incontrôlables. Là encore, les enquêteurs ont remarqué une relation directe avec l’élue et n’ont pas davantage trouvé trace de rapports écrits. Si les avis divergent sur la réalité de son emploi, c’est essentiellement sur le droit qu’avait Maryse Joissains de l’embaucher que se concentrent les débats.

Maryse Joissains jure qu’elle pouvait l’embaucher « au titre de la compétence agricole, ce que j’avais oublié de dire en première instance ». Pour l’accusation, rien n’est moins sûr, en l’absence de délibération spécifique. Surtout, celle-ci doute de l’utilité politique du poste résumé à « aller courir derrière des chiens errants ». « Il est sans consistance et fait double emploi avec les services municipaux et les associations subventionnées », cingle Georges Gutierez.

« Je voudrais que la question du bien-être animal soit prise au sérieux, plaide Sophie Obadia. Les questions d’environnement, la lutte contre la cruauté envers les animaux, ce sont des questions de société qui irriguent depuis presque dix ans le débat national. » Maryse Joissains a elle plaidé « un combat de longue date sur cette question » exhumant un tract distribué à ce propos aux élections de 2001. « Je voulais faire mieux sur ces questions », a-t-elle tenté de convaincre. Elle devra attendre deux mois pour savoir si ses arguments ont fait mouche. Et préparer sa succession ?

À retrouver aussi : notre live-tweet complet de l’audience

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