Hors d’atteinte, maison d’édition féministe qui accroche ses livres à ses rêves

Actualité
Benoît Gilles
30 Mar 2019 1

Créée en 2018 et basée à Marseille, Hors d'Atteinte se revendique maison d'édition féministe. Mais loin de se cantonner à ce vaste combat, les deux fondatrices aspirent à embrasser les luttes en général, celles de ceux qui passent souvent en dehors des radars des maisons d'édition traditionnelles.

Marie Hermann. Photo Emilio Guzman

Marie Hermann. Photo Emilio Guzman

Une apostrophe s’élève comme une aile au-dessus d’un H étiré en échelle. HDA Hors d’atteinte, toute jeune maison d’édition marseillaise, dessine clairement une intention, la nécessité d’une voix féministe, de faire entendre des voix singulières, parfois éloignées du champ littéraire.

HDA. Derrière ces trois lettres, deux femmes aux intentions militantes et féministes. Et deux livres déjà nés. Marie Hermann et Ingrid Balazard sont les associées. Rue des pâquerettes de Mehdi Charef et Les premiers jours de l’inhumanité de Jacques Bouveresse inaugurent les deux collections de la nouvelle maison. Pour l’heure, celle-ci n’a pas encore de gîte. Marie Hermann, en charge du projet éditorial et fondatrice, partage un tout petit espace de travail partagé, à côté du temple maçonnique (forcément très masculin) du Grand orient, au cours Julien. L’adresse administrative officielle est située rue du Musée, en plein cœur de Noailles.

La tentation est de faire de tout ceci des symboles parlants : les femmes et leurs combats, les migrations et leurs descendants, la ville et ses transformations… Tout ceci est dans la ligne éditoriale construite par ces deux femmes de 36 ans, avec au centre, le féminisme, lutte qui embrasse toutes les autres.

Le vieillard et la petite-fille

Mais il y a d’abord les livres. Rue des pâquerettes est un petit bijou d’écriture, d’une voix un peu oubliée de la littérature française que Marie Hermann remet ainsi en lumière : Mehdi Charef y raconte le temps de boue et de honte d’une enfance dans les premiers bidonvilles algériens de Nanterre. Ouvrier ajusteur puis écrivain et réalisateur, il n’avait plus publié depuis 13 ans quand Marie Hermann, alors directrice éditoriale chez Agone, vint le trouver. « Je cherchais des auteurs francophones, de Maghreb et d’Afrique, dont les ouvrages étaient épuisés et je suis tombé sur Mehdi Charef dont je connaissais notamment Le thé au harem d’Archi Ahmed. Son livre Le harki de Meriem était épuisé. Nous l’avons publié en 2016 et je le rencontre à ce moment-là ».

La jeune femme demande alors s’il continue d’écrire et le couple auteur/éditeur se noue à cet endroit. Mehdi Charef a justement entrepris l’écriture de son arrivée en France. « Il m’a dit : « c’est la rencontre entre un vieillard et une petite fille ». J’ai tout de suite rétorqué que je n’étais pas une petite fille. Sans me rendre compte que ma remarque était vexante… Il a 66 ans », souligne-t-elle dans un grand éclat de rire. Le manuscrit arrive ensuite par la poste : une liasse de 20 pages écrites à la main. Biffures, collages, traces de café et pages perdues, le dialogue s’instaure. Marie Hermann oriente, aiguille, échange. « J’ai l’impression de faire venir ce qui est déjà là, de créer les conditions de la confiance pour ce qu’il pourrait faire sans moi ».

L’histoire d’une rupture

Au final, ce récit de « l’absurdité de l’exil » rencontre son public, avec un premier retirage quasi-immédiat. Le second livre est plus pointu. Signé du philosophe Jacques Bouveresse, Les premiers jours de l’humanité confronte l’œuvre du journaliste et écrivain allemand Karl Kraus à la réalité contemporaine. Le philosophe inaugure au sein d’Hors d’atteinte une collection Faits & Idées qui complète la collection littérature comme deux versants du même projet. « Il est bien clair pour nous que la littérature permet d’imaginer des possibles que les sciences humaines appréhendent avec plus de difficulté », décrit Ingrid Balazard, cofondatrice des éditions.

Bouveresse comme Charef viennent d’ailleurs. Au sens où la naissance d’Hors d’atteinte est aussi l’histoire d’une rupture. Jacques Bouveresse était édité par Agone, maison marseillaise de renom, jusqu’à une date récente. Marie Hermann y était directrice éditoriale depuis 2013. Les premiers projets édités cette année y sont nés, avant qu’une divergence profonde sépare les histoires. « Notre comité éditorial est notamment constitué de cinq anciens directeurs de collection d’Agone, explique Ingrid Balazard. La rupture s’est faite sur une question de ligne éditoriale et c’est aussi sur cela que le projet Hors d’atteinte est né« .

Livre manifeste

Marie Hermann est donc partie avec ses projets. C’est notamment le cas du livre étendard qui doit naître en octobre. Manifeste, Notre corps, nous-mêmes est un projet en soi. Celui d’un collectif de dix femmes unies par la volonté commune de construire un « manuel par les femmes pour les femmes, dans le but de les accompagner dans toutes les étapes de leur vie avec bienveillance », comme on peut l’entendre sur la page de financement participatif qui a permis l’émergence du projet. « Initialement, Our bodies, ourselves est un assemblage de brochures polycopiées éditées à partir de groupes de parole féminins, nés à Boston autour de la question du corps et de la sexualité, raconte Marie Hermann. Il a été édité en 1971 aux États-Unis et ensuite dans un grand nombre de pays dont la France ».

Alors qu’ailleurs, ce livre, manuel pratique du corps féminin de la puberté à la ménopause, est régulièrement mis à jour, l’édition française cesse en 1990. « Notre idée était de monter un groupe de femmes pour faire une nouvelle version de ce livre, plus politique, sans intention surplombante, normalisatrice ou moralisatrice. Un collectif qui rassemble toutes les classes sociales, les origines, âges et orientations sexuelles ».

Pendant plus de deux ans, elles ont sillonné la France grâce aux 24 000 euros réunis dans le cadre d’un financement participatif. Auprès des précurseuses américaines, elles ont acquis les droits du titre. Elles sont alors parties à la rencontre de femmes de tous horizons pour évoquer les questions relatives au corps, à la sexualité, à la vie en société. « Toutes les fois au moins une femme venait me voir en disant que c’était la première fois qu’elle vivait cela ». Quand la parole était plus difficile à obtenir, pour des raisons sociales ou culturelles, alors des enregistreurs étaient envoyés pour permettre au livre d’être le plus choral possible.

De la même façon, des images parviennent des quatre coins de France pour offrir la plus grande diversité de visages féminins à ce livre pluriel. Marie Hermann en est l’éditrice et une des auteures du collectif.

Ses yeux brillent quand elle en parle : ce sera là une première œuvre fondatrice, plurielle et collective, qui ressemble pleinement à ce rêve qu’elle font grandir. « C’est aussi prosaïquement le livre dont on espère qu’il va contribuer à nous faire vivre », sourit Ingrid Balazard. A raison de 4 ou 5 livres pan an, elles misent autant sur la qualité que la frugalité.

La présidente et la directrice générale travaillent ailleurs. Ingrid Balazard pour les éditions de la Sorbonne, Marie Hermann en free-lance dans « l’édito et la traduction ». Allemande par son père, elle a longtemps travaillé pour des éditeurs de langue germanique avant de descendre à Marseille, rejoindre Agone. Aujourd’hui, l’installation d’Hors d’atteinte y est une évidence.

Comme chacun des livres, accompagnés pas à pas dans leur éclosion. Braquer une banque avec un pistolet à eau paraît en mai. Ce livre est constitué de nouvelles écrites à quatre mains par quatre écrivains et quatre personnes éloignés de l’écriture. Un gaveur d’oie, une femme analphabète, un toxicomane, un ancien braqueur…

En septembre, c’est Cicatrices de Dali Misha Touré qui verra le jour. La jeune femme de 25 ans, née en banlieue, édite ses propres livres à compte d’auteur depuis près de dix ans. « Son livre Cicatrices est écrit en je et raconte l’histoire vécue de l’intérieur d’une famille polygame. Ce n’est pas son histoire mais elle est nourrie de son expérience. On m’avait proposé de l’inviter pour une rencontre sur l’écriture de la banlieue. J’ai lu son livre dans le train en pleurant tout le long. En arrivant à la gare, je rêvais de cette rencontre avec une jeune écrivain à qui j’allais dire : « je vous ai lue, je vais vous éditer ». Elle m’a répondu : « ah ouais. Merci. » ça m’a tué ». La jeune femme a cinq enfants, donne des cours d’arabe, poursuit des études de psycho et fait des lectures de ses livres dans les maisons de retraite. Ils se vendaient jusque-là loin des circuits. Une auteure Hors d’atteinte, déjà…

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