Haïm Bendao, le rabbin de Bon-Secours qui tisse du lien entre les communautés

Portrait
le 28 Nov 2023
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Depuis 25 ans, Haïm Bendao dirige une synagogue dans les quartiers Nord. La guerre en Israël-Palestine a poussé le rabbin à organiser ce mardi une rencontre avec un imam, avec pour but commun d'éviter l'exportation du conflit à Marseille.

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L'entrée de la synagogue Ohel Yaacov, dans le 14e arrondissement. (Photo : CMB)

L'entrée de la synagogue Ohel Yaacov, dans le 14e arrondissement. (Photo : CMB)

La nuit couve le cœur de Marseille endormi. De l’autre côté de Plombières, où commencent le chemin de Sainte-Marthe et les quartiers Nord, des hommes engourdis attendent les premiers bus. Il n’est pas six heures du matin. Devant eux, une camionnette passe. Elle se gare sur le trottoir de la synagogue séfarade Ohel Yaacov. La porte est ouverte. À l’intérieur, dix juifs prient. Haïm Bendao est bien là, kippa noire sur la tête, anorak sur le dos, à mener l’office du matin à sa manière : assis au milieu des fidèles, il chante, il rit, et laisse les autres guider la prière. “Une synagogue avec cent fidèles, c’est une synagogue avec cent rabbins”, résume-t-il.

Le religieux ouvre le livre de la Genèse au milieu. La section de la semaine, appelée “parasha”, parle d’un homme sommé par dieu de revenir sur ses terres pour y fonder sa descendance. La terre des fidèles réunis ce matin-là, c’est le 14e arrondissement de Marseille. Et même si les discussions dérivent inévitablement sur “l’actualité” et les “otages” de “là-bas”, eux sont ici. Et c’est ici que Haïm Bendao a décidé d’organiser une conférence inter-religieuse le 28 novembre, avec un imam, pour prôner la paix entre les communautés.

Bien sûr, c’est compliqué de parler, mais c’est maintenant qu’il faut le faire.

Dans le quartier comme dans la communauté juive, Haïm Bendao a la réputation d’être “un rabbin ouvert d’esprit”. C’est lui qui apparaît au pied de la Bonne mère fin octobre, entouré du prêtre Olivier Spinosa, de l’imam Hassain Rajii et de l’inévitable Rachid Zeroual, chef de file du club de supporters des South Winners. Un message de paix, sous les couleurs de l’OM, qui a amusé et ému sur les réseaux sociaux. Au téléphone, on accroche le rabbin sur la guerre au Proche-Orient, l’antisémitisme et l’islamophobie. “Mais peut-être que c’est trop délicat pour vous d’en parler en ce moment ?” Il répond : “bien sûr, c’est compliqué, mais c’est maintenant qu’il faut le faire”.

Religieux “de la street”

Ce mardi soir, après la prière musulmane, il se rendra à la mosquée des Bleuets (13e) pour animer une discussion. “Nous voulons réunifier tout le peuple marseillais, dans sa pluralité et sa diversité, autour d’une table pour tenter d’apaiser la situation et encourager le dialogue entre nos communautés”, lit-on sur le communiqué de presse. Son homologue musulman des Bleuets, l’imam Smaïn Bendjilali, est très suivi sur les réseaux sociaux.

Jugé rigoriste par certains, l’imam ne fait pas l’unanimité, “mais c’est la personne idéale pour cette rencontre et c’est courageux de sa part, tempère le rabbin. Il est sur le terrain. Entre guillemets, il y a les religieux des hautes sphères, et il y a ceux de la street. Il faut des gens comme nous, qui savent parler aux jeunes.”

Le rabbin Haïm Bendao dans sa synagogue de Bon-Secours (14e), Ohel Yaacov. (Photo : CMB)

Haïm Bendao, 51 ans aujourd’hui, naît dans une famille juive séfarade à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), et débarque aux Marronniers en 1997. C’est dans cette maison, en face de la cité et “dans la société”, qu’il a élevé ses sept enfants. Il dit avoir toujours côtoyé la population du quartier, les communautés comorienne et maghrébine, dont il comprend la langue pour trois raisons : “mes parents égyptiens, les cours d’araméen pendant mes études et puis bien sûr, Marseille”.

Lorsque le jeune rabbin prend la tête de la synagogue Ohel Yaacov, elle est fréquentée par les juifs du quartier. Les décennies passent, les familles partent et celles qui viennent aujourd’hui y prier le font moins par proximité géographique que par choix. Celui d’un rite “sérieux mais ouvert”.

À côté, Haïm Bendao se démultiplie : à la prison de Luynes, il a été aumônier. Après l’assassinat de Samuel Paty, il a co-animé des interventions scolaires. Dans le quartier, il participe à des tournois de foot. Il apparaît d’ailleurs dans le documentaire signé Philippe Pujol et réalisé par le club, “L’OM sans confession”. En septembre enfin, il s’est joint aux rencontres méditerranéennes organisées lors de la venue du Pape. Et sans aucune transition, après avoir expliqué tout ça, il repart de la synagogue avec un paquet de boutargue sous le bras : “je les fabrique et je les livre dans tout Marseille. C’est comme ça que je gagne ma vie !”

“Jusqu’ici, tout va bien”

À la prière du matin, on croise Stéphane, né près de l’étang de Berre, qui vient du 8e arrondissement avec sa camionnette de chantier, Salomon, qui a grandi à la cité de la Visitation, un garagiste qui vient de la Capelette, et un discret monsieur Lévy qui a vécu 30 ans en Allemagne avant d’atterrir ici. Sur les murs de la synagogue, une mosaïque de photos : le religieux placarde toutes les personnalités, parfois improbables, qui sont passées le voir. Il y a des enfants du quartier, des représentantes d’associations musulmanes, des prêtres, des chanteurs et des supporters. Et Benjamin, 42 ans, franco-tunisien tué cette année dans l’attentat de la synagogue à Djerba, “qui priait ici quand il était petit”.

Dans les bibliothèques à côté des ouvrages de prière, on trouve des pièces de théâtre comique, des manuels de philosophie. “Plus jeune, j’étais assez orthodoxe. Mais si on n’est que dans les livres, on oublie le reste. Avec le temps, j’ai lâché sur plein de choses”, sourit-il. Exemple : pendant le shabbat, les religieux ne conduisent pas. “Mais ici, j’ouvre la barrière pour les jeunes qui viennent en scooter. Comme la rescapée des camps qu’on a reçue la semaine dernière, elle m’a prévenu qu’elle viendrait en voiture. J’ai dit aux fidèles : dieu l’a déjà assez fait souffrir comme ça, elle a bien le droit de faire ce qu’elle veut.”

Cette posture revendiquée “d’électron libre” tient le rabbin loin des cercles du consistoire de Marseille, réputé conservateur. Lui préfère aller au contact “des gens du quartier”, où il y a, soutient-il, un vrai vivre ensemble. “Depuis le 7 octobre, on ne m’a rapporté aucune agression antisémite dans le 14e arrondissement. Attention, je ne dis pas que ça n’existe pas, bien sûr que ça existe ! Mais mon discours, c’est dire qu’il ne faut pas avoir peur, car la peur peut entrainer le repli. C’est tout ce que je veux éviter.”

Mon but, c’est que des gens avec des propos potentiellement problématiques puissent m’écouter. Sinon, ça sert à quoi ?

Depuis le début des affrontements d’octobre et la hausse des actes antisémites, “des fidèles me demandent s’ils doivent enlever la mezouza devant leur porte. Je comprends, mais c’est triste”, déplore-t-il. À l’inverse, lui a fait mettre une grosse plaque dorée pour indiquer l’entrée de sa synagogue. “Ça fait deux ans. Et jusqu’ici, tout va bien.”

Affirmer son identité, tournée vers le monde. Quitte à sortir de sa zone de confort. “Je parle avec plein de personnes, juives et musulmanes, qui peuvent dire des conneries sur le conflit israélo-palestinien. Si c’est de l’ignorance, j’essaie de les accrocher avec des arguments simples. Mon but, c’est que des gens avec des propos potentiellement problématiques puissent m’écouter. Sinon, ça sert à quoi ?” Pourtant, le 12 novembre, le rabbin a boudé la marche contre l’antisémitisme. “Marcher pour la paix me conviendrait mieux”, dit-il, et l’homme n’est pas à l’aise avec “les politiques qui occupent toujours les premiers rangs”. Mais l’argument qu’il mentionne avant tout, c’est la présence du Rassemblement national. Parce qu’il y a des gens avec lesquels on ne débat pas.

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Commentaires

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  1. stephane rio stephane rio

    Merci pour cet article qui donne espoir !
    Les hommes et les femmes de paix ont encore une voix…

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  2. Jean-Baptiste Castanier Jean-Baptiste Castanier

    Salutations à Haïm Bendao et Smaïn Bendjilali pour cette initiative courageuse.

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  3. marseillais marseillais

    Haim Bendao, un grand homme, un grand rabbin très atypique

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  4. Jeanne 13 Jeanne 13

    Merci pour cet article positif et plein d espoir et bravo aux imam et rabbins qui remettent un peu d espoir dans cette société divisée grâce au pouvoir de manipulation des médias des grands patrons qui font le job sous la houlette des politiques

    Un peu d amour et de solidarité entre nous ça ne fait pas de mal !
    Merci marsactu

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  5. vékiya vékiya

    “Marcher pour la paix me conviendrait mieux”, évidemment. cette marche a été une absurdité mise en scène par les politiciens.

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  6. julijo julijo

    article stimulant. pour l’ athée quasi anticlérical que je deviens ces temps ci, ce rabbin et cet imam me redonne foi en l’homme.
    que vivent et que perdurent les “religieux de la street” !
    il est vrai qu’à marseille, et depuis longtemps, l’ensemble des communautés religieuses se sont généralement entendues autour du dialogue et de la paix.

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  7. Lowe Thornvald Lowe Thornvald

    en ces temps troublés par les extrêmes, vous êtes, monsieur Bendao, un lien plein d’intelligence et de chaleur dont nous avons tous bien besoin dans ce monde terrestre. Je ne crois pas en dieu, aucun, mais je crois beaucoup en des hommes et des femmes de bonne volonté. Et vous en faites partie. Merci.

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  8. inaudirosy inaudirosy

    Un grand merci à eux deux, cela peut être d’une grande efficacité auprès des jeunes et des moins jeunes. Cela redonne une lueur d’espoir pour l’humanité. A l’exemple de ces deux personnes, je souhaite de tout mon cœur que ce conflit s’arrête un jour pour que Israéliens et Palestiniens vivent enfin en paix.

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  9. n.artemon n.artemon

    Grand merci pour ce très bel article qui apporte beaucoup de lumière, à l’équipe de Marsactu, à vous Clara et bien évidemment à Mr. Bendao.
    Continuez comme ça.

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