Gilles Pinson, politiste : “Les maires ont peu l’habitude des contre-pouvoirs”

Interview
Jean-Marie Leforestier
15 Déc 2018 12

Gilles Pinson est professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux et spécialiste de la gouvernance et des politiques urbaines. Son nouveau livre, La ville néolibérale, paraîtra en 2019 aux Presses universitaires de France. Pour Marsactu, il revient sur la politique d'habitat indigne et la contestation politique née après le drame de la rue d'Aubagne.

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Marsactu : Comment Marseille peut-elle se retrouver dans une telle situation concernant l’habitat indigne  ?

Gilles Pinson : Ce qui frappe, c’est la négligence dans laquelle certains quartiers de la Ville ont été laissés par Jean-Claude Gaudin. Cette négligence, on la retrouve aussi dans le pouvoir municipal. On n’a vraisemblablement pas pris les meilleurs dans l’administration municipale en faisant des recrutements plus clientélistes qu’autre chose, on n’a pas mis les sociétés d’aménagement ou bailleurs sociaux liés à la ville au service des réhabilitations. Mais ça, c’est une stratégie que je pense volontaire [voir sa tribune dans le Monde, ndlr].

Sur le constat général, quelles leçons peut-on tirer ?

Ce sur quoi les villes diffèrent, c’est leur capacité à utiliser les instruments à leur disposition pour transformer la ville. Comme ailleurs, le pouvoir technique a été confié à des sociétés publiques dédiées à la requalification des centre-villes. Mais Marseille montre que si ces sociétés-là n’ont pas derrière elles une maîtrise d’ouvrage publique forte – c’est-à-dire un maire et des adjoints qui sont de vrais chefs de service de leur délégation et assurent la maîtrise d’ouvrage – il peut ne rien se passer. Par contraste, à Bordeaux, la Ville a utilisé l’instrument de requalification de l’habitat ancien dans toutes ses composantes dont les déclarations d’utilité publique.

“Il y a des réticences idéologiques à toute forme de spoliation de la propriété privée et à des collusions entre certains de ses propriétaires et la mairie.”

Les politiques de réhabilitation de l’habitat ancien reposent sur la carotte et le bâton. La carotte ce sont les aides publiques offertes aux propriétaires occupants qui acceptent de rénover leurs biens et de maintenir des loyers modérés.

Le bâton c’est la “déclaration d’utilité publique” qui permet à la Ville de préempter les biens de propriétaires récalcitrants. C’est bien le bâton qui n’a pas été mobilisé à Marseille du fait de réticences idéologiques ataviques à toute forme de spoliation de la propriété privée et à des collusions entre certains de ses propriétaires et la mairie. À aucun moment Jean-Claude Gaudin n’a été capable de développer la capacité d’intervenir sur ce tissu ancien. Après, ce qu’on peut m’opposer c’est qu’à Marseille, il y a moins de ressources fiscales et de candidats potentiels à l’investissement locatif. Mais en même temps, j’ai des doutes : alors que des élus eux-mêmes sont des propriétaires bailleurs il y a sans doute des candidats qui peuvent, tout en étant aidés, mettre la main à la poche.

La crise est aussi politique. Que dit-elle de la concertation municipale ? 

Je suis un peu loin de Marseille pour regarder très précisément tout cela. Si l’on s’appuie sur le livre de Cesare Mattina [lire son interview sur Marsactu], il étudie les CIQ et montre qu’ils constituent une petite classe moyenne de propriétaires, cette fraction de la population qui est au cœur du bloc social hégémonique sur lequel s’appuie le pouvoir Gaudin. On sait bien qu’à Marseille comme ailleurs, les gens qui fréquentent ces espaces de concertation très institutionnalisés sont des gens plutôt âgés, pas forcément représentatifs.

“La société marseillaise que s’imagine J.-C. Gaudin ne correspond plus aux forces effectives de cette ville.”

Mais, de manière générale, un élu a le socle d’interlocuteurs qu’il se choisit. Gaudin n’a pas voulu renouveler ce socle parce qu’il craignait que d’autres profils émergent qui ne fassent pas partie de sa clientèle électorale. On assiste à une crise d’un pouvoir municipal mais aussi la crise d’un bloc social et de son hégémonie sur la ville. Cela relève de ce que la sociologie des villes appelle un moment de désalignement entre un pouvoir urbain et la société. La société marseillaise que s’imagine Jean-Claude Gaudin est celle qui l’arrange mais elle ne correspond plus forcément aux forces effectives qui peuplent cette ville.

Les propriétaires de taudis ne font-ils pas directement partie du socle électoral de Jean-Claude Gaudin ?

On a des phénomènes assez semblables à Bordeaux où un des marchands de sommeil est le représentant Rassemblement national au conseil municipal. On voit bien que cette vieille bourgeoisie rentière et conservatrice constitue une partie du bloc social de Gaudin mais aussi de Juppé.

La contestation est très forte. Pour la première fois en 70 ans, Jean-Claude Gaudin a annulé un conseil municipal.

Je ne savais pas que cela faisait 70 ans. De manière générale c’est quelque chose d’assez rare. C’est étonnant au sens que ces conseils municipaux sont vus plutôt comme une chambre d’enregistrement de décisions prises au préalable. Il faut bien voir qu’on est face à quelque chose d’inédit dans les institutions en France : le président du conseil exécutif est en même temps à la tête de l’assemblée délibérative. C’est quelque chose qui pèse très fortement sur la démocratie municipale. Malgré la décentralisation, ce ne sont pas des lieux où il se passe des choses essentielles, un constat renforcé par la montée en puissance des intercommunalités où se prennent des décisions budgétaires importantes.

Dans ce cas précis, le rendez-vous devient très attendu.

On pensait que les conseils municipaux étaient des lieux un peu morts de la démocratie. Là, sous la pression populaire, le maire annule un conseil municipal : c’est assez illustratif du fait que les maires ont peu l’habitude d’être confrontés à des contre-pouvoirs. On n’a pas l’habitude de voir la ville comme un espace de confrontation politique. Cette fois, une partie de la société civile cible un pouvoir municipal alors que d’habitude, c’est plus facilement l’État que l’on va saisir.

Vous parlez d’inédit. Il n’y a pas d’autre exemple de mobilisation municipale ?

Très clairement, il y a une forme d’atonie de la démocratie urbaine. Je pense que c’est très lié au fait que les politiques urbaines rentrent difficilement dans un cadre idéologique et de clivage très fort. La plupart des politiques urbaines aujourd’hui sont nées très à gauche, avec les municipalités conquises par des listes d’union de la gauche en 1977. A l’époque, elles réintroduisent le tramway, initient le sauvetage du patrimoine ancien et des politiques de développement économique qui tranchent avec la politique très passive des notables qui prévalaient jusqu’alors. Ce sont ces politiques qui vont petit à petit devenir le b.a.-ba de tous les agendas de développement urbain. Même des villes de droite comme Bordeaux Nice ou Marseille s’y sont mises et ont réintroduit le tram.

Cet alignement apparent de toutes les villes sur les mêmes agendas a contribué à ce qu’il n’y ait plus de conflictualité nette autour des politiques urbaines. Étonnamment, cette conflictualité a été réintroduite par l’extérieur, au travers de la contestation de grands projets dits “inutiles” comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. On est loin des villes, mais ce projet ne peut pas se comprendre sans l’agenda très développementaliste porté par les élus nantais. Un autre exemple, plus urbain, a été celui de la contestation de la construction de nouveaux stades comme à Grenoble ou Lille. Enfin, les politiques et les stratégies des villes sont repolitisées ! Et ce qui se passe à Marseille en ce moment, c’est un nouveau jalon dans cette repolitisation des affaires urbaines.

Ce moment de politisation du local, on l’a connu dans les années 70 avec les luttes urbaines qui ont contesté la rénovation bulldozer par exemple. Par la suite, ces mouvements ont pour la plupart été absorbées par les municipalités d’union de la gauche qui ont conquis les villes aux municipales de 1977. Aujourd’hui, il y a un petit retour des mouvements sociaux urbains, comme les mouvements anti-gentrification, mais ils ont encore du mal à prendre. Il faut à Marseille la non intervention caricaturale de la municipalité pour que l’on se mobilise. D’une certaine manière, Marseille peut peut-être préfigurer une nouvelle phase de politisation des enjeux urbains.

Est-ce que vous avez l’impression que le mouvement actuel a pu être nourri par la colère ambiante incarnée par les gilets jaunes ?

Dans l’enchaînement chronologique, il n’y a pas de lien. En revanche, on ne peut pas exclure que les gilets jaunes contribuent à une ambiance dégagiste qui participe à la démarche anti-Gaudin. C’est un sentiment dégagiste semblable avec, j’imagine, des périmètres sociologiques différents. On pourrait aussi ajouter que dans la surdité de Gaudin et sa peur panique, on peut aussi trouver un parallèle avec la réaction d’Emmanuel Macron. Il y a une contestation spontanéiste de cette oligarchie politique dont Gaudin et Macron font les frais. Mais ils ne sont pas les seuls. A des degrés divers, le PS, la CGT et FO sont aussi dans le collimateur de cette humeur dégagiste.

La question qui émerge chez les militants de gauche impliqués dans la dénonciation des politiques municipales, c’est de savoir si de la contestation actuelle peut naître un débouché politique.

Je suis peut-être un peu vieux jeu là-dessus mais je vais revenir aux années 70. S’il y a eu un débouché aux luttes urbaines de cette époque, c’est qu’au même moment, il y avait un profond bouleversement de l’offre partisane. Mitterrand transforme la SFIO en Parti socialiste, plus ancré à gauche dans les mouvements sociaux.

“Est-ce qu’il y a un mouvement partisan qui peut donner un débouché à la mobilisation actuelle ? Ce n’est pas sûr.”

Aujourd’hui, est-ce qu’il y a un mouvement partisan au niveau municipal qui peut donner un débouché à cela ? Ce n’est pas sûr. Du côté de la bourgeoisie libérale, il y a la République en marche. Du côté de la gauche, on voit bien que la France insoumise est encore très engluée dans une logique de parti. Mélenchon étant peu présent à Marseille, je ne pense pas qu’il puisse constituer un débouché.

Dans les années 70, se sont construits les groupements d’action municipale (GAM), des structures non partisanes qui ont conquis certaines mairies – comme à Grenoble- ou ont pesé sur l’évolution des partis de gauche. Si les GAM ont pu prospérer, si les listes d’union de la gauche PS-PC ont triomphé, c’est qu’elles ont pu drainer toute une nouvelle catégorie de classes moyennes, notamment issues du secteur public, qui ne se retrouvaient pas dans l’offre des partis. Est-ce qu’on a une mutation sociologique semblable aujourd’hui, capable de constituer un bloc social relativement soudé portant un mouvement politique ? On sent bien qu’autour de la Plaine, il y a des intellectuels précaires. Est-ce que ça suffit à constituer une clientèle pour ces mouvements-là ? Il faudrait agréger d’autres groupes comme les minorités ethniques, les restes du prolétariat ouvrier, qui sont moins enclines à se mobiliser. On ne sent pas de mouvement qui peut agréger cela. C’est ce qui permet à Jean-Claude Gaudin et ses successeurs d’envisager une continuation de leur pouvoir. Sans compter qu’à Marseille, il suffit de remporter quelques secteurs pour l’emporter.

Ne peut-il pas y avoir d’exemple espagnol avec les victoires de listes issues du mouvement des indignés à Madrid et à Barcelone ?

Dans tous les cas on sent bien qu’il y a une logique dégagiste accentuée en Espagne de tout le mouvement des expulsions, il y a eu fusion avec un socle de classes populaires mobilisées autour de ces questions-là et une classe moyenne précarisée. Mais il faut bien voir que cela est né dans un contexte où il n’y avait pas d’extrême-droite et où le clivage droite/gauche était moins perturbé par l’irruption d’une extrême-droite mettant l’enjeu ethno-culturel au centre du débat.

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