Tous fadas, timbrés, givrés, détronchés… et fiers de l’être

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le 4 Juin 2016
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Ce samedi, au pied des girafes de la Canebière, à 18 heures, démarre la seconde Fada Pride de Marseille. Cette marche des fiertés des usagers de la psychiatrie entend dénoncer les abus de l'institution psychiatrique. Reportage au cœur des préparatifs avec le collectif citoyen qui l'organise.

Des membres du collectif de la Fada Pride essaient des costumes de Générik Vapeur. Photo:  Mathieu Péquignot
Des membres du collectif de la Fada Pride essaient des costumes de Générik Vapeur. Photo: Mathieu Péquignot

Des membres du collectif de la Fada Pride essaient des costumes de Générik Vapeur. Photo: Mathieu Péquignot

“Baisse du désir sexuel. Ah ah… Ça, personne n’est concerné, hein, messieurs ! Bégaiement. Bipolaires. Les bipo, il faut les garder. Borderline. Boulimie. Bref. C’est bizarre, bref. Ah tiens trouble disphorique pré-menstruel. Mesdames, scoop! Ce que vous vivez tous les mois est un trouble…” Patiemment, Domenico poursuit sa lecture à haute voix. Il se tient autour de la grande table gravée du 36, rue Horace-Bertin avec les autres membres du collectif citoyen de la Fada Pride. Dans cette petite maison de ville propriété de l’assistance publique-hôpitaux marseillais (AP-HM) qu’ils squattent, le noyau dur tient ses réunions régulières pour préparer la marche de fierté qui démarre ce samedi à 18 heures des girafes de la Canebière. Décalque de la Gay Pride des homosexuel(le)s, cousine des Mad Pride qui se tiennent à Paris et dans d’autres capitales internationales, le 11 juin.

L’objet de sa lecture, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (abrégé en DSM) est un symbole honni des revendications du collectif. Cet ouvrage de mille pages conçu par l’association américaine de psychiatrie est une référence internationale. Pour les membres du collectif, c’est un outil de stigmatisation qui justifie “la privation de liberté, la contention physique, l’isolement, le gavage médicamenteux” que subissent ceux qu’on appelle les malades mentaux, les cinglés, les givrés, les timbrés, les fadas. Caroline, Domenico, Olivier, Michel, Sandra, Céline, Marco, Thomas… Tous ont un rapport plus ou moins intime avec ces étiquettes qui caractérisent ceux qui souffrent de maladies mentales.

Domenico lit des extraits du DSM. Dessin: Ben 8.

Domenico lit des extraits du DSM. Dessin: Ben 8.

Lors d’un des rares moments organisés de cet après-midi foutraque – un tour de table – chacun des participants devait dire quelle pathologie du DSM il souhaitait voir dire lors du temps fort de la marche, ce samedi devant la mairie. “Schizophrénie”, “paranoïa”, “troubles bipolaires”, “burn out”, “bore out”, “troubles de l’alimentation”. “Trouble de l’attention”. “Ça aujourd’hui, on est tous atteints…” “Moi, je dis qu’il faut des troubles sexuels, hein !”. “Folie à deux, si ça existe, je veux !”

Débat autogéré

Dans un joyeux brouhaha où tout le monde s’écoute plus ou moins, les pathologies stars voisinent avec les plus communes ou les plus récentes. Un débat s’engage sur la maladie d’Alzheimer. S’agit-il d’une maladie mentale ou dégénérative ? “Le DSM la met dans sa liste, défend Céline. Et puis il y a une vraie maltraitance des personnes prises en charge”, ajoute Margot. La proposition reste en suspens. Pendant ce temps, Domenico poursuit sa lecture de l’index du DSM, de son accent enchanté d’Italien. Pourtant les mots dits sont durs, froide description de ce que certains ici ont vécu. Des mots qui ne disent jamais la violence de la réponse médicale.

Caroline et Patrick, membres du collectif Fada Pride. Dessin : Ben 8.

Caroline et Patrick, membres du collectif Fada Pride. Dessin : Ben 8.

“C’est un truc conçu par les laboratoires pharmaceutiques pour vendre des pilules, assène Patrick, résident de la Réquise et membre du collectif. Dans ces mille pages, il y a toute la collection d’étiquettes qu’ils collent sur la tête des gens pour la vie“. Mais sous quelle forme mettre en scène le refus de ce symbole ? Rejeté il y a une semaine, lors d’une réunion précédente l’autodafé est revenu en grâce même si Margot regrettait alors que “ça rappelle des périodes noires”. L’assemblée se met d’accord sur une mise en scène : après avoir lu l’article du DSM consacré à chaque mal, les participants brûleront la feuille symboliquement tandis que Marco, le musicien du lot, créera des sons en direct “en utilisant les mots comme des instruments tout en gardant leur message initial”. Hypothèse validée. Pour l’heure.

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Sandra est présente à toutes les réunions de préparation de la Fada Pride. Dessin : Ben 8.

Après maintes réunions, personne ne sait encore de quoi la saynète sera faite : le DSM sera-t-il une grande porte que l’on traverse ? Un livre géant que l’on brûle ? À trois jours de la marche, la décision devient urgente. Sandra tire sur sa clope et se prend la tête. “Franchement, je n’en peux plus. Je vais partir, faites sans moi”. Ceci dit, elle ne part pas. Elle répète juste ces mots, découragée. C’est là, un des petits désagréments de la sociocratie que le collectif a choisi comme mode de décision pour préparer de manière ouverte cette deuxième Fada Pride. Ce mercredi 1er, sans ordre du jour affiché, cela patine un peu. Surtout si un pétard circule et égaye certains esprits.

Marianne et le manifeste

Une certitude : “Ça sera Marianne qui lira le manifeste du collectif”. Elle vient de le dire au téléphone mais ne viendra pas à la réunion. Un point réglé : il a fait l’objet d’âpres débats lors des deux précédentes réunions. En revanche, tous s’entendent sur le contenu du manifeste dont une version courte sert de “flyer” à la marche – “Flyer ? Qu’est-ce que ça veut dire ? En français, on dit affichette ou prospectus”, râlait encore Michel.

Parmi les revendications de cette année, au cœur du manifeste, figure en bonne place, la création de lieux de répit comme le 36, Horace-Bertin. “Il s’agit de lieux d’apaisement où les personnes dites malades peuvent venir quand elles sentent venir les crises, explique Anne, travailleuse pair pour l’association HAS qui gère un lieu de ce type à Marseille. Avant d’en arriver à la décompensation, les gens sentent venir la crise. Ils sont les mieux placés pour en percevoir les indices. Mais la réponse n’est pas forcément l’hospitalisation, le gavage médicamenteux. C’est aussi plus simple pour ces personnes si elles trouvent des personnes qui travaillent sur la relation et surtout qui comprennent ce qu’elles ressentent”. C’est ce qui est défini par l’expression de travailleur pair. Venu de l’approche communautaire dans le travail social comme dans le soin, ce nouveau métier est exercé par des personnes qui ont vécu ou vivent “la maladie” personnellement et mettent leur propre savoir au service de la relation entre soignants et patients. À Marseille, le psychiatre Vincent Girard fait partie des pionniers de cette nouvelle approche. En nuisette, il était une des figures marquantes de la Fada Pride 2015. Avec Michel, bien sûr, l’empêcheur de parler en rond du collectif.

Sophie, travailleuse pair

Sophie* est travailleuse depuis 3 ans dans un des lieux de répit ouverts à Marseille. Elle a été diagnostiquée schizophrène paranoïde en 2009. “Ce diagnostic, je l’ai vécu comme un soulagement. Enfin je pouvais mettre un mot sur mes maux. De 2003 à 2009, j’ai consulté des psychiatres de ville qui se contentaient de me prescrire des médicaments. Un peu plus si cela n’allait pas. Un peu moins si ça allait mieux. Pendant toutes ces années, j’entendais des voix en permanence. Et puis en 2009, j’ai fait une grosse poussée délirante”. Elle est alors passée par toutes les phases que le collectif dénonce : la contention physique, la chambre d’isolement, les essais de médicaments. Pendant six mois, elle est hospitalisée sur demande d’un tiers, en l’occurrence sa mère. “Mais j’ai  plutôt bien vécu l’hôpital. J’ai fini par trouver un médicament qui me stabilise”.

Elle évalue à 60% l’apport chimique à son rétablissement. Le reste vient de moi, du travail que j’ai pu faire sur moi-même”. En sortant de l’hôpital Sainte-Marguerite, elle intègre un groupe d’entraide mutuel (GEM), un des outils de cette nouvelle approche de la psychiatrie. Ce travail permet de gagner de la confiance en soi et de repousser les voix. Elle connaît une première expérience de travailleuse pair à l’hôpital Valvert qui débouche sur un échec puis intègre l’équipe du Mouvement d’assistance pour le rétablissement sanitaire et sociale (Marss) mis en place par le psychiatre Vincent Girard. “J’ai un savoir d’expérience du rétablissement. J’ai développé des compétences pour obtenir une qualité de vie saine et être intégrée. Je suis une individu. Une citoyenne”.

* Le prénom a été modifiée à la demande de l’intéressée.

“Et pourquoi pas une cage de foot ?”

Ce mercredi, Michel n’est pas là. Ses interventions tempétueuses et théâtrales, acides et itératives manquent. En tout cas, personne ne pourra plus dire qu’elles freinent les débats. Comme la démocratie représentative, la sociocratie est un théâtre avec ses propres postures. Ici, chacun vient avec ses habits de citoyens et laisse de côté ceux du thérapeute, du travailleur pair, du psychiatrisé, du journaliste curieux, du bénévole… La parole est libre. Si on recadre c’est amicalement : Caro parle trop fort ? “Elle n’aura pas besoin de micro”. Michel râle ? “Où est le bouton off?”.

Thomas est un des habitants permanents de ce lieu de répit informel. Dessin : Ben 8.

Thomas est un des habitants permanents de ce lieu de répit informel. Dessin : Ben 8.

“Et si à la place d’une porte, on mettait une cage de foot ?, suggérait Kévin, le vendredi d’avant. Après tout c’est à cause de l’euro que la Fada Pride ne se tient pas en même temps que la Mad Pride parisienne”.”Mieux vaut être fada au soleil que mad à Paris sous la pluie”, rigole Thomas cinq jours plus tard. Sur le coup, l’idée de Kevin avait soulevé l’enthousiasme, une vague vite recouverte par la suggestion d’Olivier de distribuer des entonnoirs aux gens. “Pourquoi un entonnoir ?”, demande quelqu’un. “Parce que c’est un des symboles des fous, comme le chapeau de Napoléon, répond Tonio, pédagogue. C’est une image d’Épinal de l’hôpital psychiatrique : le fou qui se prend pour Napoléon, pour Dieu, pour Jésus”.

“Moi je ne me prends pas pour Dieu. Je suis Dieu”, s’exclame Michel, avant de retourner à ses ongles. Tonio, c’est Antonio Moreira. Cet ancien journaliste de La Marseillaise, spécialiste des questions médicales, donne un coup de main sur la communication et les relations presse. Si entonnoirs et cages de foot ont disparu, la lecture d’un de ses textes a réussi à surnager dans les courants contraires du débat. Le texte est fort, il restera. (Il est à lire en cliquant ci-dessous).
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La folie j’en veux !


J’en veux, du temps entre les deux oreilles pour rouler les yeux comme des billes.
J’en veux au destin fou qui sectionne les branches de mon arbre.
J’en veux, de la chaleur sur la peau pour suspendre ma langue dehors.
Souvenirs d’une promenade au couloir aux grandes portes de couleur.
Souvenirs d’une file indienne qui attaque la pharmacie.
Souvenirs de l’incursion des cow-boys en blouse blanche dans mon tipi.
Juste un peu, deux doigts de folie entre toi et moi.
T’en veux aussi, quelques soupirs, quelques astéries qui n’attendront pas la nuit.
J’en veux à l’amour fou qui pique-nique encore dans ma caboche.
J’en veux, de la mer jusqu’aux yeux pour parler le bleu.
La folie j’en veux !
J’en veux, du temps de haut en bas pour ne pas quitter l’ascenseur.
J’en veux au fou rire qui m’a fait avaler le pilulier.
Souvenirs d’un grand malade aux doigts crochus fumant.
Souvenirs de tabagies partagées au fond du couloir aux grandes portes de couleur.
Souvenirs de visages délavés presque imperceptibles venus pour la question.
La folie j’en veux !
Je lui en veux entre les parois de mon automobile balle contre le muret.
T’en veux aussi, quelques grammes, quelques centimètres qui n’attendront pas la nuit.
Souvenirs de pommettes et de regards qui trempent dans le soleil de chair.
Un direct de folie, un uppercut coucou sur la vie quand elle s’emballe.
Souvenirs d’un sans issue qui ébauche une prairie en trompe l’œil, au crayon et à l’encre, trait à trait, je me fais la folie.
T’en veux aussi !
Antonio Moreira

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Antonio, membre du ollectif citoyen de la Fada PRice. Image Ben 8.

Antonio, supporteur actif du collectif citoyen de la Fada Pride. Dessin : Ben 8.

Un peu à l’écart, juchée sur une chaise de bar, Céline tente régulièrement de remettre un peu d’écoute dans les discussions. Réinstaurer le bras levé, la discussion point par point qui, cet après-midi, semble envolée. Elle n’est pas de Marseille mais se prépare à y passer un an. “Je reprends mes études et j’ai choisi cette ville comme terrain. Il y a ici des dispositifs, des façons de faire et de penser qu’il n’y a pas ailleurs. Il s’y passe beaucoup de choses entre les GEM, les Nomades célestes, Marss, la Réquise… “, explique-t-elle. Cette nouvelle façon d’appréhender la relation entre les “patients” et les “soignants” résonne chez elle intimement. Elle est et a été une usagère de la psychiatrie, une “psychiatrisée”. “J’ai connu la totale, l’addiction, la rue…”, dit-elle sans s’étaler. Elle est devenue depuis une militante de la place des usagers dans les institutions de soins, notamment avec son association, Les frontières invisibles. “Mais c’est à l’écrit que je m’exprime le mieux”, lâche-t-elle pour écourter la discussion. Plus tard, elle envoie deux textes, dont un sur la place des usagers eux-mêmes dans ces nouveaux dispositifs expérimentaux. Et la question complexe du témoignage. (Les deux textes sont à lire en cliquant ci-dessous).

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Il va faire beau ?


J’ai pris pas mal de coups à bien y regarder et avalé pas mal de couleuvres et des kilos entiers de cachets et de pilules de toutes les formes et de toutes les couleurs. Des pour dormir et des pour se calmer et des pour se réveiller avec le sourire et d’autres pour oublier et d’autres pour me stimuler et des contraceptives et des gelées royales et des racines de ginseng et des vitamines de A à Z et des produits pour la peau et des huiles et des crèmes et des masques de concombre et de toutes sortes de fruits et de peeling et de pâtes odorantes et caoutchouteuses. J’ai fait des mouvements respiratoires et des techniques de relaxations, toutes sortes de yogas et de mantras et de prières et des phases contemplatives et de la boxe chinoise et du tai-chi au bois de Boulogne. J’ai couru, nagé, pédalé, sauté, escaladé des rochers, fait de la barre au sol et des souplesses arrières, des étirements et des abdos fessiers et des mini-haltères de salon, des régimes d’assouplissement, des cures de raisin et d’ananas. J’ai lu des bouquins sur l’Orient, je suis allée écouter des gourous dans des appartements, j’ai visité des églises, des temples et des mosquées, des synagogues et d’autres temples. J’ai parcouru la Bible et relu les Grecs. J’ai cru dans les cartes, les tarots marseillais et le yi king, j’ai vu des voyantes et marabouts, croisé des liseuses de bonnes aventures et des gitanes de passage. J’ai écouté des magiciens et des astrologues et des astronomes et les étoiles et les comètes et les novae, la théorie de la relativité et du temps et vu des gens qui avaient vu des soucoupes et d’autres qui sortaient de leurs corps, le fameux voyage astral. Je me suis adonnée à l’hypnose, j’ai plongé dans le bouddhisme et le tao. Relu les poètes soufis et le Cantique des cantiques.
J’ai fait des pèlerinages, parcouru des labyrinthes. Je me suis lancée dans la politique, j’ai croisé des humanistes et des maçons, des éclairés, des initiés. J’ai cru dans des combats, humanitaires et autres, pour le désarmement, pour la paix, pour les droits de l’homme, j’ai donné de l’argent, signé des pétitions, collé des affiches, j’ai couru dans des meetings, j’ai soutenu, j’ai fait la grève, j’ai pris des cartes, j’ai fait des réunions et les marchés, j’ai parlé des heures dans des cafés, j’ai marché sur les boulevards, j’ai chanté, scandé, porté des banderoles, collé des autocollants, j’ai fait des grèves de la faim, je me suis engagée, désengagée, je me suis révoltée, je me suis bâillonnée, j’ai fait la morte sur la place et l’amour un peu partout. J’ai lu Marx et Kant et Nietzsche et Jung et Machiavel pour commencer. Je me suis abstenue de faire l’amour pendant plus d’un an, puis je l’ai fait tous les jours, à deux et à plusieurs, les hommes et les femmes. J’ai essayé. J’y ai cru. J’ai essayé, vous ne pouvez pas savoir comme j’ai essayé de comprendre tout ça, d’y voir plus clair. Et là je suis là, en HO, à regarder par la fenêtre, à regarder s’il va faire beau.

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Du témoignage…


Lorsque j’ai reçu plusieurs invitations pour parler de moi, en fait du courage d’être moi, mon ego a d’abord ronronné comme si on lui proposait une page de publicité dont il serait en même temps l’objet et le consommateur.
On m’octroie aujourd’hui le privilège d’évoquer «mon» courage après m’avoir fait porter le fardeau de l’exclusion et de la honte. On vient m’offrir ce privilège comme on donnerait un petit verre à un malade souffrant de cirrhose, tout en niant mes droits fondamentaux.
Vous nous réunissez ici comme un groupe d’esclaves qui ont su allonger leurs chaînes, mais qui restent toujours plus au moins coopérants, qui ont obtenu leurs diplômes et qui acceptent de parler le langage des maîtres. Mais quand en aurez-vous marre de vous asseoir face à notre « courage » comme on se met devant un divertissement ? Quand en aurez-vous marre de nous altériser pour devenir vous-mêmes ?
Vous m’accordez du courage, j’imagine, parce que je milite. Ceci est tout mon monde. Ceci est ma vie et je l’ai vécue sans courage, mais avec enthousiasme et jubilation. Mais vous ne savez rien de ma joie. Vous préférez me plaindre et m’accordez encore du courage.
Et vous me dites : « Parle-nous du courage d’être toi», comme les juges du tribunal de l’Inquisition ont dit à Giordano Bruno pendant huit ans : « Parlez-nous de l’héliocentrisme, de l’impossibilité de la Sainte Trinité », tout en préparant le petit bois pour faire un grand feu. Effectivement, comme Giordano Bruno, et même si je vois déjà les flammes, je pense qu’un petit changement de cap ne suffira pas. Qu’il va falloir tout chambouler. Éclater le champ sémantique et le domaine pragmatique. Sortir du rêve collectif de la vérité de la folie, comme il a fallu sortir de l’idée selon laquelle le Soleil tournait autour de la Terre. Il faut commencer par un acte de rupture épistémologique, un désaveu catégoriel, un craquement de la colonne conceptuelle permettant les prémices d’une émancipation cognitive. La folie et la santé mentale ne sont pas la propriété essentielle du sujet, mais bien le produit de diverses technologies sociales et discursives, de pratiques politiques de gestion de la vérité et de la vie. Le produit de votre courage. Il n’y a pas des maladies mentales et des handicaps psychiques mais des usages reconnus naturels ou sanctionnés en tant que déviants.
Gardez le courage qu’il vous faut pour maintenir la norme. Le courage, comme la violence et le silence, comme la force et l’ordre, sont de votre côté. Au contraire, je revendique aujourd’hui le légendaire manque de courage de Virginia Woolf et de Klaus Mann, d’Audre Lorde et d’Adrienne Rich, d’Angela Davis et de Fred Moten, de Kathy Acker et d’Annie Sprinkle, de June Jordan et de Pedro Lemebel, d’Eve Kosofsky Sedgwick et de Gregg Bordowitz, de Guillaume Dustan et d’Amelia Baggs, de Judith Butler et de Dean Spade.
Mais parce que je vous aime, mes courageux égaux, je vous souhaite de manquer de courage, à votre tour. Je vous souhaite de ne plus avoir la force de répéter la norme, de ne plus avoir l’énergie de fabriquer l’identité, de perdre la foi en ce que disent vos papiers sur vous. Et une fois que vous aurez perdu tout courage, lâches de joie, je vous souhaite d’inventer un mode d’emploi. Car parce que je vous aime, je vous désire faibles et méprisables. Car c’est par la fragilité que la révolution œuvre.

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Le rôle du fou

Céline est assises à l'écart et tente, par petites touches, de structurer la réunion en cours. Dessin : Ben 8.

Céline est assise à l’écart et tente, par petites touches, de structurer la réunion en cours. Dessin : Ben 8

C’est un enjeu également pour le journaliste qui assiste à ce jeu de rôles. Malgré soi, on interroge la position de chacun, on guette les morceaux de vie que charrie la discussion. En face, Michel incarne à merveille cet art de l’esquive, lui “ancienne bonne à tout faire, c’est-à-dire instituteur” dans la banlieue parisienne ou à la Castellane (16e). L’alcool, la rue sont toujours présents. Jamais la chute. Il esquive les questions et se livre par fragments kaléidoscopiques. On y perçoit une grande culture, de l’humour, un savoir du fou campé avec fierté. Par à-coups, en colère, il parle de sa fille sans que l’on comprenne précisément qu’elle est sa situation. Si ce n’est la douleur…

Toujours souriant, la blague facile, Patrick peut se durcir aussi. “Et si on donnait la liste des psychiatres cachetonneurs sur le Vieux-port?” Il cite le nom d’une praticienne de l’hôpital Sainte-Marguerite, connue pour avoir la main lourde. “Je l’ai vécu avec ma compagne. Je sais l’horreur qu’elle lui a fait subir. Elle baisse les yeux quand elle me croise”. Thomas pirouette alors : “Et si on faisait venir David Guetta et Jean-Jacques Goldman pour l’ambiance musicale? Ah non, on n’a pas l’argent pour les cachets…” Grand éclat de rire. “Lui, il est bon dans sa connerie“, sourit Sandra.

Elle n’a pas de souci à se dire. Son histoire est un combat. Celui d’arriver à faire admettre que le diagnostic médical qui lui a attribué, l’étiquette de bipolaire de type I, ne la définit pas en tant que personne. “On vous attribue une maladie à vie comme si vous étiez cataloguée une fois pour toute, sans espoir de guérison ou de rétablissement. La guérison est valable pour d’autres maladies, pas pour celles-là“.

Anne, Anaïs, Margot et Caroline participent à toutes les réunions. Dessins : Ben 8

Anne, Anaïs, Margot et Caroline participent à toutes les réunions. Dessins : Ben 8

Sandra et l’étiquette psy

“J’ai été diagnostiquée il y a 8 ans, après une période de stress intense. À l’époque, j’ai subi des violences conjugales extrêmement violentes qui m’avaient mise dans une situation physique et psychologique extrême. Mon ex a été condamné devant le tribunal correctionnel pour ces violences”. Cette victoire n’en est pas une. Sandra entre dans un cycle d’hospitalisation et de prise en charge chimique, rendue encore plus complexe par son diabète. Même une fois rétablie, ce diagnostic revient sans cesse et entrave sa vie citoyenne et personnelle. Pourtant elle est stabilisée et ne prend plus de traitement en accord avec sa psy. “Bien entendu, elle est au courant que je ne prends plus rien mais rien n’est écrit. Sur l’ordonnance, il y a juste écrit “en cas de besoin” en face du médicament prescrit.

Régulièrement, ce statut de “bipo” lui est renvoyé à la face alors qu’elle se bat pour obtenir la garde de ses enfants. “En 2010, le psychiatre qui me suivait a fait un certificat pour préciser que j’avais repris une vie sociale normale sans autre souffrance psychique. Mais l’hôpital l’a appelé pour lui dire que c’était eux qui avaient le dernier mot sur le diagnostic. Pour eux, son certificat n’avait aucune valeur”. Cette étiquette la poursuit dans sa vie familiale et professionnelle sans qu’elle trouve le moyen de s’en défaire. “En matière psychiatrique, il n’y a pas de droit à l’oubli”.

Cette question du regard social et de l’assignation est au centre de la Fada Pride. La folie est au croisement de tous les chemins : celui de la vie à la rue, de la prison, de la famille, du rapport à l’autre et au faire. “À l’hôpital, on commence par t’assommer de cachetons, raconte Anne. Ensuite, les seules activités qu’on te propose sont de l’ergothérapie, du dessin, de la sculpture, sans rapport avec la vraie vie… Tu ne peux pas reprendre du pouvoir d’agir. Ce que nous défendons avec le collectif de soignants, de travailleurs pairs et d’usagers, c’est la nécessité de construire des lieux de répit comme ici pour que les malades qui sentent venir les signes avant-coureurs d’une crise puissent bénéficier d’une bouffée d’oxygène sans passer par la prise en charge lourde“.

Dans le manifeste de la Fada Pride, le collectif met en avant la nécessité de tester des techniques alternatives comme les massages, la relaxation, le yoga, pour prévenir la crise de décompensation et éviter ou reculer la prise en charge hospitalière. “Selon ce que tu dis, le psychiatre va tout de suite te mettre dans une case, ajoute Sandra. Chez les bipolaires, on trouve plein de signes avant-coureurs, comme la suractivité sexuelle, l’exaltation, les achats compulsifs ou les troubles du sommeil. Moi, en temps normal, je dors très peu. Si je dis à un psy que je dors 3 heures, il va lire ça comme un symptôme alors que je suis juste en stress…”

Retrouver le pouvoir d’agir, de dire, de faire ensemble… Tout en affirmant que la maladie mentale concerne tout le monde. “La plupart des prescriptions de neuroleptiques sont faites par les médecins de ville, note Anne. Il y a un vrai tabou social sur la question parce que la folie fait peur, elle nous touche tous, elle est en nous”.


 

Le costume du fou et l’histoire d’Ali

 

Vendredi 27 avril, le collectif se donne rendez-vous tout en haut de la vallée des Aygalades pour une séance d’essayage et de choix de costumes dans l’immense grenier de la troupe de théâtre de rue, Générik Vapeur. Depuis deux ans, le lieu accueille la Folle histoire des fous, trois jours de débats, tchatchades, expositions autour de la prise en charge de la santé mentale.

Cette initiative fait partie des poupées russes emboîtées de ces initiatives qui tentent d’instituer une autre manière de faire. À l’origine, “il y a l’envie d’ouvrir la cité des arts de la rue sur le quartier, explique Cathy Avram, co-fondatrice de Générik Vapeur. Des gens des hôpitaux mais aussi des structures sociales avoisinantes sont venues nous voir avec l’envie d’organiser quelque chose sur ces questions. Forcément, quand ça parle de rue, de folie, ça nous concerne”.

Au départ, au fait-divers

Le moment n’est pas anodin non plus. Quelques mois auparavant, l’été 2013, le meurtre du jeune étudiant Jérémy au pied des marches de la gare Saint-Charles crée un émoi considérable. Très vite, la presse livre le nom d’un suspect, Ali. Or, il fait partie de ces personnes accueillies dans un lieu de répit. Le premier d’entre eux créé en 2005 tout en haut de la rue Curiol et baptisé du beau nom des Nomades célestes. Au final, Ali finit par être relâché et un autre suspect arrêté. Lui aussi est un usager de la psychiatrie échappé d’un hôpital.

Entre temps, l’opprobre a été jetée sur les structures d’accueil du centre-ville. Nous sommes à quelques mois de la campagne des municipales. Gauche, droite et extrême-droite s’emparent du sujet. Le travail mené durant des années soudain jeté à bas. Il faudra plusieurs mois pour que les personnes concernées reprennent la parole et remettent la question de la folie au centre du débat social.

En parallèle de la Fada Pride, Radio Grenouille organise Radio-Là, trois jours de radio autour de la santé mentale et du vivre-ensemble. Ce samedi après-midi sur le Cours Julien, la radio propose des plateaux publics sur la question de l’habitat (14 heures à l’Équitable café), le rendu d’un atelier d’écriture mené avec le pôle psychiatrique Baille (Arthémuse) et un apéro radiophonique (Cours Julien). 

En parallèle, la Fada Pride débute à 15 heures sur la Plaine avec la préparation du char et l’enregistrement de textes puis démarre à 18 heures au pied des girafes de la Canebière pour finir en apothéose au pied de l’Hôtel de Ville.

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Commentaires

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  1. Cat2Mars Cat2Mars

    Bravo pour ce très beau reportage !
    Il y a quelques année à Marseille, je me souviens qu’il y avait eu une “Gueux Pride” (j’adore ce nom !) qui englobait aussi d’autres “combats”.

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  2. leravidemilo leravidemilo

    Très, très beau reportage, effectivement; Une approche très large, et pas facile à trouver sur ce sujet, beaucoup de témoignages, de contenus et la sensibilité adéquate, ni trop prêt, ni trop loin. Il y a beaucoup à faire pour expliquer l’importance et les dangers du DSM, depuis que les américains nous l’ont exporté (le poulet au chlore et autres joyeusetés du TAFTA en cours, c’est pas piqué des vers, mais ça c’est bien plus grave…) Une machine à cataloguer/étiqueter les gens, en fonction des dernières découvertes, et de l’état des stocks (!!!) de l’industrie pharmaceutique. Beaucoup à faire également, et sur un temps forcément long, pour faire connaitre, reconnaitre et admettre/accepter les lieux alternatifs et les démarches et approches correspondantes… Bien content (même si pas surpris) de retrouver dans cette histoire les merveilleux acteurs de la rue de Générik Vapeur. Et désolé de ne pouvoir participer à cette pride de samedi, je prends date pour la prochaine.

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